Le vieillissement dans l’interaction

By 14 November 2012

1.3. Le vieillissement dans l’interaction

1.3.1. Un sujet intime, passé sous silence

Pour certains individus, le vieillissement n’est pas vraiment un sujet de discussion. Il est un vécu intime et personnel :
« C’est quand-même personnel. On ne va pas discuter de ça devant tout le monde. » (Jacques, H, 51 ans, anesthésiste)

Pour certains enquêtés, le vieillissement n’est pas un sujet de discussion prioritaire, et il ne doit pas l’être. En effet, ces derniers se représentent cette « divulgation » du ressenti du vieillissement comme une dramatisation de ce phénomène. Ainsi les individus acceptant le processus de vieillissement s’expriment peu sur ce sujet. Par ailleurs faire du vieillissement un sujet de discussion prioritaire n’est pas considéré comme un fait « normal ». Le vieillissement est avant tout un phénomène naturel dans le cours de la vie :

« Mais les gens vieillissent et ont tendance à se plaindre, à dire oui c’est parce que je vieillis que je ne peux plus faire ça. Même très jeunes. Mais moi ça ne me dérange pas. » (Martine, F, 50 ans, chargée de mission formation)

1.3.2. Un sujet extériorisé par soi et par autrui

Si le vieillissement n’est pas un sujet fortement extériorisé, il n’est cependant pas tabou. En effet, comment ne pas parler du vieillissement lorsque l’on pense à l’avenir ? Au sein de la cellule familiale notamment, le vieillissement est un sujet abordé par rapport aux enfants. Notamment pour les jeunes parents, le vieillissement est abordé comme un fossé qui se creuse de plus en plus par rapport aux enfants. Il est alors extériorisé sur le plan de l’avenir familial et des enfants :

« C’est un sujet de discussion, mais ça ne doit pas être l’essentiel. C’est forcément un sujet de discussion. On l’aborde sur le plan familial, par rapport à ses enfants. On se dit quand j’aurai tel âge il aura tel âge. » (Jean, H, 58 ans, professeur de sport)

Certains individus se confient à propos des signes de vieillissement qui font leur apparition. Ce besoin d’extériorisation rejoint un sentiment de rejet face à ces signes. Pour certains, ce sont surtout les aspects esthétiques du vieillissement qui sont abordés. Cette altération de l’image de soi à travers les rides ou la prise de poids par exemple inquiète l’individu qui extériorise cette angoisse à travers le discours :

« C’est un sujet de discussion avec mon associée qui est née en 56 comme moi et qui nous pompe l’air avec ses trois poils qu’elle s’épile sans arrêt sous le menton, avec ses rides, en disant qu’elle est grosse alors qu’elle est mince, qu’elle est affreuse. Avec elle on a des prises de bec à ce sujet-là. Le seul problème qui est évoqué c’est la prise de poids avec l’âge. C’est le seul problème qui est un peu abordé, mais le reste non. » (Rachel, F, 51 ans, avocate)

Le vieillissement n’est pas uniquement abordé par l’individu concerné, mais par l’entourage inquiet de ce processus. Dans l’entourage familial notamment, l’apparition des signes de vieillissement est un élément déclencheur d’un discours préventif de la part de l’entourage :
« C’est plus les autres qui appréhendent que moi. Ils me voient vieillir, ils s’inquiètent. Ils me disent tu te rends compte vu l’âge que tu as, tu en fais de trop, il faut que t’arrête. Mais ils ne comprennent pas que c’est mon tempérament, c’est ma vie. Je suis bien contente d’être comme je suis, d’être une mamie qui bouge. » (Suzanne, F, 59 ans, assistante maternelle)

Il arrive également que des réactions de l’entourage fassent remarquer les signes de vieillissement. Cependant, ce discours heurte l’individu et ne le laisse pas indifférent. Il entretient ainsi le sentiment de vieillissement :
« On me fait remarquer de temps en temps les signes de vieillissement. Mais rarement. Ca ne me laisse pas indifférent. Ca résonne avec mon propre souci de ça. Mais c’est rare. » (Rémi, H, 54 ans, psychiatre)

Finalement, le discours de l’entourage, et notamment de la famille sur le vieillissement constitue un élément formateur du sentiment de vieillissement. Pour certains enquêtés, le regard des enfants est un regard primordial, puisque il constitue un « baromètre » du niveau de vieillissement pour les parents. En dépit du fait que les signes de vieillissement aient fait leur apparition, c’est aussi le regard des autres, et notamment de l’entourage proche qui soutient le sentiment de vieillissement :

« C’est vrai que ce qui est bien c’est que j’ai des filles qui sont mes testeurs, elles sont là pour me dire comment elles me perçoivent. C’est elles un peu le baromètre de la façon dont je suis. Je viens de fêter mon anniversaire, et j’ai eu une carte d’anniversaire qui disait (Il me montre la carte) : « Si pour ton anniversaire t’as l’impression que la pente est un peu raide, si tu sens que tes forces t’abandonnent lâchement, si tu crois être la proie d’un monde sans pitié, c’est pas que tu vieillis, mais au contraire que t’as encore du chemin à faire. Joyeux anniversaire ».[…] Ca résume bien la façon avec laquelle elle me perçoit. Je crois que tant qu’elle me dira ça, je serai bien. C’est à travers les enfants qu’on se rend compte. » (Laurent, H, 54 ans, capitaine de police)

1.3.3. Un sujet abordé différemment selon les générations

Le vieillissement apparaît comme un sujet générationnel. Avec les plus jeunes, le sujet est peu abordé. Il est surtout traité avec les générations concernées par ce phénomène comme les quinquagénaires et leurs parents :
« En n’en parle pas très souvent, mais de plus en plus souvent. C’est un sujet qui n’est pas évité. Encore que plus ça va plus on vieillit mieux. Avec les gens plus jeunes, on n’en parle pas. Avec les gens de mon âge on en parle de plus en plus. Mais avec mes parents on en parle de mieux en mieux. » (Rémi, H, 54 ans, psychiatre)

Néanmoins, entre la génération quinquagénaire et la population du troisième âge, les discours sur le vieillissement ne sont pas semblables. Lorsque le vieillissement est abordé en rapport avec les parents des enquêtés, c’est un discours d’anticipation des problèmes de santé et d’autonomie liés au vieillissement qui sont abordés. Entre individus de la même génération, le vieillissement est moins abordé sous le signe des inquiétudes de santé, mais par rapport au départ en retraite. Les préoccupations face au vieillissement ne sont donc pas les mêmes selon les générations :

« Quand c’est avec mes parents ou des gens de notre génération, on en parle dans un mouvement d’anticipation. On se dit tu sais je fais attention parce que plus tard je en serais peut-être pas valide donc il faut que…Moi je pense ça, je m’organise. Avec les gens de mon âge, on parle de notre propre vieillissement. C’est la retraite souvent, on a tant d’années avant la retraite. C’est loin quand-même, mais on y pense. » (Rémi, H, 54 ans, psychiatre)

Lorsque le sujet est abordé par les plus jeunes, c’est un discours stigmatisant qui apparaît. Cet étiquetage fait alors ressortir le sentiment de vieillissement :
« Avec les plus jeunes c’est un sujet qui n’est pas tellement abordé, mais quand il est abordé souvent les jeunes parlent des vieux et ils parlent de notre génération. Les jeunes quand ils parlent des vieux c’est de notre génération qu’ils parlent, des parents. Ils parlent des grands-parents, mais ils parlent aussi des parents. Un signe de vieillissement que nous renvoient les autres, parce que souvent mes enfants disent « les vieux », ils se rendent compte qu’ils ont mon âge, et souvent ils se reprennent ! » (Rémi, H, 54 ans, psychiatre)

Finalement, à chaque génération correspond un regard différent sur le vieillissement. Tandis que le discours des plus jeunes est un discours catégorisant les autres de vieillissants, le discours des actifs à l’approche de la retraite est un discours axé sur les premiers signes de vieillissement les tracassant. C’est aussi un discours axé sur l’avenir après la retraite. Envers les personnes du troisième âge, le discours est davantage axé sur la prévention de risques de santé liés au vieillissement, notamment la peur de la dépendance. A chaque âge de la vie correspond donc un rapport différent au vieillissement.

1.3.4. Un sujet abordé avec dérision et humour

Pour certains enquêtés, les réactions d’autrui sur les signes de vieillissement sont émises avec humour et dérision :
« On me le fait remarquer petit peu, pour taquiner. Mais tout le monde se le fait remarque l’un l’autre. C’est réciproque. […]La première chose c’est « tiens on a mise des lunettes de vieux ! » ; ensuite c’est « tiens t’es moins grand qu’avant ! », sans parler des cheveux ! Mais on se renvoie la balle ! Je les prends avec humour.» (Jacques, H, 51 ans, anesthésiste)

Certains ne parlent pas sérieusement du vieillissement mais l’abordent eux-mêmes avec humour. Cette façon détournée de parler du vieillissement apparaît comme un moyen de ne pas dramatiser sur le sujet :
«On se lance des vannes comme ça, mais c’est pour rigoler. On ne discute pas vraiment du vieillissement, c’est plus par humour. » (Jacques, H, 51 ans, anesthésiste)

Le vieillissement est donc un processus auquel l’individu s’accommode progressivement. Il est évoqué de manière différente selon les générations, selon le rapport plus ou moins intime que les individus entretiennent avec le processus de vieillissement. Plus ou moins extériorisé, le vieillissement n’est finalement pas un sujet de discussion si aisément mis en avant.

Lire le mémoire complet ==> (Les 45-60 ans : âges de transition)
Master 2, Magistère de sciences sociales appliquées à l’interculturel
Université Paris Descartes, Faculté des Sciences Humaines et Sociales Sorbonne