L’évolution de la qualité du support de la musique enregistrée

By 25 November 2012

L’évolution de la qualité du support de la musique enregistrée

1ère partie
La mutation de la chaîne de valeurs et des modèles de l’entreprise traditionnelle du disque avec les nouveaux services d’innovations technologiques

Le passage d’un support à un autre est basé d’une part sur une logique marketing de l’amélioration de la qualité et d’autre part pour des performances technologiques modifiant la musique. Tout au long de l’histoire de l’industrie musicale, de nouveaux formats et équipements de lecture sont apparus présentant de multiples possibilités et enjeux.

I. L’évolution de la qualité du support de la musique enregistrée : histoire technique de l’industrie musicale.

1. La guerre de standard entre le phonographe et le gramophone.

L’industrie musicale est en mutation. L’apparition des nouvelles technologies modifie les conditions de distribution et de promotion de la musique. La crise que connaît actuellement l’industrie du disque n’est pas la première car dans le passé, ces changements technologiques ont souvent remis en question l’organisation de l’industrie du disque. Au moment où les développements technologiques actuels permettent de dépasser le processus de fixation d’une œuvre sur un support physique, il est nécessaire de rappeler que l’enregistrement du son a été l’acte fondateur permettant à la musique de pénétrer les foyers et de créer une nouvelle industrie.

C’est l’invention du phonographe en 1877 par Thomas Edison qui marque la naissance de la musique enregistrée.7 Depuis cette date, la consommation de musique enregistrée s’est développée rapidement pour devenir un divertissement de masse. Le phonographe est un appareil qui permet la reproduction d’un enregistrement sonore8 par un procédé qui consiste à graver mécaniquement des sillons sur une matière solide. Il est actionné par manivelle et le son est enregistré sur un cylindre en étain. Il connaît un succès relatif puisque 500 appareils sont fabriqués en 1878. Les intentions d’Edison sont néanmoins bien éloignées des aspirations musicales. Son ambition était en effet de développer une machine capable de reproduire des leçons à des fins éducatives. C’est ainsi qu’il nomme sa firme la Edison Speaking Company.

La même année qu’Edison (1877), Charles Cros expose dans un pli cacheté à l’Académie des Sciences de Paris le principe du paléophone (la « machine parlante ») qui permet de lire les courbes obtenues avec le phonautographe, mais il se trouve dans l’impossibilité d’expérimenter son appareil. En effet, si Cros n’avait été pauvre, il aurait eu la paternité de son œuvre. Ce sera donc Edison qui fera fructifier sa trouvaille.

En 1880, Graham Bell, l’inventeur du téléphone, dévoile le graphophone9, une amélioration du phonographe. Mais Bell est un imposteur puisqu’il pirate le procédé du phonographe d’Edison. Auparavant, il a déjà volé à l’italien Antonio Meucci son principe téléphonique. Cependant, bien que différentes, les recherches de Bell ont été utiles pour Edison. Toutefois, ni l’un ni l’autre ne perçoit le potentiel commercial du phonographe dans la consommation musicale. C’est la Columbia Graphophone Cie, d’abord filiale puis concurrente de la firme d’Edison, qui va le déceler. Elle constate que l’émission sonore produite par le graphophone capte l’attention du public dans les foires et les lieux de rassemblement. Elle fabrique alors 500 cylindres par jour.

La destination première du disque est le monde du jouet (le bébé phonographe). En effet, dans les années 50 et 60, on trouve déjà des jouets sonores. Puis, en 1903, on entre dans le domaine du divertissement avec l’exemple de la société allemande Stollwerck qui commercialise des disques en cire, voire même des disques en chocolat ayant pour avantage de pouvoir lire de la musique et être comestibles. La société Félix Potin reprend cette idée à son compte et commercialise le modèle Eurêka.

En France, le phonographe est d’abord connu sur les champs de foire. Malgré un début de succès commercial pour celui-ci, le prix de ce produit reste élevé et son adoption par le grand public encore très limitée en raison d’une qualité perfectible. De plus, l’enregistrement sur cylindre ne peut pas être dupliqué. Cela nécessite que chaque prise soit effectuée séparément. Les coûts demeurent donc élevés et constituent un frein à sa commercialisation.

7 On entend par musique enregistrée toute musique portée par un support physique ou non (disque, cassette, vinyle, MP3, etc.) et qui fait l’objet d’une écoute initiée par l’utilisateur (au contraire, par exemple, de la radio dont la programmation est subie).
8 Bien avant Edison, de nombreux inventeurs ont tenté d’enregistrer puis de reproduire des sons. Au MoyenÂge, St Thomas d’Aquin fait détruire une machine qui imite le son d’une voix humaine; il accuse cette machine d’être l’oeuvre du Diable. En 1857, Edouard Léon Scott de Martinville invente le phonautographe à partir des travaux de Thomas Young. Son dispositif transmet les vibrations d’un corps sonore à un stylet qui les grave ensuite sur un cylindre. Cependant, ce dispositif ne permet pas de relire les courbes ainsi dessinées. La même
La même année qu’Edison, Charles Cros expose dans un pli cacheté à l’Académie des Sciences de Paris le principe du paléophone (la « machine parlante ») qui permet de lire les courbes obtenues avec le phonautographe, mais il se trouve dans l’impossibilité d’expérimenter son appareil. C’est donc à Edison que revient finalement la paternité de la reproduction sonore.
9 Le cylindre en étain utilisé pour le phonographe est remplacé par un cylindre de cire, moins bruyant que l’étain.

L’innovation du gramophone10 de l’ingénieur allemand Emile Berliner, en 1887, va permettre de résoudre ce problème. Cette technique permet une qualité d’écoute bien supérieure. Cette invention est une avancée importante car elle offre la possibilité de séparer le processus d’enregistrement et le processus de reproduction. Désormais, à partir d’un master11 unique, il est possible de reproduire de multiples disques.12 Le coût de reproduction est donc considérablement abaissé. Berliner crée la Gramophone Company et commercialise l’appareil en 1896, lequel rencontre rapidement un grand succès.13

Cependant, l’introduction de ce nouvel objet sur le marché américain déclenche une guerre de standard entre le cylindre et le disque. C’est alors que l’on voit l’association Edison et Columbia aux fins d’améliorer la commercialisation du phonographe tandis que Berliner s’unie avec Eldridge Johnson pour créer la Victor Talking Machine en 1901. C’est le point de départ d’une lutte technologique puis commerciale dans le but d’imposer un standard entre le cylindre et le zinc. Cette période est marquée par de nombreuses batailles juridiques mais également par des progressions dans l’élaboration de ces produits. En 1906 est lancé le lecteur de disques Victrola14 qui s’impose rapidement comme la norme du marché au détriment du cylindre15. Le succès du disque sur le cylindre s’explique par la taille et l’aspect esthétique du Victrola mais aussi par une meilleure politique artistique de son créateur (Victor).16 Ce dernier décide alors de distribuer sa technologie en licence à de nouvelles firmes, dont Columbia. A la veille de la première Guerre Mondiale, Victor et Columbia se partagent le marché américain, tandis que British Gramophone est largement présente en Europe. Bien que son activité dans le disque ne s’arrête définitivement qu’en 1930, la société d’Edison ne survivra pas à la disparition du phonographe.

10 Il s’agit d’une technologie qui utilise un disque de zinc rotatif enregistré sur une face unique au lieu des cylindres utilisés jusqu’alors.
11 Le master est l’unité de départ à partir de laquelle les copies suivantes sont réalisées.
12 Alors qu’il fallait de multiples prises pour produire un nombre donné de cylindres enregistrés, une prise unique suffit désormais dans le cas du gramophone.
13 Il s’en vend pour un million de dollars deux ans plus tard.
14 Pour plus de détails sur l’histoire du Victrola, cf. « The Victor Victrola Page », www.victor-victrola.com
15 C’est également à cette époque que la vitesse de rotation d’un disque se fixe à 78 rotations par minute.
16 La préférence des artistes pour l’enregistrement sur disques permet à Victor d’enregistrer les voix les plus célèbres de l’époque. Par exemple, dès 1902, le ténor Enrico Caruso déclare qu’il n’enregistrera plus que sur disques.

Dans cette première phase de l’histoire de l’industrie de la musique, les différents acteurs se sont opposés pour la définition d’un support d’écoute adéquat. A l’issue de cette guerre de standard, le gramophone s’est imposé. Cependant, à la fin de cette période, l’offre de musique enregistrée reste limitée. Le nombre de titres proposés est faible et il s’agit souvent des mêmes thèmes populaires interprétés par différents artistes. D’autres supports vont venir bouleverser à nouveau l’ordre établi.

Le phonographe d’Edison
Le phonographe d’Edison

Le gramophone de Berliner
Le gramophone de Berliner

Lire le mémoire complet ==> (La circulation de la musique à l’ère du média numérique en ligne : innovations technologiques et impacts sur la médiation des artistes)
Mémoire de Master 1 Projets Culturels – Domaine Sciences des Interactions Humaines
mention Esthétique, Arts et Sociologie de la Culture spécialité Industries Culturelles
Université Paul Verlaine Metz – UFR – Science Humaine et Arts

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