Impacts du départ des enfants sur le mode de vie

By 9 November 2012

1.2. Impacts du départ des enfants

1.2.1. Le départ des enfants : un bouleversement émotionnel

L’avancée en âge s’accompagne du départ progressif des enfants du domicile. Pour les parents, ce changement constitue un bouleversement. L’émancipation des enfants représente d’une part une perte de rôles sociaux. En effet, le départ des enfants symbolise la perte du rôle parental face à des enfants qui sont maintenant autonomes. Cette perte de rôle s’incarne aussi par des tâches quotidiennes moins abondantes. Le sentiment d’utilité et d’accomplissement de soi à travers les tâches ménagères et actions réalisées pour les enfants s’efface alors pour laisser place à un vide dans la vie quotidienne :

« C’est sûr que ça crée un vide autour de soi. Quand les enfants sont partis, c’est sûr qu’il y a moins de charges à la maison, moins de travail, moins de repas à préparer, moins de linge à laver. Donc tout ça fait que on a moins d’activités dans la maison. Mais on a surtout un grand vide. » (Marie, F, 49 ans, pharmacienne)

D’autre part le départ des enfants est vécu par les parents comme un bouleversement symbolisé par le « vide ». Ce sentiment est particulièrement vécu lors du départ du premier enfant, tandis que le départ du deuxième est mieux vécu. Ce « vide » dont parlent les enquêtés est un vide spatial incarné par le chambre de l’enfant alors abandonnée. Ce vide est également un vide affectif puisque il s’agit de se délier des enfants avec qui un lien affectif fort s’est établi :

« Pour la maman c’est un bouleversement total. Pour l’aîné c’est un choc, un choc que ma mère a vécu, qu’on vit à chaque génération. Parce que les mamans, même si on a une profession, c’est nos enfants. On sent un grand vide, on passe devant la chambre, le chambre est vide, c’est très très dur. Le deuxième c’est moins dur. On sait intellectuellement que c’est normal, mais affectivement c’est douloureux, on sent une absence. » (Claudine, F, 60 ans, médiatrice familiale)

Néanmoins le départ des enfants est mieux accepté par les parents lorsqu’il est préparé. En effet, si le départ est vécu d’une manière générale comme un bouleversement dans la vie des parents, ce bouleversement est d’autant plus important lorsque le départ est subi d’une manière impromptue. Si les enquêtés sont conscients qu’« on n’élève pas les enfants pour les garder », les départs prématurés, notamment lorsque l’enfant n’a pas construit ses perspectives d’avenir, sont moins bien vécus. Les réactions face au départ des enfants diffèrent donc selon le degré d’autonomisation de l’enfant qui se traduit pour les parents dans des perspectives d’avenir cohérentes et construites :
« Mon deuxième fils est parti ensuite, ma fille aussi. Mais ils ont tous vécu quelques temps à la maison avant de s’installer. C’est moins difficile, en plus ils ne sont pas loin. Alors que mon premier fils est parti, je ne connaissais pas sa copine, il est parti à 18 ans tout seul un peu comme un aventurier. Ca ça m’a fait peur. Mes les autres enfants, c’était préparé. Je savais qu’ils allaient faire leur vie. De toutes façons on n’a pas les enfants pour nous. Donc ils sont partis peu à peu, et mon dernier fils s’il part aujourd’hui ou demain, je sais qu’il va s’installer pas loin. Et sa copine elle vient à la maison, donc tu te prépares. C’est quand tu ne t’y prépares pas que c’est le plus dur. » (Françoise, F, 55 ans, manutentionnaire en intérim)

Face à un phénomène de mondialisation dans nos sociétés, la matière grise et la force de travail sont de plus en plus mobiles. Cette mobilité entraîne un éloignement géographique des enfants parfois au-delà des frontières nationales qui est d’autant plus vécu comme un « vide ». Ainsi le contexte économique rend l’absence des enfants plus présente :

« Ensuite est partie l’aînée en 2002 quand elle avait fini ses études. A chaque fois qu’ils partent on a toujours le souvenir de savoir comment ils sont partis, comme si ça datait de la veille. Moi je les ai toujours encouragées à s’envoler, je ne pouvais pas non plus leur dire de rester, même si mon plus grand plaisir ça aurait été de partager le même endroit géographique qu’elles. Et de nos jours, c’est même plus l’hexagone qui est devenu limitatif, ils sont devenus citoyens du monde. » (Laurent, H, 54 ans, capitaine de police)

Les enfants s’envolent de leurs propres ailes, mais parfois les difficultés rencontrées les amènent à retourner au domicile familial. Pour certains enquêtés le retour de leur enfant au domicile a été vécu comme un moment douloureux, celui de l’échec. Le rôle parental est celui d’éduquer les enfants, de leur apporter des valeurs et de les armer pour la vie. Or le retour d’un enfant après un échec familial par exemple est appréhendé comme un échec parental. Si l’envol des enfants est vécu comme un bouleversement, leur retour après un échec dans le parcours de la construction de leur vie familiale et professionnelle est davantage vécu comme un bouleversement. Si le départ et l’émancipation des enfants est naturel pour les parents le retour au domicile familial est vécu comme une déviance car le retour est perçu comme étant non conforme aux attentes des parents et aux normes sociales :

« J’ai pris un coup de vieux quand mon fils est revenu à la maison. Je ne m’attendais pas à ça. Je le croyais marié. T’as l’impression que tu donnes l’exemple à tes enfants, et puis finalement c’est pas ça du tout. Ca m’a tassé un petit peu. Mais c’est la vie et il va s’en sortir j’espère. Mais il me fait beaucoup de soucis. […]Il a vécu 11 ans avec une femme, il a une fille et du jour au lendemain il se trouve tout seul. Dans son appartement il n’arrivait pas à s’en sortir. Il tournait en rond, et puis il se mettait à boire. Là il est entouré, il est moins seul, il travaille. Il est quand-même mieux ici, parce que dans son appartement il ne s’en sortait pas, aussi bien financièrement que moralement.» (Françoise, F, 55 ans, manutentionnaire en intérim)

Le départ des enfants du domicile est ressenti par les enquêtés comme un facteur amenant une prise de conscience du vieillissement. En effet, il symbolise la fin de la période adulte, période d’autonomisation, de construction de la vie professionnelle et familiale où les rôles sociaux se multiplient, notamment par l’arrivée des enfants. Ainsi, l’autonomisation des enfants est vécue comme une rupture dans la période adulte qui laisse s’installer le sentiment de vieillissement. Mais ce sentiment de vieillissement c’est aussi une perte de rôles qui revoie à l’individu l’image de la perte des facultés physiques et physiologiques liées au vieillissement :
« Ce qui prédominait au départ, c’est la tristesse, mais maintenant ce n’est plus du tout le cas. C’est dur le dimanche soir quand ils partaient, il y avait une espèce de vague de tristesse. C’était dur et on se sentait vieillir. » (Rémi, H, 54 ans, psychiatre)

Le départ des enfants du domicile familial n’est pas uniquement une rupture pour les parents, mais c’est aussi une rupture au sein de la cellule familiale. Le départ d’un enfant brise la cellule familiale, d’autant plus lorsqu’une complicité s’est installée entre les enfants de la famille :
« La deuxième étant partie, la dernière s’est retrouvée comme une enfant unique, mais sans que pour autant on ait le même comportement vis-à-vis d’un enfant unique. Même si on lui accorde beaucoup d’intérêt, je pense qu’elle a souffert de la séparation d’avec ses sœurs. […]Elle a 7 ans d’écart avec la cadette et c’est pas évident de devoir assumer le fait qu’une complice de l’une de nos filles s’en aille, parce qu’il n’y a pas plus complice que les enfants entre eux. Donc les relations ont été modifiées au milieu de la cellule familiale, parce que les enfants sont complices entre eux. » (Laurent, H, 54 ans, capitaine de police)

Cette cassure au sein de la cellule familiale s’incarne également à travers l’abandon d’activités faites en famille. La perte de ces activités symbolise alors une cassure au niveau du cercle familial :
« Ma dernière fille m’amenait à la plongée, mais moi partir à la plongée sans avoir les complicités de ma fille plonger avec moi, ça m’a été dur de me retrouver tout seul. Mes amis qui me parlent d’elles, c’est dur. Je me rappelle des complicités qu’on avait avec les enfants à vélo en forêt, on ne les a plus. Les vélos ils sont pendus, ça reste un peu comme des vestiges. Moi les vestiges, les souvenirs je ne suis pas trop ça. » (Laurent, H, 54 ans, capitaine de police)

Le départ des enfants du domicile est donc vécu par les parents comme un bouleversement affectif. C’est une rupture qui opère une perte de rôles sociaux. Mais le départ des enfants s’inscrit dans l’ordre des choses. Cette rupture entraîne également des changements dans le mode de vie des parents.

1.2.2. Un nouveau mode de vie marqué par un gain de liberté

Le départ des enfants du domicile constitue un tournant dans la vie des enquêtés, puisqu’il engendre des évolutions dans le mode de vie. D’une part, la vie quotidienne réglée par le rythme imposé par les enfants s’en trouve remodelée. En effet, leur départ a constitué un changement dans le rythme de vie des enquêtés. Le temps y est moins calculé, moins planifié. Du départ des enfants s’ensuit alors une réduction des contraintes encadrant la vie quotidienne. L’anticipation des actes n’est plus une nécessité, mais la vie quotidienne peut être davantage vécue sur l’instant présent. Cependant le retour ponctuel des enfants au domicile familial entraîne un regain d’organisation et de planification. Le départ des enfants engendre d’autre part un gain de liberté, la possibilité de prendre le temps de faire les choses et de s’occuper de soi. C’est donc un retour vers soi qui est amorcé par le départ des enfants :
« Au début il y a le traumatisme on va dire, disons qu’il y a la déstabilisation, et puis après on se rend compte qu’on est moins stressé par ce quotidien. Parce que c’est vrai que quand on travaille, il y a en permanence l’extérieur, l’intérieur, les courses, le linge, …Et même les enfants petits, les enfants malades, organiser, aller les chercher… On se rend compte en fait qu’il y a comme un stress qui n’est plus là. Des choses toutes bêtes, je me suis rendu compte que je me faisais les ongles maintenant, mais avant j’avais même pas le temps de penser à ça. On a plus de temps libre, et dans la tête aussi. On est quelque part moins stressé. » (Claudine, F, 60 ans, médiatrice familiale)

Le départ des enfants du domicile c’est aussi pour les parents le retour à la vie de couple à deux. Pour certains enquêtés, c’est un retour en arrière, à une certaine période de jeunesse où la vie en couple précédait la vie de famille entourée de contraintes. Mais le départ des enfants c’est aussi un retour à un certain équilibre conjugal. Les enfants pouvant être source de conflits, leur départ amorce alors un nouvel équilibre conjugal :
« Donc pour moi globalement ça a été plus positif que négatif, contrairement à ce qu’on aurait pu penser au départ. Parce que c’est vrai que les adolescents même si ils sont grands c’est parfois une source de conflit dans le couple. Et cette source de conflit en s’éloignant un peu fait qu’on a retrouvé un autre équilibre. On a retrouvé un équilibre satisfaisant. Autant on est content de les avoir à la maison, autant on est content d’être tous seuls tous les deux. » (Rachel, F, 51 ans, avocate)

Le départ des enfants impacte également sur les pratiques de loisirs. En effet, les enfants guident le rythme de vie des parents, mais structurent également leurs activités. Outre les tâches ménagères, ce sont aussi les activités de loisirs qui sont sous contrainte, puisque la présence des enfants contraint la liberté de choix des activités. Ainsi le départ des enfants permet une diversification des loisirs pour les parents :
« Ça nous permet évidemment d’envisager d’autres activités qu’on n’envisageait pas parce que on avait envie de faire avec les enfants, ce qu’eux ne voulaient pas forcément d’ailleurs ! (Rachel, F, 51 ans, avocate)

1.2.3. Un vécu inégalitaire du « choc » du départ des enfants

Pour certains enquêtés, le départ des enfants a eu peu d’impacts dans leur mode de vie. Cette stabilité malgré le départ des enfants fait ressortir d’une part une dichotomie entre hommes et femmes. En effet si depuis l’expression du courant féministe la société évolue vers une parité entre hommes et femmes, la répartition tâches ménagères comme le montre Jean-Claude Kaufmann reste une tâche assignée principalement aux femmes. Dans La trame conjugale : analyse du couple par son linge10, l’auteur montre que l’inégalité hommes-femmes au niveau des tâches ménagères est persistante. Cela s’explique d’une part par le fait qu’il y ait une reproduction des manières ménagères où les filles répètent les gestes de leur mère. Par ailleurs, si l’inégalité des sexes est devenue un point de blocage dans la société, toutes les femmes ne souhaitent pas l’égalité car celle-ci pourrait dévaloriser l’importance du rôle de la femme. Les couples semblent donc rechercher une « inégalité raisonnable ». Ainsi pour la mère de famille, le départ des enfants impacte davantage sur le mode de vie quotidien que pour le père. Par ailleurs cette stabilité du mode de vie concerne davantage les individus qui ont une carrière professionnelle prenante au détriment de la famille. L’impact du départ des enfants diffère ainsi selon l’investissement dans la vie familiale et l’intensité de la relation avec l’enfant :

« La maison me semble un peu grande et vide, mais sinon dans mon mode de vie ça ne change rien parce que j’étais pas souvent à la maison avant. Mais ça n’a pas changé grand-chose à mon mode de vie. » (Jacques, H, 51 ans, anesthésiste)

Pour d’autres enquêtés, le départ des enfants a peu d’impacts dans leur mode de vie quotidien. En effet, si les tâches ménagères sont moindres, elles demeurent néanmoins. Si cette continuité dans le mode de vie est inhérente à des contraintes persistantes, certains recherchent néanmoins cette continuité. Notamment pour les individus ayant construit leur vie principalement au sein du cercle familial comme les mères au foyer, le départ des enfants est vécu davantage comme une rupture. Le cordon ombilical est ainsi difficile à couper, et les liens sociaux entre parents et enfants restent étroits que ce soit par des visites régulières, ou des contacts téléphoniques réguliers:
« Les enfants sont bien mais on pense toujours à eux et on a envie encore de s’occuper d’eux. Donc on pose des questions, comment ça va, tu ne veux pas que je vienne ? On a encore envie de s’occuper d’eux. On se retient un peu parce qu’ils ont leur vie mais dès qu’ils ont besoin ils peuvent appeler, on est tout de suite prêts à y aller. » (Carole, F, 52 ans, mère au foyer)

Au contraire pour d’autres enquêtés, le départ des enfants n’a pas été vécu comme un bouleversement dans la vie quotidienne. Pour les individus ayant une activité professionnelle prenante, le départ des enfants a peu impactant sur leur mode de vie. D’ailleurs, l’engouement persistant pour le travail est aussi un moyen de se valoriser après un effacement du rôle parental. De même pour les parents ayant des difficultés de communication avec leurs enfants, leur départ n’a pas été vécu comme un bouleversement. Ainsi, selon la relation et l’intensité du lien social qui unie parents et enfants, mais aussi l’intensité de la vie sociale à l’extérieur de la famille, le départ des enfants est vécu différemment :
« Je dirais qu’il n’y a pas vraiment eu d’impact parce que avec mon fils on n’a pas de relation proche, il ne dialogue pas trop. Donc de ce côté-là, il n’y a pas eu vraiment d’impact. Même le week end quand il rentre, je le vois peu. » (Damien, H, 47 ans, fonctionnaire de La Poste)

Le départ des enfants est donc vécu comme une rupture dans la vie de certains individus. Cette rupture est une rupture affective, la perte d’un rôle social. Mais c’est aussi un regain de liberté dans la vie quotidien de par des contraintes qui sont moindres. Néanmoins, l’intensité des liens sociaux entre parents et enfants impacte sur le vécu du départ des enfants. Certains parents ne vivent alors pas ce départ comme une véritable rupture. Mais outre le départ des enfants, l’avancée en âge entraîne aussi des changements dans le mode de vie.

Lire le mémoire complet ==> (Les 45-60 ans : âges de transition)
Master 2, Magistère de sciences sociales appliquées à l’interculturel
Université Paris Descartes, Faculté des Sciences Humaines et Sociales Sorbonne

_________________________________
10 KAUFMANN, J.C., La trame conjugale : analyse du couple par son linge, Paris, Nathan, 1997