Composition du collectif de travail et Productivité des exploitations agricoles

By 8 December 2012

I.2 – Le lien entre la composition du collectif de travail et la productivité des exploitations : les travaux empiriques

Il est possible de distinguer deux courants de littérature dans les travaux empiriques ayant abordé la question du lien entre composition du collectif de travail et productivité des exploitations.

Le premier aborde cette question de manière indirecte. Il se fonde sur la mesure de l’efficacité technique des exploitations agricoles. Le concept d’efficacité technique (technical efficiency), proposé par M. Farrell [1957] correspond à la capacité d’une entreprise à produire une certaine quantité de biens à partir d’un jeu d’intrants minimal. En considérant que la frontière d’efficacité correspond à l’ensemble des quantités minimales d’intrants nécessaires pour obtenir une certaine quantité de biens, les déviations par rapport à cette frontière correspondent à l’inefficacité technique222. L’Encadré 6 présente un cas d’illustration simple de l’efficacité d’une entreprise.

Nombre de travaux empiriques ont cherché les déterminants de l’efficacité technique des exploitations agricoles. Dans un premier temps, ces travaux construisent, à partir de données d’exploitations, une frontière d’efficacité. Celle-ci peut être construite par une méthode paramétrique (Stochastic Frontier Analysis SFA) ou une méthode non paramétrique fondée sur de la programmation linéaire (Data Envelopment Analysis DEA). La distance de chaque exploitation à cette frontière, c’est-à-dire son inefficacité technique, est alors calculée. Les déterminants de l’inefficacité technique peuvent, dès lors, être estimés économétriquement. Certains travaux ont étudié l’impact de la forme d’organisation des exploitations sur leur efficacité. La distinction entre exploitation familiale, exploitation coopérative et exploitation entrepreunariale a été souvent prise en compte dans les pays en transition (voir M. Gorton et S. Davidova [2004] pour une revue de littérature récente) mais aussi dans d’autres pays comme au Portugal par exemple [Hallam et Machado, 1996].

Encadré 6- Cas simple d’illustration de l’efficacité d’une entreprise, Diagramme de Farell [1957]

illustration de l’efficacité d’une entreprise, Diagramme de Farell

Soit une entreprise produisant un bien unique (q) à partir de deux intrants (input 1 et input 2) avec des rendements d’échelle constants. La fonction de production efficace, c’est-à-dire la quantité de biens qu’une entreprise efficace peut produire à partir d’une quantité d’intrants donnée, est connue. L’isoquante SS’ représente les différentes combinaisons d’intrants qu’une entreprise efficace utilise pour produire une unité de bien.

P représente les quantités d’intrants qu’une entreprise quelconque utilise pour produire une unité de bien.

Q représente une entreprise techniquement efficace utilisant les deux intrants dans le même ratio que l’entreprise P. L’entreprise efficace produit donc la même quantité de biens que P mais utilise une fraction OQ/OP d’intrants. Ce rapport OQ/OP est l’efficacité technique de l’entreprise P. Il est égal à un pour une entreprise parfaitement efficace.

Une autre forme d’efficacité peut aussi être considérée. La droite AA’ est la droite isocoût, c’est-à-dire l’ensemble des combinaisons des deux intrants entraînant le même coût pour l’entreprise.

Compte tenu des prix des deux facteurs, la méthode de production optimale se situe en Q’.

Le rapport OR/OQ est l’efficacité de l’entreprise P en terme de prix, ou efficacité allocative (utilisation des facteurs dans les meilleures proportion en termes de prix). L’entreprise en Q’ est donc techniquement et allocativement efficace.

Le rapport OR/OP représente l’efficacité totale de P.

Pourtant, l’existence de travail salarié dans les exploitations familiales a souvent été négligée. La composition du collectif de travail dans ce type d’exploitation a rarement été considérée comme un déterminant potentiel de l’efficacité des exploitations.

Certains articles distinguent toutefois les exploitations purement familiales des exploitations utilisant de la main-d’œuvre salariée. Ils montrent que les exploitations familiales sont plus efficaces que les exploitations avec salariés [Hallam et Machado, 1996 ; Rezitis et al., 2003]. Quelques études prennent en compte, parmi leurs nombreuses variables explicatives, la part du travail effectuée par la main-d’œuvre salariée [Hallam et Machado, 1996 ; Latruffe et al.,

2004, 2005 ; Davidova et Latruffe, 2007 ; Lambarraa et al., 2007 ; Latruffe et al., 2008 ; Zhu et al., 2008 ; Lambarraa et al., 2009]. Les résultats de ces travaux concernant l’effet de cette variable sont divergents. Dans certaines études, la part du travail effectué par la main-d’œuvre salariée n’influence pas significativement l’efficacité des exploitations : c’est le cas de l’étude de D. Hallam et F. Machado [1996] sur les exploitations laitières portugaises. D’autres études suggèrent, quant à elles, que le pourcentage de travail familial est un facteur d’inefficience, confirmant ainsi l’hypothèse selon laquelle le travail salarié est synonyme d’une plus grande division des tâches et d’une plus grande spécialisation des travailleurs. F. Lambarraa et al. [2007] le montrent pour des exploitations de grandes cultures espagnoles et F. Lambarraa et al. [2009] pour des exploitations espagnoles spécialisées dans la production d’olives. Plusieurs études, à l’inverse, conduisent à penser que la part du travail salarié est un facteur d’inefficience, confortant l’hypothèse selon laquelle les travailleurs familiaux, en étant directement concernés par le résultat de l’exploitation, sont fortement incités à l’effort. A. Rezitis et al. [2003] le montrent pour des exploitations agricoles grecques. Enfin, certaines études soulignent que les résultats diffèrent selon le pays [Zhu et al., 2008] et selon la spécialisation des exploitations [Latruffe et al., 2004, 2005]. L. Latruffe et al. [2004 ; 2005] montrent notamment que la part du travail salarié influence négativement l’efficacité des exploitations laitières polonaises et positivement l’efficacité des exploitations céréalières polonaises. Selon eux, leur résultat est lié au fait que les exploitations céréalières peuvent avoir besoin de travail salarié pour des tâches spécialisées (de type tractoriste) alors que les exploitations laitières requièrent un travail continu de surveillance des troupeaux dans lequel l’aléa moral du travailleur salarié peut être extrêmement pénalisant.

L’hétérogénéité des résultats semble donc liée aux types d’exploitations étudiés. Cependant, elle peut aussi s’expliquer par le fait que, dans l’ensemble de ces travaux empiriques, les différences de productivité entre travailleurs ne sont pas étudiées directement. En effet, la composition de la force de travail n’apparaît que dans la deuxième étape de la régression, c’est-à-dire dans la recherche des déterminants de l’inefficacité. En première étape, dans le calcul de l’inefficacité, les auteurs ne considèrent qu’un seul type de travail : le travail agrégé. Ils font donc l’hypothèse implicite que les différents types de travaux sont homogènes et, notamment, également productifs223. De plus, le salariat agricole est toujours traité de façon homogène et la distinction entre travail salarié permanent et travail salarié saisonnier n’est jamais faite.

Un deuxième groupe de travaux empiriques a abordé la question du lien entre composition du collectif de travail et la productivité des exploitations [Bardhan, 1973 ; Deolalikar et Vijverberg, 1983, 1987 ; Frisvold, 1994]. Ces travaux ont cherché à comprendre si le travail familial et le travail salarié devaient être considérés comme deux facteurs de production hétérogènes. Ils se fondent sur l’estimation de fonctions de production de type Cobb-Douglas dans lesquelles le facteur travail n’est pas mesuré par la quantité de travail totale mais par une mesure du travail effectif ou réellement productif224. La spécification de ce travail effectif varie entre ces différentes études225. Ces travaux ont, eux aussi, des résultats divergents.

P. Bardhan [1973] est l’un des premiers auteurs à tester formellement l’hétérogénéité du travail salarié et du travail familial sur des exploitations agricoles indiennes. Il exprime le travail effectif L* de façon à tenir compte de la composition de la force de travail :
la force de travail

avec Lfam la quantité de travail familial et Lsal la quantité de travail salarié. g est le paramètre qui représente l’influence de la constitution du collectif de travail sur la productivité du travail. Lorsque est nul, le travail familial et le travail salarié sont des substituts parfaits : ils sont également productif. Lorsque est significativement différent de zéro, les deux types de travail sont différemment productifs : ce sont deux inputs hétérogènes. Si est compris entre zéro et un, le travail salarié est plus productif (ou plus efficient) que le travail familial et la différence de productivité marginale entre les deux types de main-d’œuvre décroît avec la part du travail salarié. L’estimation de P. Bardhan [1973] sur des données indiennes montre que est soit nul soit significativement positif et inférieur à un. Dans ce cas, la composition du collectif de travail influence la productivité des exploitations et le travail salarié est plus efficient que le travail familial.

La spécification du travail effectif (ou réellement productif) de A. Deolalikar et W. Vijverberg [1983 ; 1987] est plus générale :
La spécification du travail effectif

Dans leurs études, ils tiennent compte des efficacités relatives des deux types de travail et regardent l’impact du travail familial et celui du travail salarié sur le niveau de production de l’exploitation. Leurs résultats diffèrent entre l’étude 1983 sur des données indiennes et celle de 1987 sur des données malaisiennes et indiennes. En 1983, ils montrent que le travail familial est plus productif que le travail salarié. À l’inverse, en 1987, avec la même méthodologie utilisée sur des données différentes, ils montrent que le travail salarié est plus productif. Selon eux, la plus grande productivité du travail salarié mise en évidence en 1987 est à mettre en lien avec le caractère fortement saisonnier de l’activité agricole dans les exploitations qu’ils étudient. Ils justifient cette explication en se référant au travail de S. Nath [1974] qui montre que la productivité marginale du travail agricole en période de forte activité (comme la récolte), est plus grande que la productivité du travail en période de faible activité. Les travailleurs salariés étant principalement recrutés pour les périodes de forte activité, leur productivité moyenne est plus grande. La différence saisonnière de productivité du travail en agriculture conduit donc à une spécialisation des travailleurs salariés sur des tâches très productives et donc à une plus grande productivité moyenne de ce type de travailleurs.

A. Deolalikar et W. Vijverberg [1983 ; 1987], à l’instar de P. Bardhan [1973], intègrent le travail effectif dans une fonction de production. D. Benjamin [1992] le fait, quant à lui, dans une fonction de demande de travail. Il spécifie le travail effectif de la façon suivante :
le travail effectif

L’estimation de D. Benjamin [1992] à partir de données sur des exploitations agricoles javanaises conclut à l’absence de différence d’efficacité entre les deux types de travail. est donc égal à un.

G. Frisvold [1994], enfin, spécifie le travail effectif de manière à tenir compte de l’impact du travail de supervision de la famille sur la productivité du travail salarié :
la productivité du travail salarié

avec s la supervision effectuée par la famille et image154 son effort.  est l’effort du travail salarié non supervisé. image155 reflète d’intensité de la supervision et  est la réponse de l’effort du travail salarié à l’intensité de la supervision.

À partir de données d’exploitations reportant le temps de supervision des membres de la famille, G. Frisvold [1994] montre que la productivité du travail familial est plus grande que celle du travail salarié et que cette dernière dépend du travail de supervision de la famille. G. Frisvold [1994] trouve en effet qu’il existe une réponse de l’effort du travail salarié à l’intensité de la supervision image156 et que les rendements de la supervision sont décroissants image157.

Les différents travaux empiriques suggèrent donc, le plus souvent, que le travail familial et le travail salarié ne sont pas également productifs. Leurs résultats divergent cependant quant à savoir quel est le type de travail le plus productif. Ceci peut être lié au fait que le travail salarié est toujours traité de manière homogène. La distinction entre le travail permanent et le travail saisonnier n’est jamais considérée comme pertinente alors même que A. Deolalikar et W. Vijverberg [1987] soulignent l’importance de la saisonnalité de l’activité pour comprendre les différences de productivité.

Selon nous, la distinction entre le travail salarié saisonnier et le travail salarié permanent permet de contrôler pour la différence saisonnière de productivité en agriculture. En effet, la saisonnalité de l’activité est portée par une seule des deux catégories de salariés : les saisonniers, employés uniquement pour les périodes de forte activité. Les salariés permanents et les travailleurs familiaux, sont, quant à eux, employés à la fois en période de forte activité et en période de faible activité. Leur différentiel de productivité est donc moins affecté par la différence saisonnière de la productivité du travail en agriculture.

Dans cette partie nous cherchons donc à connaître l’impact de la composition du collectif de travail, c’est-à-dire du poids relatif des travailleurs, sur la productivité des exploitations en distinguant le travail familial, le travail salarié permanent et le travail salarié saisonnier.

Lire le mémoire complet ==> (Demande de travail salarié permanent et saisonnier dans l’agriculture)
Thèse présentée et soutenue publiquement pour obtenir le titre de Docteur en Sciences Économiques
MONTPELLIER SUPAGRO – Centre International d’Études Supérieures en Sciences Agronomiques
École Doctorale d’Économie et Gestion de Montpellier