Délocalisation multiforme du secteur des fruits et légumes français

By 6 December 2012

II.4 – Une délocalisation multiforme

Le secteur des fruits et légumes connaît trois formes de délocalisation.

La première est une délocalisation que l’on pourrait qualifier d’« active ». Bien que le phénomène soit difficile à chiffrer, certaines entreprises agricoles françaises achètent des terrains dans des régions proches à faible coût de main-d’œuvre (Maroc, Roumanie…)176. Cette stratégie est limitée aux entreprises de surface financière importante. Même si ces entreprises prennent de plus en plus de poids dans la production française de fruits et légumes, elles restent encore minoritaires en nombre. Cette stratégie leur permet, d’une part, de réduire leurs coûts de main-d’œuvre. Elle leur permet aussi, et surtout, de diversifier leur production et de profiter de prix de marché plus rémunérateurs en étant présents en continu sur les marchés grâce aux complémentarités dans les calendriers de production entre le Maroc et la France177.

La deuxième forme de délocalisation est une délocalisation que l’on pourrait qualifier de « passive ». Certaines productions extrêmement exigeantes en main d’œuvre sont abandonnées dans les régions traditionnelles. En France, des cultures comme la fraise, le cornichon, l’asperge ont connu entre 1996 et 2001 une diminution supérieure à 30% en volume du fait « du manque ou du coût de main d’œuvre » [Jeannequin et al., 2005]. La même période a vu se développer ces mêmes productions dans des pays où les coûts de main d’œuvre sont moindres (Maroc, Pologne…). En analysant le marché européen des fruits et légumes, F. Lauret souligne, déjà dans les années 90, cette mobilité géographique des cultures favorisée par les crises structurelles et conjoncturelles [Lauret, 1983, 1992].

La troisième forme de délocalisation est ce qu’E. Terray [1999] appelle « la délocalisation sur place » ou l’emploi de travailleurs étrangers illégaux. Le secteur des fruits et légumes, en tant qu’employeur majeur du secteur agricole, est un employeur important de main-d’œuvre illégale. Cette forme de délocalisation présente, selon E. Terray [1999], certains des avantages de la délocalisation classique : les salaires sont plus bas, les conditions de travail et d’emploi moins favorables aux salariés et les charges sociales nulles. Les travailleurs sont souvent plus dociles notamment grâce à l’absence d’un contre-pouvoir syndical effectif. De plus, la délocalisation sur place permet une limitation des frais spécifiques (expatriation de certains cadres…), et des frais de transport de la marchandise. E. Terray [1999] souligne que, à la différence de la délocalisation classique dans laquelle le coût de la délocalisation est en partie supporté par la collectivité178, la « délocalisation sur place » présente un certain nombre d’avantages pour la collectivité dans son ensemble, à savoir : les salaires sont en partie dépensés dans le pays d’accueil ; l’emploi d’immigrés sans titre permet le maintien de la compétitivité de secteurs entiers et donc le maintien d’emplois pour les nationaux et même s’il existe un manque à gagner d’un point de vue des cotisations, la balance de la sécurité sociale est, pour E. Terray, sans aucun doute positive étant donné l’extrême fragilité et la précarité de la population concernée. Bien qu’E. Terray [1999] minimise le risque que ce type de délocalisation fait encourir à l’employeur et un certain nombre d’inconvénients pour la collectivité, comme par exemple la fragilisation du collectif de travail ou le manque à gagner que génère l’activité illégale dans son ensemble en termes de fiscalité, son analyse permet de mieux comprendre la persistance de cette forme spécifique de délocalisation malgré l’appareillage répressif mis en place.

Ainsi, les exploitations de fruits et légumes ont connu des mutations similaires à celles du secteur agricole dans son ensemble : elles ont subi un processus de concentration et de spécialisation. Cependant, dans ce secteur, les évolutions du collectif de travail ont été plus marquées que dans le reste du secteur agricole : le poids du travail familial s’est fortement réduit au profit du travail salarié et, plus particulièrement, du travail salarié saisonnier. La composition du travail salarié saisonnier elle-même évolue : la part des travailleurs saisonniers étrangers (travailleurs OMI) dans le travail saisonnier s’accroît fortement depuis 2000. Alors que la valeur ajoutée est restée relativement stable dans les autres exploitations agricoles et que la productivité du travail y a régressé, la valeur ajoutée moyenne et la productivité du travail (mesurée en €/ UTA) des exploitations de fruits et légumes se sont considérablement accrues.

Enfin, la concurrence par rapport à ces produits peu différenciés s’accroît, tant au niveau européen qu’au niveau international. Dans un contexte de rétractation des débouchés, la concurrence porte essentiellement sur les coûts de main-d’œuvre et entraîne au niveau du secteur une délocalisation multiforme.

Conclusion du Chapitre 2

Les caractéristiques du secteur des fruits et légumes ainsi que les mutations qu’il a connues au cours des vingt dernières années font de lui un cas d’étude pertinent dans l’analyse de la demande de travail salarié dans l’agriculture familiale.

D’une part, le caractère très périssable et peu stockable des productions renforce les exigences en termes de flexibilité. D’autre part, les exploitations de fruits et légumes, quoique toujours familiales, sont les exploitations qui emploient le plus de main-d’œuvre salariée. L’intensivité en travail de ces cultures et les faibles possibilités de mécanisation expliquent la concentration des salariés dans ce secteur et, plus particulièrement, celle des travailleurs étrangers saisonniers, les travailleurs OMI. Le phénomène de salarisation que connaît l’agriculture dans son ensemble se trouve accentué dans la production de fruits et légumes.

Enfin, le marché des fruits et légumes est un marché agricole faiblement régulé, soumis au jeu de l’offre et de la demande. Les produits étant peu différenciés, la concurrence porte essentiellement sur les coûts et, plus particulièrement, sur les coûts de main-d’œuvre. Les débouchés se rétractent et la concurrence s’accroît. L’analyse de la demande de travail salarié est donc particulièrement importante dans ce secteur soumis à une concurrence aiguë au sein de laquelle les coûts de main-d’œuvre sont un facteur important de compétitivité.

Plus largement, le secteur des fruits et légumes est l’un des secteurs agricoles français les moins protégés et les moins aidés. À cet égard, dans un contexte de réduction des aides et des protections au secteur agricole, les évolutions que connaît ce secteur sont susceptibles d’anticiper celles que pourra connaître l’agriculture dans son ensemble.

Conclusion de la partie 1

Dans cette première partie, nous avons présenté les caractéristiques du travail en agriculture, ses exigences en termes de flexibilité, de polyvalence et de savoirs tacites. Nous avons exploré la notion de saison, centrale dans l’activité agricole et nous avons mis en évidence l’ambiguïté qu’elle renferme.

Nous nous sommes ensuite intéressés aux deux principaux types de main-d’œuvre de ce secteur : la famille et le salariat.

A travers le débat sur les formes d’organisation en agriculture, nous avons montré la place centrale du travail familial dans l’agriculture des pays développés et nous avons exposé les particularités de cette main-d’œuvre en termes, notamment, d’incitations à l’effort ainsi que la spécificité du comportement des ménages agricoles.
Nous nous sommes ensuite intéressés au salariat agricole. Nous avons montré que cette catégorie de travailleurs, malgré le rôle qu’elle a pu jouer dans le secteur, a toujours été marquée par une forte invisibilité, à la fois sociale et politique et que cette invisibilité s’explique selon nous par les caractéristiques historiques et sociales de ces travailleurs.

Nous avons enfin montré que la tendance que connaît l’agriculture française et celles de nombreux pays développés depuis le début du siècle, s’inverse. Alors que, jusqu’à la fin des années 1980, la diminution progressive de la part des salariés laisser présager la disparition à termes de cette catégorie de travailleurs, la place du salariat agricole se renforce depuis trente ans pour atteindre aujourd’hui un quart de la population active du secteur. De plus, sa composition évolue fortement avec un accroissement de la part du travail saisonnier.
Nous avons montré que ces évolutions ont été particulièrement marquées dans le secteur des fruits et légumes, secteur très intensif en travail et soumis à une forte concurrence.

Nous cherchons donc à expliquer la place grandissante du travail salarié dans l’agriculture familiale, le développement récent du travail saisonnier et l’impact de ces évolutions sur la performance des exploitations en nous centrant sur ce secteur particulier.

Lire le mémoire complet ==>

(Demande de travail salarié permanent et saisonnier dans l’agriculture)
Thèse présentée et soutenue publiquement pour obtenir le titre de Docteur en Sciences Économiques
MONTPELLIER SUPAGRO – Centre International d’Études Supérieures en Sciences Agronomiques
École Doctorale d’Économie et Gestion de Montpellier

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175 Cité par la FNSEA [2007].
176 Sources : entretiens exploitants Hérault 2006.
177 Sources : entretiens exploitants Hérault 2006.
178 « Pour la collectivité, la délocalisation implique à la fois des dépenses et des manques à gagner importants » (p. 14).