Le vieillissement : une redéfinition du sens de la vie

By 9 November 2012

1.3. Un mode de vie stable mais une redéfinition du sens de la vie

1.3.1. Un mode de vie routinier

L’avancée en âge est un cumul d’expériences qui amène l’individu à avoir ses habitudes, ses repères, ainsi qu’un équilibre de vie. Ainsi, pour certains individus l’avancée en âge laisse s’établir progressivement un mode de vie routinier, parce que l’individu a besoin de repères. Comme le démontre Emile Durkheim dans le suicide11, l’état d’anomie, de désintégration des normes qui règlent la conduite des hommes, amène l’individu à ne plus avoir de repères et à être insatisfait, ce qui peut conduire au suicide. La vie routinière constitue donc pour l’individu un équilibre. La réalité de la vie quotidienne apparaît. Par ailleurs à l’individu comme une routine « allant de soi ». Comme le montrent Peter Berger et Thomas Luckmann dans La construction sociale de la réalité12, le monde social est une relation dialectique entre trois temps : l’extériorisation de la production de l’homme par l’homme, son objectivation et son intériorisation. L’intériorisation est un processus formé par la socialisation. Il est à la base de la compréhension des autres, mais aussi à la base de l’appréhension du monde en tant que réalité sociale. Ainsi, le monde dans lequel vit l’individu devient sien. C’est pourquoi ce processus d’intériorisation et d’identification amène l’individu s’approprier le monde qui l’entoure, notamment lors de la socialisation primaire. Cette réalité intériorisée dès la socialisation primaire est alors conservée en étant encapsulée dans les routines :

« D’après mon entourage, j’ai ma petite routine, j’ai besoin de mes repères. J’aime bien les imprévus mais j’ai mes repères. Je suis pas une grande extravagante. » (Claudine, F, 60 ans, médiatrice familiale)

Le travail impose des règles et des normes qui régissent la vie quotidienne des individus. En particulier pour les individus ayant une stabilité professionnelle, l’ascendance sociale au sein du domaine professionnelle peut engendrer un surcroît d’investissement dans le travail. Le mode de vie est alors particulièrement routinier :

« Je ne suis pas un sédentaire mais je travaille jamais au même endroit. Je ne suis jamais assis, je bouge toute la journée, mais je ne change pas d’endroit. Que ce soit au boulot ou à la maison, c’est un peu près pareil parce que on est tellement lié au travail qu’on ne peut pas t’éloigner très facilement. Donc j’ai un mode de vie local-régional non sédentaire. […]J’ai un mode de vie très routinier par définition, comme pour beaucoup de métier. Mais c’est particulièrement très routinier, je sais une année à l’avance ce que je vais faire.» (Jacques, H, 51 ans, anesthésiste)

Si le cumul des expériences et la stabilité professionnelle et familiale entraînent un mode de vie routinier, une perspective temporelle qui se raccourcit entraîne une redéfinition du sens de la vie.

1.3.2. Une redéfinition du sens de la vie

Face à une vie stable et routinière, le recul sur la vie et le regard sur le temps restant engendre une nouvelle conception du la vie quotidienne. En effet, alors que pendant la période de construction de soi l’individu anticipe son avenir, notamment en le planifiant à long terme, l’avancée en âge engendre un mode de vie davantage basé sur le temps présent :

« En fin de compte il y a 30 ans on faisait des prêts, et de nos jours il y a plus de gens qui voudraient moins en faire et vivre plus l’instant présent. Moi disons que je suis plutôt dans la conjoncture j’ai envie de faire plaisir et de surprendre ma femme, en disant on s’en va dans un mois. (Laurent, H, 54 ans, capitaine de police)

Le sens de la vie varie selon les individus, mais il est aussi remanié tout au long du cycle de vie. Définir le sens de sa vi e est une question existentielle à laquelle l’individu se penche tout au long de sa vie. Plus particulièrement avec l’avancée en âge, la prise de conscience de la finitude du temps amène l’individu à remodeler le sens de sa vie. A une période de la vie, notamment au moment de la vie active, le sens de la vie apparaît davantage tourné vers l’utilité. C’est en effet à travers le produit de son travail que l’individu donne du sens à ses actions. Mais l’approche de la retraite engendre une revisite des buts individuels. L’utilité ne suffit plus, elle est dépassée par le désir d’agir pour tout ce qui a de l’intérêt. Les expériences de l’individu l’amènent à avoir ce recul permettant de définir les priorités et valeurs essentielles. Ainsi pour certains enquêtés, le sens de la vie est remis en question de par une vie qui va se désagréger à l’avenir de la vie professionnelle, alors facteur de sentiment d’utilité donnant sens à la vie. La redéfinition des priorités qui s’opère également entraîne une réévaluation des buts individuels :

Je crois que dans la philosophie de la vie, on est sorti de l’époque de la concurrence, de la compétition, parce que quand on fait des études, c’est ça. On sort de l’épreuve d’avoir eu à s’en sortir pour essayer de soi même se dire on a réussi à faire quelque chose, on a apporté une brique à l’édifice. Moi maintenant tout ça est passé, je ne suis plus dans cette situation là. Je suis dans un optique qui consiste à donner du temps à tout ce qui mérite d’avoir de l’intérêt. Et tout ça c’est les gens, c’est l’amitié, c’est l’amour, c’est le bonheur. » (Laurent, H, 54 ans, capitaine de police)

En définitive, l’avancée en âge s’accompagne d’un mode de vie bien établi, ancré dans des pratiques persistantes qui sont des repères source d’équilibre. Néanmoins, face à une perspective temporelle qui se raccourcit, l’individu redéfinit le sens de sa vie pour justement rationaliser le temps restant.

Lire le mémoire complet ==> (Les 45-60 ans : âges de transition)
Master 2, Magistère de sciences sociales appliquées à l’interculturel
Université Paris Descartes, Faculté des Sciences Humaines et Sociales Sorbonne

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11 DURKHEIM, E., le suicide : étude de sociologie, Paris, PUF, 2002, 1ère Ed 1930
12 BERGER, P., LUCKMANN, T., La construction sociale de la réalité, Paris, Armand Colin, 1996 deuxième éd.