La retraite : une rupture dans le cycle de vie

By 25 November 2012

4.2. La retraite : une rupture dans le cycle de vie

4.2.1. Une retraite envisagée

Les systèmes de représentation distinguent quatre périodes dans le cycle de vie : l’enfance et la jeunesse, l’adolescence, l’âge adulte, et l’âge de la retraite. Les individus interrogés se situent cependant à une période charnière car s’ils sont actifs et adultes, mais ils sont néanmoins proches de la retraite. En période de transition, comment envisagent -ils alors le passage à la retraite ? L’individu actif est au cœur d’une période où le poids de l’activité professionnelle lui laisse un temps libre restreint. Certains enquêtés envisagent ainsi la retraite comme une opportunité permettant de s’ouvrir à d’autres perspectives que la routine de la vie quotidienne. La retraite est donc perçue comme une ouverture permettant de pratiquer d’autres activités :
« La retraite je ne l’appréhende pas du tout, je l’attends ! Pour pouvoir faire autre chose que le même boulot qu’on a fait depuis 40 ans. C’est très très routinier, donc on a envie de faire autre chose. » (Jacques, H, 51 ans, anesthésiste)

Face à un temps libre retreint du fait de l’activité professionnelle, l’individu projette alors dans la période de retraite toutes les activités qu’il n’a pas eu le temps de pratiquer. La retraite n’est donc pas envisagée comme un période de « déprise » que J.F Barthe, S. Clément et M. Drulhe définissent comme « un processus de réaménagement de la vie inauguré par une sorte d’amoindrissement de l’impulsion vitale »38. :
« Je sais que je ne m’embêterrai pas. Il y a beaucoup de choses que j’aimerais faire, donc ma retraite je le vois pas planifiée ni stressante. » (Damien, H, 47 ans, fonctionnaire de La Poste)

4.2.2. Une retraite ignorée

Bien que l’âge de la retraite soit approchant, certains enquêtés ne l’envisagent pas encore. Pour cette catégorie d’individus, la retraite signifie en effet une perte d’activité. Investis dans leur activité professionnelle, ils préfèrent ainsi ne pas songer à la retraite. Le passage à cette période de vie perturbe les enquêtés car cette transition est considérée comme un bouleversement dans la vie quotidienne. Ainsi certains se projètent peu le futur et n’ont pas encore songé à leur reconversion :

« De temps en temps j’y pense à la retraite, et ça me fait un peu peur de ne pas pouvoir travailler. J’y pense sans y pense. Comme je n’y suis pas encore arrivé, je préfère ne pas y penser. Mais de temps en temps ça me vient à l’idée. Qu’est-ce que je vais faire ? Je ne vais pas tourner un rond dans la maison, je vais faire quoi ? Tous les gens qui sont en retraite se débrouillent très bien. Mais pour l’instant je n’y ai pas trop pensé, on verra bien. […]Mais c’est vrai que ça me fait un peu peur de rester toute une journée à la maison sans aller travailler. J’ai encore 5 ans, et après on verra. Mais d’ici là je vais trouver des trucs. J’aime bien ma maison, mais je ne pourrais pas y rester tout le temps. Moi il me faut de l’air. » (Françoise, F, 55 ans, manutentionnaire en intérim)

Le passage à la retraite symbolise le passage à l’âge de la vieillesse. Or l’individu n’aspire pas à cela. Certains ont donc une croyance forte en la crise de la retraite :
« J’ai du mal à y penser. C’est pas quelque chose qui m’intéresse. Je voudrais avoir plus de temps et pour moi la retraite c’est le fait d’avoir du temps. Mais je n’aspire pas à être en retraite. Ca ne m’intéresse pas la retraite. Ca voudrait dire que je suis vieux. » (Rémi, H, 54 ans, psychiatre)

4.2.3. La retraite : la véritable rupture dans le cycle de vie

Les théories de la continuité ne présentent pas la retraite comme une rupture. Ces théories mettent en exergue le fait que l’individu ait de multiples rôles sociaux. Bien qu’il perde son rôle professionnel, celui-ci est remplacé par un investissement dans d’autres sphères d’activité. Cependant, les enquêtés n’étant pas encore arrivé à l’âge de la retraite, ils ne la conçoivent pas comme une transition paisible. Elle est une transition redoutée. En effet, l’arrêt de l’activité professionnel symbolise le passage à la vieillesse. C’est aussi la perte d’un rôle social, puisque le travail est un facteur d’intégration sociale. Pour les individus ne travaillant pas à temps plein, la rupture est envisagée de manière moins brusque car leur quotidien n’est pas uniquement caractérisé par le travail. Néanmoins les individus fortement investis dans le travail, expriment la peur d’une vie de loisirs, d’une vie marquée par la monotonie. Bien que la retraite soit un gain de liberté de par la disposition de temps libre, elle est donc appréhendée comme une rupture :

« D’abord ça va me faire tout drôle d’être payée sans avoir à travailler. Ensuite pour moi la retraite il y a le positif qui est qu’on est moins stressé, on n’a pas à se lever à l’heure. Mais j’ai aussi la peur de me couper de l’activité. Et puis une vie que de loisirs, que de quotidien, ça me fait un petit peu peur. Une petite vie que de routine, je pense que ça ne va pas me plaire. » (Claudine, F, 60 ans, médiatrice familiale)

Certains enquêtés ne conçoivent pas d’arrêter soudainement leur activité professionnelle. Le passage de l’activité à l’inactivité est en effet perçu comme un bouleversement dans la vie quotidienne. Certains s’inscrivent alors dans une perspective de ce que R. Merton nomme la « socialisation anticipée »39.Selon l’auteur, « le passage officiel d’une position à l’autre apparaît soudain, mais il est précédé d’une longue période de préparation qui passe inaperçue». L’individu étale ainsi sa cessation d’activités sur plusieurs mois afin de ne pas vivre ce phénomène comme une rupture.

C’est ce que V. Caradec nomme la « désocialisation professionnelle anticipée »40. Face à l’appréhension de cette rupture, l’individu envisage donc de prendre ses distances par rapport à son activité professionnelle de manière progressive :
« Pour l’instant je n’envisage pas la retraite, pas tout de suite. Je crois que j’arrêterais tout doucement, progressivement. J’arrêterai pas du jour au lendemain comme ça, me dire le mois prochain j’ai fini. Je ne veux pas se retrouver du jour au lendemain à ne rien faire. Pour mettre les autres projets en pratique avant d’arrêter complètement mon travail. » (Suzanne, F, 59 ans, assistante maternelle)

Ce passage en douceur vers la retraite prend également place à travers des projets d’activités proches du domaine de compétences professionnelles de l’individu. Ainsi, une enquêtée avocate envisage d’entreprendre des activités intellectuelles comme la participation à des conférences sur le droit et la justice :
« Je ne sais pas trop si je la prendrai tôt ou non la retraite. Ce qui m’embête un peu c’est d’arrêter de travailler. J’aimerais bien continuer un petit peu, à faire certaines choses et ne pas arrêter tout d’un coup mon activité professionnelle. Et puis aller à la fac, aller des conférences quand je serai à la retraite. Participer à des colloques soit sur ma profession, le droit, la justice ou n’importe quel autre thème. » (Rachel, F, 51 ans, avocate)

En définitive, la retraite constitue le signe social de vieillissement. Si les signes physiques de vieillissement sont appréhendés comme un processus naturel, la retraite est davantage envisagée comme une rupture.

Conclusion :

« Tout le monde désire vivre longtemps, mais personne ne voudrait être vieux. »
Jonathan Swift

Le vieillissement est un processus qui s’éveille en tant que sentiment à l’arrivée des premiers signes. Bien que défini comme une dégradation progressive de toutes les structures de l’organisme, le vieillissement a cependant des dimensions multiples. Il n’est donc pas qu’une altération naturelle du corps humain. Le processus de vieillissement est en effet intégré à travers des pratiques nouvelles. Des pratiques sportives et alimentaires adaptées engendrent ainsi des modifications dans le mode de vie des individus. Néanmoins, ces pratiques nouvelles ne se positionnent pas en rupture du mode de vie passé. Elles visent au contraire une qualité de vie continue. Les signes physiques de vieillissement quant à eux altèrent l’image de l’individu et sont vécus comme une contrainte. Cinq postures sont distinguables et révèlent un comportement non passif des individus face au vieillissement. D’une part les stratégies de camouflage permettent de dissimuler l’âge biologique au travers d’un âge esthétique. Une autre posture vise à considérer que les signes de vieillissement sont à corriger mais non à cacher. L’individu recherche ainsi une constance de son image et son identité. Une troisième posture engageant des pratiques de bien-être, marque une volonté de maîtrise du corps. Une quatrième posture s’inscrit dans une volonté de maîtriser le capital santé. Enfin, une cinquième posture consiste à accepter la marche du temps. Si les signes de vieillissement peuvent a priori apparaître comme une rupture de l’image de l’individu, il n’en n’est pas. L’individu recherche avant tout à maintenir son identité qui malgré le passage du temps demeure au plus profond d’elle-même la même.

Néanmoins, les signes de vieillissement entraînent un nouveau rapport au corps. Le corps est choyé plus que jamais parce que c’est un pilier de l’autonomie. Le corps est également redéfini. Il est pour certains valorisé à travers un soin plus prononcé pour l’apparence. Il est pour d’autres minimisé au profit d’une beauté plus spirituelle.

Le vécu du vieillissement entraîne également un nouveau rapport au temps. Celui-ci permet d’ailleurs d’enrichir les réflexions sur les catégorisations des âges de la vie. L’âge est une construction sociale. Si la jeunesse et l’âge approchant la vieillesse sont a priori deux périodes de vie bien distinctes, elles sont pourtant deux périodes qui constituent pour l’individu une ouverture au monde. La jeunesse est marquée par la socialisation primaire et de découverte du monde social. Les pratiques de curiosité et la posture d’ouverture au monde et aux relations humaines face à une perspective temporelle qui se raccourcit marquent l’avancée en âge.

En définitive, la période 45-60 ans est bien une période de transition. Bien plus que la transition de l’âge adulte vers l’âge de la vieillesse de par l’arrivée des premiers signes de vieillissement ou encore le départ des enfants, c’est une transition menant une redéfinition du sens de la vie. Les valeurs et priorités sont revisitées. Cette transition marque également le passage d’une posture égocentrique à une posture altruiste. Les ambitions professionnelles, sociales et familiales n’étant plus d’actualité, l’individu n’est plus au centre de ses préoccupations. Son regard est tourné vers la jeune génération, et les relations sociales sont valorisées. Finalement, la période de transition que traverse les 45-60 n’est pas vécue comme une véritable rupture. Des changements s’opèrent dans leur vie, mais ils adaptent leurs comportements, et se positionnent dans une démarche de maintien identitaire. C’est donc une transition douce. La retraite finalise cette transition, et elle est peut-être la véritable rupture dans le cycle de vie des individus.

Lire le mémoire complet ==> (Les 45-60 ans : âges de transition)
Master 2, Magistère de sciences sociales appliquées à l’interculturel
Université Paris Descartes, Faculté des Sciences Humaines et Sociales Sorbonne

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38 BARTHE. J.F., CLEMENT, S., DRULHE, M., « Vieillesse ou vieillissement ? Les processus d’organisation des modes de vie chez les personnes âgées », in Revue du Centre de Recherches sur le travail social, n°15, Caen, 1988
39 MERTON, R., Eléments de théorie et de méthode sociologique, Paris, Plon, 1965.
40 CARADEC, V., « Les transitions biographiques, étapes du vieillissement », in Prévenir, n° 35, 2e semestre 1998, pp. 131-137.