La jeunesse : rupture ou continuité ?

By 24 November 2012

2.2. La jeunesse : rupture ou continuité ?

2.2.1. Des étapes marquant la fin de la jeunesse

La jeunesse est définie comme une période de vie entre l’enfance et l’âge adulte. Néanmoins comme l’appréhende O. Galland dans Sociologie de la jeunesse36, la jeunesse est une catégorie aux contours incertains. Est-il juste de définir un âge biologique ou encore des rites de passage explicatifs de la fin de la jeunesse ? Le vieillissement est un sentiment, en est-il de même pour la jeunesse ? Une partie des enquêtés considèrent leur jeunesse terminée. Le passage de la jeunesse à l’âge adulte est en effet marqué par des étapes marquant une transition. Pour certains, l’entrée dans le monde professionnel constitue un rite de passage à l’âge adulte. Celle-ci implique en effet une prise de responsabilités caractérisant un mouvement d’individualisation. Ce passage trouve également sa forme concrète dans les rapports humains. Le passage à la nomination impersonnelle « monsieur » dans l’espace professionnel indique alors un changement de statut et ainsi la fin de la jeunesse :

« Ma jeunesse s’est arrêtée quand dans les hôpitaux les internes d’appellent monsieur. Là tu sens que tu as passé un cap, tu as passé de l’autre côté de la barrière. » (Jacques, H, 51 ans, anesthésiste)

La mise en ménage et l’arrivée des enfants marquent pour d’autres la fin de leur jeunesse. Leur conception de la jeunesse s’assimile alors à un mode de vie libre et autonome. La jeunesse est donc appréhendée comme une période de jouissance de la vie sans contraintes :

« Du moment où tu commences à penser à faire ta vie avec quelqu’un, faire un foyer, après c’est plus du tout la jeunesse. La jeunesse c’est quand tu es seule, tu t’en vas avec les copains et les copines. Après tu veux t’installer, faire un foyer, tu laisses tomber ça. Tu travailles, t’as ton mari, les enfants, tu achètes une maison. Tu progresses toujours, mais toujours avec ta petite famille au milieu. C’est plus la jeunesse. » (Françoise, F, 55 ans, manutentionnaire en intérim)

Le départ des enfants du domicile familial constitue également un rite de passage de la fin de la jeunesse, c’est notamment le cas pour une enquêtée mère au foyer. Le départ des enfants caractérise non seulement la perte d’un rôle social, il amorce également un pas vers l’âge de la vieillesse. Pour les mères au foyer, le départ des enfants est un marqueur d’autant plus fort que la perte des rôles sociaux est plus intense :

« Elle s’est arrêtée quand les enfants sont partis. Je ne dis pas que je suis dans le vieux, mais la jeunesse c’est jusqu’à ce que les enfants sont partis du nid. Je crois qu’une fois que les enfants sont partis on a fait notre devoir, on les a élevé, et puis maintenant la jeunesse elle est partie sans pour autant se trouver vieux. » (Carole, F, 52 ans, mère au foyer)

La retraite représente pour certains la fin de la jeunesse. Amorçant non seulement une perte de rôles sociaux, la cessation de l’activité professionnelle annonce également une avancée vers l’âge de la vieillesse. La jeunesse est ainsi appréhendée comme une participation à l’activité sociale :

« Je pense que la jeunesse va s’arrêter quand on va être à la retraite. Là il va y avoir un couperet social qui va nous renvoyer qu’on est des vieux. Là c’est clair, je pense que la retraite c’est un tournant. Mais sinon, il n’y a pas eu un moment clé qui dise la jeunesse c’est fini. Je pense que le moment de la retraite ça va être une balise sociale qui va conditionner plein de choses. » (Claudine, F, 60 ans, médiatrice familiale)

Bien plus qu’une participation à l’activité sociale, la jeunesse est associée à un dynamisme vital. Certains enquêtés considèrent en effet que le fin de la jeunesse est marquée par une perte d’autonomie, une vie sans projets, ou encore une perte de joie de vivre. A l’encontre de la vieillesse qui caractérise la fin de vie, la jeunesse est donc assimilée à un élan de vie :
« Ma jeunesse elle s’arrêtera quand on ne pourra plus rien faire. Quand on n’aura plus de projets. » (Anne, F, 58 ans, institutrice en préretraite)

Des étapes marquent donc la fin de la jeunesse et le passage à une autre période de vie. La jeunesse ne se résume alors pas à un âge biologique déterminé. Elle constitue une façon de se positionner dans le monde social.

2.2.2. La jeunesse : un état d’esprit avant tout

Bien que l’avancée dans la vie s’accompagne d’un processus d’autonomisation qui caractérise le passage à la vie adulte, certains enquêtés considèrent que leur jeunesse ne s’est pas arrêtée. Ces derniers distinguent d’une part jeunesse et adolescence. L’adolescence constitue une période transitoire entre l’enfance et la vie adulte, mais demeure une période de vie où les faibles responsabilités laisse un souvenir d’une vie moins contraignante. La jeunesse n’est ici pas considérée comme une période d’âge. Le critère d’âge ne définit donc pas la jeunesse, car celle-ci est avant tout un état d’esprit :

« Moi j’ai pas l’impression qu’elle se soit arrêtée ! Je me sens un peu jeune des fois ! J’ai l’impression que je suis toujours jeune. Par contre je suis beaucoup mois adolescente depuis que je travaille et que j’ai eu des enfants. Mais ma jeunesse je trouve qu’elle n’est pas terminée. » (Rachel, F, 51 ans, avocate)

Avec l’avancée en âge, l’individu prend en compte le poids de la capacité à maintenir cet état d’esprit. La « bonne humeur », « éviter de trop stresser et se laisser un peu vivre », ou encore « l’humour » sont décrits comme des éléments pour ne pas plus se vieillir. Considérant la jeunesse comme un étant d’esprit, l’individu a alors des ressources pour contrer le poids signes physiques de vieillissement dans le regard des autres:

« J’espère être toujours jeune dans la tête. Il faut toujours garder un esprit jeune, ne pas se vieillir. Je pense que la bonne humeur, éviter de trop se stresser, de se laisser un peu vivre, garder un bon moral, c’est quelque chose d’important. » (Marie, F, 49 ans, pharmacienne)

2.2.3. La « seconde jeunesse » ou la discontinuité de la jeunesse

Entre état d’esprit et période finie, la jeunesse n’est pas tout à fait une période de vie continue. Au contraire, elle est marquée par une discontinuité. Certains enquêtés expriment le sentiment de vivre actuellement une « seconde jeunesse » en comparaison à une période passée de leur vie qu’ils considéraient « triste ». Le passage de l’activité de mère au foyer à l’exercice d’une activité professionnelle, ou encore un divorce qui amorce la construction d’une nouvelle vie sentimentale sont en effet des facteurs impulsant un sentiment de « seconde jeunesse ». Les changements qui interviennent au cours de la vie de l’individu flouent donc les délimitations des périodes de vie :

« En fait j’avais l’impression d’être vieille quand j’avais mes 3 enfants, que j’étais à la maison à m’occuper des enfants et de mon mari. J’avais l’impression que j’étais vieille alors que j’avais 28 ans, 30 ans. Je ne vivais pas les années auxquelles j’avais droit, j’étais en décalage. J’avais une vie routinière, je m’occupais beaucoup de l’association de parents d’élèves. C’était une autre vie. Je m’en contentais mais j’avais l’impression quand-même de passer à côté. Mais j’ai eu quand-même la chance de pouvoir vivre ces années-là, de profiter maintenant. Je pense qu’il faut être patient dans la vie, que tout arrive. En fait j’ai pas vécu ma vie dans l’ordre. Je vis une seconde jeunesse » (Pauline, F, 45 ans, assistante commerciale)

Le départ des enfants marque également un changement dans le mode de vie des individus. Il est perçu par certains comme l’élément déclencheur d’une « seconde jeunesse ». Il constitue en effet un retour au temps de la vie de couple, au temps des premières années de vie conjugale :

« C’est une seconde jeunesse en fin de compte. Parce que quand on s’est marié on a eu les enfants aussitôt, on était jeunes. Et là on n’a plus les enfants, on se retrouve tous les deux, donc c’est une seconde jeunesse. On n’est plus jeunes, mais on fait plein de choses tous les deux, et comme on est encore amoureux c’est fort. Donc c’est une seconde jeunesse. » (Carole, F, 52 ans, mère au foyer)

Si l’arrivée des petits-enfants peut-être vécue comme l’expression du vieillissement, certains vivent ce changement comme un élément moteur de dynamisme vital. En effet, être grands-parents est ressenti comme une « seconde jeunesse ». Cela permet à l’individu de revivre les moments passés avec leurs enfants. La fougue des petits-enfants se transfère alors sur les grands-parents :

« Mais ça ne donne pas un coup de vieux. D’être grands-parents ça ne nous vieillit pas parce que à chaque fois qu’on le voit ça nous donne plutôt un coup de jeunesse. On a envie de jouer avec lui, on se revoit comme avec les enfants. Ca nous donne un coup de jeunesse, on a envie de faire des choses qu’on ne faisait pas ou qu’on a vécu. » (Carole, F, 52 ans, mère au foyer)

En dépit du vieillissement, la persistance des souvenirs d’enfance et parfois la nostalgie du passé, fait de la jeunesse une période de vie qui n’est pas qu’une réalité éloignée. Elle est aussi une posture face au monde, un état d’esprit et un sentiment. C’est donc une période qui se renouvelle avec les changements au cours de la vie. Elle est bien une construction sociale car la réalité sociale telle qu’elle est vécue par l’individu dessine le sentiment de jeunesse, sentiment qui vient s’interposer face à celui de vieillissement. A 50 ans bien plus qu’à 20 ans, la perception de soi n’est donc pas établie clairement. D’un côté l’âge biologique et ses conséquences physiologiques amorcent le sentiment de vieillissement. D’un autre côté la jeunesse n’est pas un âge, elle est une façon d’être qui n’est pas révolue. Le miroir renvoie donc une image de soi qui a vieillit alors même que la jeunesse n’est pas encore partie. Comme à l’adolescence, l’individu a donc une identité floue.

Lire le mémoire complet ==> (Les 45-60 ans : âges de transition)
Master 2, Magistère de sciences sociales appliquées à l’interculturel
Université Paris Descartes, Faculté des Sciences Humaines et Sociales Sorbonne

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36 GALLAND, O., Sociologie de la jeunesse, Paris, Armand Colin, 2001.