Les données longitudinales canadiennes vs celles de d’autres pays

By 1 November 2012

Remise en question de l’exactitude des données sur l’obésité obtenues dans nos enquêtes longitudinales canadiennes – Chapitre V :

L’utilisation des données de panel est une des méthodes d’analyse statistique les plus précises pour évaluer des liens de causalité. Celles-ci permettent de contrôler pour des facteurs inobservés qui varient entre les individus, mais qui sont constants au fil du temps. Ces facteurs pourraient causer un biais d’omission si l’on n’en tenait pas compte. En résumé, les données de panel prennent en compte le problème d’hétérogénéité et permettent de réduire les risques de multicollinéarité.

Nous aurions pu utiliser l’Enquête Longitudinale Nationale sur les Enfants et les Jeunes (ci- après l’ELNEJ). C’est une enquête longitudinale canadienne qui recueille différents renseignements sur les enfants et les jeunes au cours du temps. Ces renseignements portent sur différents sujets comme : le développement social, physique, émotionnel et intellectuel de l’enfant, son statut socio-économique, mais également sa santé entre autres. Cette enquête aurait permis d’évaluer au cours des différents cycles temporels les principaux déterminants de l’obésité chez les jeunes. Toutefois, les données de l’ELNEJ, de même que celles de presque toutes les enquêtes longitudinales canadiennes traitant de l’obésité, par exemple l’ENSP (l’Enquête Nationale sur la Santé de la Population), avaient des données d’obésité erronées. Ces erreurs touchent le calcul de l’IMC et plus particulièrement la façon dont le poids et la taille des gens ont été mesurés. Bien que nous n’utilisions pas ces sources de données, il est primordial d’expliquer plus en détail les problèmes dans la méthodologie de ces différentes enquêtes afin de mieux comprendre en quoi elles sont comparables et surtout en quoi elles ne le sont pas. La majorité des enquêtes canadiennes étudiant l’obésité ont été réalisées auprès d’adultes et d’adolescents. Dans ces recherches, les intervieweurs demandaient aux répondants de leur fournir de mémoire, leur poids et leur taille plutôt que de mesurer eux-mêmes sur place les répondants. Certes, les intervieweurs sont alors obligés de croire en l’information fournie ce qui serait une erreur, car, des études ont démontré que les adultes et les adolescents auraient comme habitude de sous-estimer leur poids, mais sans sous-estimer leur grandeur (Mokdad et al. 1999; Niedhammer et al. 2000). Ceci aurait comme résultat final de sous-estimer l’IMC dans ces enquêtes et par conséquent le taux moyen d’obésité comme le suggèrent de récentes recherches. (Tremblay et Willms 2000, 2003).

En ce qui concerne les résultats chez les enfants, les intervieweurs des enquêtes canadiennes longitudinales (comme l’ELNEJ et l’ENSP) ont demandé à un parent ou à un gardien de déclarer le poids et la taille de l’enfant. De récentes recherches ont démontré que cette méthode pour compiler les données dans les enquêtes amène une importante surestimation du taux d’obésité chez les enfants (contrairement à la sous-estimation observée chez les adultes et les adolescents).

Dans ces enquêtes canadiennes, il a été demandé à la personne qui connaît le mieux l’enfant (dans 90 % des cas: la mère biologique) de se rappeler de mémoire et dire à l’intervieweur ce que sont le poids et la taille de l’enfant, s’il a moins de 12 ans. Si cette méthode de collecte de données produit comme résultat une légère sous-estimation du poids des adultes, chez les enfants celle-ci amène un biais important dans les résultats pour deux raisons principales. Premièrement, selon Phipps et al. (2004) les jeunes enfants sont par définition très petits, ce qui implique qu’une erreur de mesure de n’importe quelle importance peut constituer une large proportion de poids ou de grandeur à l’échelle. Deuxièmement, les jeunes enfants grandissent (et grossissent) très rapidement, alors, si les parents ne mesurent et ne pèsent pas leur enfant fréquemment et en même temps, les mesures prises vont rapidement devenir dépassées. Par exemple, une mère peut avoir calculé le poids de son enfant de 8 ans il y a 1 mois et sa taille il y a 3 mois, ce qui risque de biaiser davantage les résultats que si un adulte de 40 ans commet la même erreur avec ses propres mensuration. Il y a donc une plus grande probabilité d’erreur en compilant les données de mémoire chez les enfants, par rapport aux adultes.

5.1 Les données longitudinales canadiennes vs celles de d’autres pays

Phipps et al. (2004) se sont rendu compte de ces erreurs de mesure en comparant les données d’obésité juvéniles canadiennes avec celles d’autres pays. Ils ont alors constaté que les écarts étaient trop importants pour être réalistes. Selon l’analyse des taux d’obésité moyens chez les enfants de 2 à 11 ans, les données comparatives pour quatre pays (le Canada, les États-Unis, l’Angleterre et la Norvège) indiquaient que la prévalence de l’obésité chez les enfants canadiens était de presque 25 % en utilisant les données de l’ELNEJ de 1998. En comparaison, ce taux était de 15 % aux États-Unis et d’environ 10 % en Angleterre et en Norvège. Cet écart était plutôt étonnant. Ces auteurs ont alors voulu vérifier si cette tendance était uniformément répartie sur la courbe d’âge.

Après vérification, ils ont constaté que l’écart est décroissant avec l’âge. En effet, plus les enfants sont jeunes et plus l’écart de taux d’obésité entre le Canada et les autres pays est important. Ces résultats comparatifs ne sont donc pas crédibles, car nous avons observé que l’estimation de prévalence de l’obésité variait beaucoup dépendamment de si l’on demandait aux parents de fournir de mémoire la taille et le poids de l’enfant (méthode canadienne) ou si l’intervieweur mesurait et pesait lui-même l’enfant sur place (méthode des trois pays comparatifs). La première méthode étant moins fiable, voyons voir si la différence se perpétue.

Les auteurs ont alors comparé les résultats quand les parents fournissent le poids de leur enfant et quand ce sont les intervieweurs qui prennent les mesures. Ils ont utilisé deux banques de données américaines à titre comparatif : 1) la US NLSY (National Longitudinal Survey of Youth) où 70 % des données de poids et grandeur ont été mesurées par l’intervieweur et l’autre 30 % de l’information a été fourni par les parents et 2) la NHANES III (National Health and Nutrition Examination Survey) où l’on a noté pour tous les enfants, les mesures fournies par les parents en premier lieu et celles mesurées par l’intervieweur en deuxième lieu.

En analysant les résultats, ils ont observé que les taux d’obésité chez les enfants de 2 à 11 ans sont beaucoup plus élevés quand les parents fournissent les mesures de mémoire. Le fait que l’on arrive à des taux d’obésité similaires moyens entre pays (25,4 % aux États-Unis et 24,8 % au Canada) lorsque cette méthode est utilisée le confirme. En revanche, quand l’intervieweur mesure les données, le taux d’obésité moyen chute, passant de 25,4 % à 9,48 % pour les mêmes enfants. En ce qui concerne les taux d’obésité chez les enfants de 2 ans, l’écart est encore plus spectaculaire passant de 38,5 % à 3,7 % selon l’enquête du NHANES. Donc, si l’écart du taux d’obésité est de plus de 15 points de différence aux États- Unis selon la méthode utilisée, cela porte à penser que le même phénomène existe au Canada. Donc, le taux d’obésité canadien réel devrait tourner davantage en moyenne autour des 10 % plutôt que des 24,8 % obtenus avec les données de l’ELNEJ. À cause de ce problème de mesure, nous avons choisi de ne pas utiliser les données de l’ELNEJ.

Comme on l’a vu plus tôt, le fait que les enfants soient plus petits et qu’ils croissent rapidement explique que leur taux d’obésité soit plus difficile à calculer que celui des adultes. Mais, en plus un phénomène a été observé par Phipps et al. (2004), ils ont constaté que les parents étaient surtout susceptibles de sous-estimer la grandeur de leur enfant. Dans les données du NHANES, les auteurs ont observé que les parents sous-estimaient de 1,6 pouce (environ 4 centimètres) en moyenne la grandeur de leurs enfants par rapport aux données mesurées. Ceci peut s’expliquer partiellement par un sondage fait avec un échantillon de mères mexicaines-américaines d’enfants âgés entre 6 mois et 11 ans qui affirme que 24 % d’entres elles ne connaissaient pas le poids de leur enfant, mais en contrepartie, 51 % d’entre elles ne connaissaient pas la taille de leur enfant. Une erreur de mesure de la taille a davantage de répercussion qu’une erreur de poids, car la taille est calculée au carré dans le calcul de l’IMC. Pour un enfant de 2 ans, une erreur d’approximation de 1,6 pouce est suffisante pour le faire déplacer du 75e au 95e percentile d’obésité (donc le faire passer d’un poids normal à obèse). En moyenne un enfant de 2 ans va grandir de 1,6 pouce en 5,5 mois.

5.2 Conclusion

Le Canada a donc du retard face aux États-Unis et plusieurs pays européens. Il est primordial que le Canada se mette à la page et que nos sondages nationaux collectent les meilleures données possibles en ce qui concerne le poids et la taille des enfants car les résultats actuels surestiment l’obésité, particulièrement chez les enfants de moins de 6 ans. Selon les chiffres recueillis par Phipps et al. (2004), les rapports de l’ELNEJ de 1998 affirment que 25 % des canadiens âgés de 2 à 11 ans étaient obèses vs 15 % des enfants américains. L’écart est encore plus considérable chez les enfants de 2 ans : 40 % des bébés canadiens de 2 ans seraient obèses vs 27 % des bébés américains. Le Canada n’est probablement pas si différent des États-Unis dans les faits, mais nos données seraient mauvaises. Il vaut mieux dépenser un peu plus d’argent pour avoir une représentation exacte de la grandeur et du poids de la population que d’en dépenser un peu moins, mais d’aboutir à des résultats inutiles que l’on ne peut pas interpréter. Ceci rend les comparaisons d’obésité entre le Canada et les autres pays difficiles à faire, de même que les comparaisons du taux d’obésité dans le temps (très utile pour voir ce qui pourrait faire progresser le taux ou si une politique visant à le réduire est efficace). Les experts en obésité affirment que la recherche dans le domaine est cruciale pour déterminer quelle est la phase critique de gain de poids chez les enfants en terme de persistance et de morbidité. Les données actuelles de l’ELNEJ nous suggèrent que le taux d’obésité diminue dramatiquement au fur et à mesure que l’enfant vieillit ce qui est fort probablement erroné quand l’on compare avec les données d’autres pays. L’approche britannique qui fournit l’équipement de mesure à l’intervieweur pour qu’il mesure lui-même le poids et la taille de l’enfant le jour même semble être la plus efficace et devrait être le modèle adopté par les enquêteurs canadiens. Cette approche est moins dispendieuse et aussi fiable (si elle est appliquée de manière uniforme par des enquêteurs formés) que l’approche américaine (NHANES) qui demande l’envoi de personnel médical spécialisé. C’est justement l’approche britannique qui a été utilisée par l’Enquête sur la santé dans les collectivités canadiennes. Le prochain chapitre présente cette banque de données.

Lire le mémoire complet ==> (Les déterminants de l’obésité et du surpoids chez les jeunes au canada)
Mémoire présenté comme exigence partielle de la maîtrise en économique
Université Du Québec À Montréal

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