Internet : pratique permettant de rester attaché au monde actuel

By 11 November 2012

2.4. Internet : une pratique permettant de rester attaché au monde actuel

2.4.1. Les NTIC : une culture en décalage

Certains enquêtés n’ont pas connaissance de la manière dont l’outil Internet s’utilise. Cette inaptitude s’explique par l’absence de socialisation à cet outil :
« Internet, je trouve ça long, je crois que ça va bien m’énerver. Je pense que j’essayerai, j’apprendrais parce que vu que le temps que mon mari passe dessus ça a l’air d’être bien. C’est vrai qu’il y a des choses comme sur la cuisine qui m’intéresserait à voir, mais j’ai un peu peur de ne pas savoir m’en servir. Mais je me demande si ça ne va pas m’énerver. Moi j’aime bien avoir la réponse tout de suite. » (Carole, F, 52 ans, mère au foyer)

En dépit d’une absence de connaissances suffisantes pour pouvoir utiliser Internet, certains enquêtés utilisent indirectement Internet pour avoir des informations. La famille ou encore les groupes de pairs constitue des intermédiaires de l’individu désireux d’obtenir des informations sur Internet. Les quelques inaptitudes à l’utilisation de cet outil amènent un sentiment de crainte, la peur de faire de mauvaises manipulations, de ne pas arriver à s’en servir.

L’inconnu fait peur. Mais en dépit d’inaptitudes, Internet reste un outil utile pour les enquêtés :
« Quand j’ai besoin de quelque chose sur Internet, une recette ou n’importe quoi je demande à quelqu’un de chercher pour moi. Je ne connais pas trop, j’ai toujours peur de me tromper, de toucher les mauvais boutons. […]Là je sais y aller, je regarde mes email, mais c’est tout. Je ne tente pas trop, je fais le strict minimum. » (Françoise, F, 55 ans, manutentionnaire en intérim)

Si le manque de connaissances ne permet pas à certains enquêtés d’utiliser Internet, ils envisagent néanmoins de se socialiser à cet outil, notamment au moment de la retraite où le temps libre laissera plus de possibilités. Cette perspective d’avenir se construit en parallèle à un désir d’être comme tout le monde. Dans une société où les NTIC sont aujourd’hui parfaitement intégrées dans la vie quotidienne des individus, utiliser Internet devient peu à peu une norme sociale. Certains non utilisateurs se sentent alors en décalage face à cette culture Internet :
« Peut-être qu’un jour, quand je serais en retraite je prendrais peut-être des cours pour connaître un peu plus. Pour savoir un peu plus. Pour savoir l’utiliser comme tout le monde. Enfin pas comme les jeunes, c’est impossible. Ma petite fille elle a 5 ans, et elle s’y connaît déjà ! Mais c’est pour pas avoir l’air ridicule devant la petite. » (Françoise, F, 55 ans, manutentionnaire en intérim)

Outre une non socialisation pour certains à Internet, cet outil de communication et d’information apparaît en décalage avec la culture des enquêtés. Pour ces derniers, l’information était habituellement acquise à travers les livres et la lecture. Certains individus éprouvent alors des difficultés à se socialiser à ce changement de support d’information. Par ailleurs, Internet représente pour certains une pratique favorisant l’isolement social. Tandis que quelques-uns utilisent très peu l’ordinateur de peur de devenir « accro », d’autres redoutent d’être face à un outil empêchant l’ouverture sociale. Ces craintes révèlent donc une difficulté à nier l’éducation qu’ont eu les enquêtés :

« Quand j’étais étudiant, c’était les bouquins. Après quand vous êtes sportifs de haut niveau vous n’avez plus le temps. Je fais un petit peu une allergie à l’ordinateur alors que je sais très bien que c’est nécessaire. C’est un outil de travail, mais passer 3 heures là-dessus par jour, c’est au-dessus de mes forces parce que avec Internet on ne bouge plus, on ne fait plus la démarche d’aller vers les autres. Or c’est tout le contraire de la vie que j’ai eu. » (Jean, H, 58 ans, Professeur de sport)

2.4.2. Une socialisation progressive aux NTIC14 pour s’inscrire dans la norme sociale

Internet n’est pas un outil inconnu pour tous les enquêtés. L’introduction progressive de cet outil dans les entreprises à la fin du XXème siècle a permis à certains de s’y socialiser dans le cadre du travail. Néanmoins, lorsque la socialisation ne s’est pas faite au sein du lieu de travail, elle est pour l’individu plus difficile lorsqu’elle émane d’une démarche personnelle au domicile. L’obligation professionnelle rend donc la socialisation aux NTIC plus aisée :
« Ca fait depuis 2000 un peu près que j’utilise Internet. Je m’y suis mis pour le travail. Et puis aussi pour la facilité de communiquer avec des gens un peu loin, un besoin d’échange. Dire bonjour, savoir si tout le monde va bien. » (Martine, F, 50 ans, chargée de mission formation)

C’est au départ d’une initiative personnelle que certains individus sont parvenus à utiliser Internet. Cette démarche de socialisation répond à un désir de ne pas « rester à la traîne». C’est une manière de s’adapter à l’évolution des modes de communication dans la société actuelle. Cette démarche répond également au désir de s’aligner aux nouvelles normes sociales, dont la capacité à maîtriser les outils informatiques font partie. La maîtrise des NTIC a donc une fonction d’intégration sociale, d’autant plus pour l’individu vieillissant qui doit s’adapter aux évolutions technologiques. Mais l’outil informatique a également une fonction de valorisation de soi. L’utilisation d’Internet marque donc le passage de l’obsolescence du point de vue des capacités à maîtriser les changements technologiques, à la « normalité » :

« J’utilise Internet depuis 2-3 ans. Mais j’ai été très longue, j’ai désespéré, je croyais que je ne le ferai jamais, et puis j’ai eu un déclic. Donc je suis très fière parce que je pensais quand même que ne pas savoir ce servir de l’ordinateur, je risquais de passer à côté de mon temps. Mais maintenant je suis très contente de manier ça. Je sais très bien aller sur Internet, envoyer des messages, faire des recherches. […]Maintenant j’ai l’impression d’être comme tout le monde. Je me lève le matin, j’appuie sur l’ordinateur, je regarde mes messages, j’ai l’impression d’être de mon temps. Je pense que c’est important. Et du coup je suis toute surprise quand je tombe sur des gens qui ne savent pas, je les trouve bête. » (Claudine, F, 60 ans, médiatrice familiale)

Certains individus socialisés à Internet ont développé une curiosité particulière pour les nouvelles technologies. A travers des démarches explicatives, certains enquêtés apparaissent presque comme des « experts » de l’outil informatique :
« Moi j’avais une barrette de mémoire à changer sur mon ordinateur, je l’ai fait tout seul l’autre jour. Il faut se tenir au truc aussi, je me suis fait un peu expliqué ce qu’il fallait, mais je cherche toujours des bouquins pour avoir moi-même à me débrouiller. » (Laurent, H, 54 ans, capitaine de police)

Tandis qu’Internet est pour certains enquêtés un outil de communication culturellement en décalage, d’autres s’y sont donc socialisés. Si cet outil caractéristique de la jeune génération constitue un mode nouveau de communication, il apparaît comme un outil de distinction des générations. Largement intégré dans les normes sociales, la pratique d’Internet est donc pour l’individu un moyen de ne pas être considéré socialement comme un « has been ». Mais outre cette fonction sociale, quelles fonctions à Internet dans les pratiques des individus ?

2.4.3. Les fonctions d’Internet : d’un simple outil utilitaire vers une nouvelle forme de maintien des liens sociaux et familiaux

Internet reste un outil purement utilitaire pour certains. Il constitue un moyen d’obtenir des informations avec rapidité.
Il constitue également un support de remplacement des supports écrits comme le journal. Ainsi, c’est une alternative simplifiant la vie quotidienne dans la quête d’informations. C’est donc un outil de confort:

« Moi je l’utilise aussi pour avoir des nouvelles quand je n’achète pas le journal. Il y a certains sites qui sont très intéressants au niveau de l’actualité, et au niveau de l’indépendance de l’actualité. Je m’en sers aussi pour aller chercher mes places de spectacle, pour la météo, pour plein de choses. » (Rachel, F, 51 ans, avocate)

Internet est aussi un outil de communication. Il permet aux individus de communiquer avec des groupes de pairs que ce soit par courriel ou par messagerie instantanée. Pour certains, c’est un outil permettant de communiquer avec leurs enfants qui ont quitté le domicile. Face à une mobilité accrue des étudiants et des travailleurs, l’effet de distance délie les liens familiaux. Internet permet ainsi de renouer les liens familiaux non seulement par l’envoie de courriers électroniques, mais aussi par le biais de l’image puisque la technologie des « web-cam », offre une possibilité de vidéo instantanée. Internet permet donc de maintenir les liens familiaux. Face à la distance et des technologies qui permettent un contact instantané et une impression de proximité, Internet permet de renforcer les liens sociaux au sein de la famille :
« Avec les filles on arrive à les voir par Internet, on arrive discuter avec elles par Internet, c’est super. C’est la distance qui favorise le fait de communiquer comme ça. » (Anne, F, 58 ans, institutrice en préretraite)

Internet est donc un outil permettant aux individus avancés en âge de rester « connecté » au monde actuel. En tant qu’outil d’information et de communication, il redessine les pratiques des individus dans une perspective de conformité à la norme sociale. Il concourt également à modifier le mode d’accès l’information ainsi que la forme traditionnelle de maintien des liens familiaux. Si les pratiques sportives, alimentaires sont des pratiques adaptées aux effets du vieillissement et s’intègrent dans un modèle de consommation en fonction du cycle de vie, Internet se positionne d’une autre manière. Le décalage culturel qui s’opère le positionne en tant qu’élément distinctif entre générations. Mais son utilisation par une partie de la population enquêtée lui octroie une caractéristique de pratique intemporelle, commune à toutes les générations. Internet est aussi un moyen pour l’individu de ne pas s’inscrire dans une génération socialement définie comme « obsolète ».

Lire le mémoire complet ==> (Les 45-60 ans : âges de transition)
Master 2, Magistère de sciences sociales appliquées à l’interculturel
Université Paris Descartes, Faculté des Sciences Humaines et Sociales Sorbonne

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14 Nouvelles technologies d’information et de communication