Stratégies adoptées face aux signes de vieillissements

By 14 November 2012

2. Stratégies adoptées face aux signes de vieillissements

Les signes de vieillissent altèrent la perception de soi. Cette altération de l’image de soi nécessite d’intégrer l’analyse des réactions face au vieillissement dans une problématique identitaire. Dans quelles mesures les signes de vieillissement sont-ils alors en confrontation avec l’identité des individus ? Quelles stratégies de conservation identitaire adoptent-ils ?

2.1. Camoufler les signes de vieillissement

2.1.1. Rester « dans le coup » par le style vestimentaire

La mode vestimentaire évolue toujours et les individus évoluent avec elle. Si certains enquêtés ne considèrent pas avoir changé de style vestimentaire, d’autres ont vu leur style vestimentaire évoluer parallèlement à l’évolution de la mode. Suivre la mode vestimentaire c’est s’accommoder aux préférences collectives, c’est aussi un facteur d’intégration sociale. Cependant s’agit-il encore de s’intégrer socialement par le vêtement pour les individus déjà intégrés socialement ? Le vêtement n’est pas uniquement un élément distinctif d’appartenance ou de reconnaissance sociale, il est aussi un signe distinctif de l’âge. Suivre la mode c’est donc rester au fait de la société actuelle et de ses tendances collectives :

« Je m’habille par rapport à mon âge. C’est sûr qu’il y a 20 ans je suivais la mode de l’époque pour mon âge. Donc à 25 ans je suivais la mode des années 80. C’est vrai que le vêtement évolue, donc la femme évolue aussi. C’est vrai que si en 2007 je portais les vêtements qui étaient à la mode en 1985, je ne serais pas du tout dans le coup. Même si la mode est un éternel recommencement et qu’on revient à la mode des années passées. Mais c’est vrai que les vêtements évoluent, et la femme évolue en même temps. » (Marie, F, 49 ans, pharmacienne)

Suivre la mode n’est pas un comportement passif. Il s’agit en effet de rester « dans le coup ». Par le style vestimentaire certains enquêtés recherchent alors à rester dans un élan de jeunesse. Néanmoins il ne s’agit pas de renier son âge en adoptant des pratiques vestimentaires « de jeunes ». Il s’agit surtout de ne pas se vieillir par les vêtements. Le style vestimentaire est donc un élément distinctif de « modernité » qui permet à certains enquêtés de camoufler leur âge biologique par un âge esthétique au sens où être à la mode renvoie à une image jeune :

« J’essaie d’être une femme moderne. J’aime pas les vêtements trop sophistiqués, trop excentriques. Je dirais que je suis la mode, mais tout en essayant d’avoir une petite originalité. J’essaye d’avoir des vêtements qui correspondent à mon âge, voire peut-être un peu plus jeune, mais surtout pas essayer de me vieillir. Je trouve que la tenue vestimentaire c’est important. C’est important de porter des vêtements qui soient dans le coup, qui soient à la mode » (Marie, F, 49 ans, pharmacienne)

Le monde du travail impose cependant des codes vestimentaires. Ces normes constituent pour les individus une contrainte à l’évolution de leur style vestimentaire. Ainsi certains enquêtés n’ont pas vu leur style vestimentaire évoluer de par les codes vestimentaires imposés. Donner une image « moderne » de soi de par le style vestimentaire n’est donc pas toujours conciliable avec les contraintes du monde du travail :

« Je pense que mon style vestimentaire a évolué parce que avant c’était très sportif et pas très féminin quand j’étais jeune. Je me suis habillé un peu plus classique et plus féminine à partir du moment où j’ai fait du théâtre. Et puis ensuite avec le travail, j’étais obligée d’adopter une certaine tenue, mais pas stricte, parce que on a quand-même la possibilité de s’habiller comme on veut à condition d’être un minimum habillé pour donner une certaine image. Et puis aussi parce que dans notre profession on a quand-même des traditions, et c’est difficile d’aller plaider en jean. Après ça n’a pas tellement évolué parce que c’est aussi du fait de ma profession. » (Rachel, F, 51 ans, avocate)

Le style vestimentaire constitue donc une stratégie de camouflage des signes de vieillissement. Il a une fonction de rajeunissement ou de non vieillissement face à l’arrivée des premiers signes de vieillissement. L’évolution du style vestimentaire s’inscrit alors dans une perspective de mise en avant d’un âge esthétique au détriment de l’âge biologique. La notion d’âge est donc bien une construction sociale tributaire notamment des représentations portées à l’apparence. Par cette stratégie de camouflage, l’individu a donc le sentiment de n’être pas totalement impuissant face à la marche du temps.

2.1.2. L’utilisation de crème anti-rides : une pratique rassurante

Avec l’avancée en âge les pratiques de soins du corps évoluent. L’altération de la peau par les effets du temps amène les enquêtées à utiliser des crèmes antirides. Cette pratique de soin du corps n’est cependant pas en rupture avec les pratiques passées. Pour certains, l’application de ces crèmes a toujours fait partie des pratiques quotidiennes de soin du corps. L’individu adopte donc des pratiques de soins du corps préventives face au vieillissement. Pour d’autres l’application de crème sur le visage a toujours été une pratique quotidienne. L’avancée en âge amorce donc uniquement le passage à une gamme dite senior de produits de soins du corps. Mais le geste d’application de la crème demeure le même rituel :

« J’ai toujours mis des crèmes hydratantes depuis très jeune. Et puis c’est venu petit à petit en me voyant dans la glace, en voyant que j’avais des rides. Donc on se ballade dans les magasins et j’ai commencé à mettre des crèmes anti-âge. » (Claudine, F, 60 ans, médiatrice familiale)

L’utilisation de crèmes antirides apparaît comme une évidence, un acte nécessaire pour prendre soin de la peau. En effet, le corps est d’une part l’image qui sert à définir l’individu. Dans La société de consommation21, Jean Baudrillard décrit le corps comme “le plus bel objet” car “toujours à redécouvrir, toujours à entretenir, toujours à exposer”. Comme l’exprime P. Duret et P. Roussel dans le corps et ses sociologies, l’attention vouée au corps est d’abord une lutte contre son vieillissement, un effort pour se mettre hors du temps. La passion du corps jeune devient alors le pilier du processus de personnalisation. Le mythe de l’éternelle jeunesse est donc porté par la recherche d’un corps qui “ne fait pas son âge”. La consommation de produits cosmétiques dédiés à contrer les signes du temps, comme les crèmes anti-age, en témoigne ainsi. L’application de crèmes antirides est donc un acte évident pour l’individu. Certes l’avancée en âge engendre des pratiques de soins du corps visant à maîtriser les effets du vieillissement. Néanmoins le corps est le partenaire intime de l’individu. Il est donc « un objet à choyer, dont il faut se concilier les faveurs, un alter ego qu’on cajole »22. Mais l’utilisation de crèmes antirides est une pratique rassurante pour les enquêtés. Certains enquêtés ne considèrent pas que ces crèmes puissent avoir un véritable effet d’atténuation des rides du visage. Certains considèrent même la crème anti-âge comme une simple crème hydratante. L’application de crèmes antirides est donc avant tout un acte symbolique de lutte contre les effets du temps :

« Juste pour le visage, je prends une crème antiride tout en sachant que ça ne sert à rien ! J’ai entendu plein d’émissions là-dessus en disant que tous ces produits de beauté c’était très commercial. Mais en fait je tombe dans le piège comme tout le monde ! Je mets des crèmes antirides, mais je ne prends pas les plus chères.[…] . Je ne crois pas au côté magique. Comme je sais au fond de moi-même que ça ne sert à rien, je les prends quand-même avec l’espoir que ça serve mais je ne veux pas non plus mettre une fortune. Donc je ne prends pas des grandes marques, je fais comme la française moyenne. » (Claudine, F, 60 ans, médiatrice familiale)

2.1.3. Les cheveux blancs : un symbole de vieillesse à camoufler

Le discours des enquêtés fait apparaître les cheveux blancs comme un marqueur fort du vieillissement. En effet face à l’arrivée des premiers cheveux blancs, certains enquêtés ont eu recours à la teinture afin de les camoufler. Cet acte leur est apparu nécessaire du fait de la difficulté à accepter la venue de ces cheveux grisonnants :

« Je me trouve complètement ridicule parce que quand j’étais jeune je trouvais si belles toutes ces femmes à cheveux blancs. Et quand j’entendais dire qu’il y avait des femmes qui se teignaient les cheveux, je les trouvais ridicule. Et moi dès que me sont apparus mes premiers cheveux blancs la première chose que j’ai faite c’est d’aller chez le coiffeur pour la cacher. Et dès qu’ils reviennent je ne supporte pas, je retourne chez le coiffeur. » (Claudine, F, 60 ans, médiatrice familiale)

Les individus se représentent les cheveux blancs comme le symbole de la vieillesse. Ils renvoient à la personne âgée. Ces représentations guident alors les comportements des individus, qui ne veulent pas être considérées comme des personnes âgées. Ainsi bien plus que la coiffure ou le style vestimentaire, la couleur des cheveux est un élément distinctif primordial du paraître et du vieillissement :

« Je n’accepterai pas les cheveux gris à mon âge. Je pense que les cheveux gris ça vieillit, ça fait personne âgée. Donc si je ne veux pas paraître plus vieille, je pense que je ferai attention. Je pense que la couleur des cheveux ça a quand-même pas mal d’importance. Autant la coiffure non, mais la teinte oui. » (Marie, F, 49 ans, pharmacienne)

Certains enquêtés se teignent les cheveux depuis quelques années, non pas en vue de camoufler les cheveux blancs, mais afin de changer d’apparence. Changer de couleur capillaire est donc un moyen pour certains de se redonner un coup de jeunesse à leur apparence. Par la teinture de cheveux l’individu contrebalance alors les signes du vieillissement :

« Je ne le faisais pas avant, mais maintenant je fais des mèches blondes, ou rouges. Avant je ne trouvais pas ça nécessaire, parce que quand on est jeune on n’a pas besoin de faire tout ça. Et puis maintenant c’est peut-être pour changer un peu. Pas pour rajeunir, mais pour changer de tête. Pour donner peut-être un coup de jeunesse, mais pour changer de tête, pour être dans le coup. Pour prendre le temps pour soi et changer un peu. Avant j’aimais bien ma couleur naturelle et je trouvais ça dommage d’abîmer mes cheveux avec une couleur artificielle. » (Carole, F, 52 ans, mère au foyer)

Face à des cheveux blancs symboles de la vieillesse, l’individu encore actif n’envisage pas de les laisser apparaître. Un décalage s’opère en effet entre les cheveux blancs symboles de la vieillesse et le statut social d’actif. La difficulté d’assumer les cheveux blancs est étroitement liée au regard des autres comme c’est le cas dans le monde du travail où l’individu côtoie toutes les générations. Ainsi certains enquêtés estiment qu’ils accepteront davantage les cheveux gris lorsqu’ils seront retraités et grands-parents, notamment parce que les cheveux blancs sont compatibles avec le statut de retraité. Les stratégies de camouflage des cheveux blancs répondent alors à une inadéquation avec l’image de l’individu actif, mais aussi avec la perception de soi :

« Quand ils sont là je me trouve encore plus moche et encore plus vieille. Alors là c’est la déprime ! Encore que des fois je me dis quand je serai à la retraite, quand je serai grand-mère peut-être que là je ne le ferait pas. Parce que d’un autre côté toujours se faire les cheveux…je me dis que peut-être que quand j’aurai la sagesse j’aurai plus besoin de me teindre le cheveux, j’assumerai mes cheveux..»
(Claudine, F, 60 ans, médiatrice familiale)

2.1.4. Une dichotomie hommes-femmes : le poids de la pression sociale

Les stratégies de camouflage des signes de vieillissement sont davantage déployées par les femmes. En effet, les enquêtés masculins n’ont pas vu évoluer leurs pratiques de soins du corps. Les produits de soins du corps sont limités pour certains aux produits d’hygiène. Ainsi en dépit de l’apparition des premiers signes de vieillissement, l’homme ne développe pas de stratégies de camouflage :
« J’utilise savon, shampoing, rien d’autre. » (Rémi, H, 54 ans, psychiatre)

Cette dichotomie entre hommes et femmes du point de vue des stratégies de camouflage résulte aux premiers abords du marché des produits cosmétiques. En effet, les gammes de produits anti-âge sont davantage développées dans une gamme féminine. La faible accessibilité de produits anti-âge de gamme masculine impacte alors sur l’absence de stratégies de camouflage par les soins du corps :

« Ca ne m’est jamais venu à l’idée de mettre des crèmes antirides. C’est assez récent pour les hommes ! Et puis il faut mieux en mettre avant que les rides soient là ! Donc c’est un peu tard ! » (Jacques, H, 51 ans, anesthésiste)

Pourtant les grands de l’industrie cosmétologique développent leurs produits en fonction des besoins et désirs des consommateurs. L’absence de stratégies de camouflage de signes de vieillissement n’est alors pas uniquement due à une contrainte d’accessibilité à des produits anti-âge. Elle est surtout tributaire des représentations sociales qui guident le comportement des individus. Dans une société où l’apparence tient une place importante, les idéaux de beauté deviennent la norme sociale. Cependant certains enquêtés estiment que cette exigence est davantage un poids social pour les femmes. Ce discours rejoint d’ailleurs le poids des messages médiatiques, notamment la publicité qui met en avant l’idéal de jeunesse et de minceur. Les rides et les cheveux blancs sont alors à bannir. Le poids de l’idéal de beauté encourage alors davantage les femmes à adopter des stratégies de camouflage des signes de vieillissement :

« Moi j’ai cette chance-là, j’ai pas d’observations désobligeants sur mon physique, ce que beaucoup d’hommes font, surtout actuellement. C’est plus dur pour les femmes de vieillir maintenant qu’avant, parce que il faut être beau, il faut être jeune, il faut être musclé. Les femmes ont leur en demande trop. Je trouve qu’on est dans une société où il faut qu’il n’y ait rien qui dépasse. Donc c’est dur pour les femmes. » (Claudine, F, 60 ans, médiatrice familiale)

Cette dichotomie entre hommes et femmes résulte donc du poids de la pression sociale. Les stratégies de camouflage sont, dans les représentations sociales, davantage un comportement réservé aux femmes. Certains enquêtés masculin évoquent alors le ridicule pour un homme de teindre ses cheveux blancs. Ainsi, la pression sociale encourage davantage les femmes à camoufler leurs signes de vieillissement, tandis qu’elle incite l’homme à assumer ces signes :
« Pour une femme c’est plus facile que pour un homme par exemple. Parce que elles supportent mieux les colorations, les implants de cheveux qu’un homme, on l’accepte mieux en société. Pour les hommes, ça frise le ridicule.» (Jacques, H, 51 ans, anesthésiste)

Lire le mémoire complet ==> (Les 45-60 ans : âges de transition)
Master 2, Magistère de sciences sociales appliquées à l’interculturel
Université Paris Descartes, Faculté des Sciences Humaines et Sociales Sorbonne

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21 BAUDRILLARD, J., La société de consommation : ses mythes et ses structures, Paris, Gallimard, 1981
22 LE BRETON, D., Anthropologie du corps et modernité, Paris, PUF, 1990