Phénomène de vieillissement : un autre rapport à la mort

By 24 November 2012

3. face à une perspective temporelle qui se raccourcit…

Etudier le phénomène de vieillissement, c’est aussi étudier le rapport au temps qu’entretiennent les individus. Le vieillissement est un processus qui commence à la naissance et se termine à la mort. Avec l’avancée en âge, la perspective temporelle se raccourcit. Or l’individu ne se positionne pas de la même manière selon s’il a toute la vie devant lui ou non. De quelles façons le rapport au temps se modifie-t-il alors avec l’avancée en âge ?

3.1. Un autre rapport à la mort

3.1.1. Une distanciation face à l’angoisse de mort

Vieillir c’est se rapprocher peu à peu de la mort. L’homme naît pour vivre, mais il naît aussi pour mourir. Entre élan de vital et cheminement progressif vers la mort, le sens même de la vie apparaît alors paradoxal. Cependant l’approche de la fin de vie au fur et à mesure qu’avance le vieillissement change-t-il le regard porté sur la mort ? La mort est-elle toujours aussi paradoxale ? Tout comme le vieillissement est un processus naturel, la mort est une fin naturelle bouclant le cycle de vie de l’homme. Aux yeux de certains, la mort n’est donc pas un paradoxe. Elle est une logique naturelle. La mort ne leur fait donc pas peur, elle ne les préoccupe pas non plus. Arrivés aux alentours du milieu de leur vie, certains enquêtés sont conscients d’avoir pu profiter, découvrir une partie du monde dans lequel ils vivent. Ce sentiment de vie bien remplie amène à apprécier la mort d’une autre façon. Aux premières années de la vie au contraire, la mort est conçue comme un phénomène abrupte et injuste. Lorsqu’elle arrive trop tôt et que l’individu n’a pas eu le temps de découvrir le monde qui l’entoure, elle est perçue comme un paradoxe. Parce que l’individu a eu le temps de découvrir ce qu’était la vie, la mort est ainsi mieux intégrée comme un fait naturel avec l’avancée en âge :
« La mort ça peut être un peu étonnant, mais c’est un passage qui entre dans l’ordre nature de ce qui doit s’en passer. Ca fait partie du cycle normal de la vie, et ça ne me préoccupe pas plus l’esprit que ça. Mais les jeunes, il faut qu’ils puissent découvrir la vie comme on l’a découverte, et une fois qu’on en arrive à avoir vécu tout ce qu’on avait envie de vivre, qu’on en parte gentiment, sans souffrir. La mort ne me préoccupe pas plus que ça, mais ça me terrorise pour les gens qui ont toute la vie devant eux. Il faut que la mort soit plus un soulagement qu’une fin inattendue et destabilisatrice pour les proches. » (Laurent, H, 54 ans, capitaine de police)

La mort est d’autant plus acceptée qu’elle est perçue comme un soulagement du vieillissement. Le vieillissement, en tant que processus continu, est une dégradation des facultés humaines jusqu’à ne plus être soi. La mort est donc un ordre naturel nécessaire :

« Le vieillissement c’est la pire chose chez l’être humain. Heureusement qu’on meurt parce qu’on vieillirait indéfiniment. Heureusement que la mort arrive pour arrêter le massacre. » (Rémi, H, 54 ans, psychiatre)

Bien qu’au fur et à mesure du vieillissement l’individu s’approche de la mort, il y porte néanmoins un regard distant. En effet, certains enquêtés affirment ne pas vouloir penser à la mort. Cette volonté de mise à distance de la mort correspond ainsi à une façon d’être au monde, une façon de continuer à jouir de la vie sans penser à sa finitude, contrainte de l’action humaine. Par ailleurs, d’un point de vue de la pensée philosophique, l’homme recherche l’immortalité. Les œuvres qu’il laisse derrière son passage traduisent cette quête. Ainsi dans Le banquet, Platon conçoit la procréation comme l’expression de ce désir d’immortalité. Ne pas penser à la mort est donc aussi l’expression de ce désir d’immortalité :

« Je n’y pense pas pour l’instant, j’ai le temps. Je n’ai même pas envie d’y penser. » (Françoise, F, 55 ans, manutentionnaire en intérim)

Certains sont davantage distants de la mort qu’étant jeunes. Au fur et à mesure de l’avancée en âge, l’individu côtoie davantage la mort, celle de son entourage familiale, celle de ses proches plus âgés. Ainsi les expériences de confrontation à la mort parcourent à la socialisation de l’individu face à la réalité de la mort :
« La mort ça me faisais peur quand j’étais jeune, mais au plus j’avance au plus ça ne me fait pas peur. Quand j’étais jeune j’avais peur que ma mère meurt, donc ça me faisait peur. » (Suzanne, F, 59 ans, assistante maternelle)

Finalement, cette distanciation de l’individu face à la mort estompe l’angoisse de la mort. Mais est-ce pour autant que l’individu est serein face à l’avancée en âge ?

3.1.2. Peur de vieillir plutôt qu’une peur de mourir

Si la mort est un phénomène sur lequel l’individu est distancié, l’individu n’est pas pour autant dans un état de quiétude. La peur de vieillir semble s’être substituée à la peur de mourir. Face à l’arrivée des premiers signes de vieillissement, vieillir devient un phénomène qui préoccupe de plus en plus l’individu. Cette préoccupation ne se pose pas uniquement face à soi, elle se pose également face au vieillissement des parents. En effet, les parents des enquêtés appartiennent à ce qui est abstraitement nommé le troisième âge et quatrième âge. Le souci du vieillissement se pose donc également face aux probabilités qu’ont les parents des enquêtés à être atteints par des maladies engendrant une dépendance :

« Le vieillissement c’est quelque chose auquel je pense de plus en plus. Surtout c’est majoré par le fait que mes parents et beaux-parents vieillissent. Donc du coup ça amplifie le souci du vieillissement. » (Rémi, H, 54 ans, psychiatre)

Vieillir fait peur. Cette peur est liée à une perspective temporelle qui se raccourcit. L’avenir n’étant pas aussi ouvert qu’auparavant, l’individu prend conscience avec le vieillissement d’un avenir cloisonné. La mort n’est donc pas pensée en soi. C’est le vieillissement qui est avant tout pensé comme acteur de la mort. Ainsi la mort est appréhendée de manière détournée au travers du vieillissement :

« La vieillesse c’est la peur de la fin, d’être plus dans la vie. » (Sophie, F, 60 ans, nurse)

La peur de vieillir concourt néanmoins à accompagner le phénomène de vieillissement. En effet, cette angoisse se traduit par une attention portée au corps, à l’esprit et au bien-être. Ainsi certains enquêtés considèrent la peur de vieillir comme un élément impulsant des démarches pour se tenir en forme physique et mentale :
« Mais je ne pense pas qu’on soit torturés par la vieillesse. C’est une peur. Mais la peur c’est salutaire parce que on essaye de faire en sorte de se cultiver, d’être ouvert, d’être en forme. » (Claudine, F, 60 ans, médiatrice familiale)

Finalement le vieillissement dérange, interpelle l’individu plus que la mort. La peur de vieillir c’est finalement la peur de vieillir dans de mauvaises conditions :
« Je dirais que le vieillissement me fait plus peur que la mort. La mort ne me fait pas peur, mais le vieillissement oui. Vieillissement ça veut dire risque de vieillir dans de mauvaises conditions, donc ça veut dire être dépendant de quelqu’un d’autre ou d’une structure. Ca j’aimerais pas. Vieillir oui, mais en de bonnes conditions, sinon il vaut mieux mourir je pense. » (Jacques, H, 51 ans, anesthésiste)

3.1.3. La peur de la maladie comme expression de l’angoisse de mort

La maladie caractérise un vieillissement dans de mauvaises conditions. L’individu appréhende les séquelles inéluctables du vieillissement. Mais il appréhende surtout les problèmes de mobilité et d’autonomie :
« Moi ce qui me fait peur surtout c’est la dégradation des facultés intellectuelles et puis les problèmes de mobilité. Ca c’est des choses qui ne peuvent malheureusement pas se régler par de la chirurgie esthétique, et ça me fait peur. La vue, l’ouie, la mobilité et l’aspect intellectuel oui. » (Rachel, F, 51 ans, avocate)

Bien plus que la mort en elle-même, c’est la façon de mourir qui absorbe l’individu. Il appréhende donc de mourir dans la souffrance :
« La mort ne me fait pas peur en tant qu’angoisse de la mort. Ce qui me fait peur c’est la maladie et la souffrance, parce que j’ai déjà souffert physiquement, j’ai déjà été opérée. J’ai peur de la maladie mais pas de la mort. Si je meurs d’un arrêt cardiaque je serai très contente. » (Claudine, F, 60 ans, médiatrice familiale)

La peur de la maladie c’est aussi la peur de la perte d’autonomie. Les maladies telles Alzheimer sont perçues comme un basculement de vie. La peur de la perte d’autonomie correspond à la peur de ne plus être ce que F. De Singly nomme des « individus individualisés »37 préoccupe avant tout les enquêtés. Ce terme définit ce qui constitue l’individu en dehors de toute appartenance sociale. Cette angoisse de la perte d’autonomie et de liberté individuelle présente alors le processus d’autonomisation qui commence à l’adolescence comme un processus central dans l’épanouissement individuel. L’autonomie constitue l’identité centrale de l’individu. Sa mise à perte est ainsi une mise à mal de l’identité, une négation de soi-même. Finalement bien plus que la vie en elle-même, c’est l’autonomie de l’individu qui est au centre de l’élan vital :
« Ce qui me fait peur c’est un jour d’avoir une maladie, de me retrouver paralysée. C’est pas la vieillesse qui me fait peur, c’est plus la maladie qui me fait peur. Tant que je suis valide ça va. » (Suzanne, F, 59 ans, assistante maternelle)

Lire le mémoire complet ==> (Les 45-60 ans : âges de transition)
Master 2, Magistère de sciences sociales appliquées à l’interculturel
Université Paris Descartes, Faculté des Sciences Humaines et Sociales Sorbonne