Evolution des valeurs au long du cycle de vie

By 14 November 2012

3.2. Une évolution des valeurs

3.2.1. Des valeurs fondamentales persistantes

L’avancée en âge et la prise de conscience du vieillissement peuvent amener l’individu à prendre du recul sur sa vie. Tout au long du cycle de vie, l’individu forge sans cesse son identité, ce qui peut s’accompagner d’une évolution des valeurs. Cependant, l’identité de base reste la même. Les valeurs fondamentales persistent ainsi :

« Je crois que mes valeurs sont toujours les mêmes. Il y a la valeur famille, la valeur travail. Je pense qu’on garde les mêmes valeurs. » (Claudine, F, 60 ans, médiatrice familiale)

Si les valeurs fondamentales sont persistantes et restent sur la même lignée, des petites variations viennent cependant les altérer. En effet, l’avancé en âge constitue pour l’individu une plus grande expérience de la vie, et des connaissances qui sont accrues. Ceci entraîne une mise à distance de certaines valeurs. Une ouverture s’opère alors, amenant une variation de certaines valeurs, comme la tempérance par exemple. Si les valeurs fondamentales sont persistantes, elles ne sont donc pas totalement figées puisque l’effet cycle de vie amène une construction constante de ces valeurs :

« Mes valeurs n’ont pas tellement évoluées. Les valeurs de fond non. Elles se sont tempérées je pense, c’est la seule évolution que je vois. Politiquement j’étais beaucoup plus à gauche que maintenant. J’étais très proche et un peu militant. Et puis maintenant je suis beaucoup plus au centre. C’est lié à l’évolution de ma personnalité, le fait d’être moins sur le primat des pulsions, des envies. C’est la connaissance de la vie, le fait de prendre plus de recul. Plus tu sais de choses plus tu prends de la distance parce que tu de dis il y a ça aussi. C’est aussi un problème d’ouverture. Avant c’était se focaliser et petit à petit on se dit il y a ça aussi. » (Rémi, H, 54 ans, psychiatre)

3.2.2. Des valeurs moins matérialistes

L’avancée en âge c’est une prise de recul sur la vie, un repositionnement du sens de la vie face à une perspective temporelle qui se raccourcit. A un âge où la vie sociale et professionnelle est construite, où la maison est meublée et décorée, les besoins matériels et les désirs d’acquisition s’estompent. C’est pourquoi cette revisite du parcours de vie altère les valeurs des individus pour devenir moins matérialistes :

« Je suis moins matérielle qu’avant. Je crois que c’est parce que c’est la vie qui a voulu ça. C’est tout ce qui est arrivé. Avant c’était ma maison, il fallait que ça soit nickel, propre. C’était vraiment réglé. Et puis maintenant si c’est pas lavé aujourd’hui ça sera lavé demain. J’essaye de me dire que la vie elle est de temps en temps vache avec moi, mais qu’il faut laisser passer le temps et que ça ira mieux après. » (Suzanne, F, 59 ans, assistante maternelle)

Ces valeurs moins matérialistes sont mises à l’épreuve à travers un accroît d’importance pour liens sociaux et familiaux.
Avec l’avancée en âge s’opère un retour aux sources avec un rapprochement familial. Mais ce retour aux sources, c’est aussi une vie où les relations sociales et les rapports interindividuels sont privilégiés au détriment de la réussite matérielle :
« Je m’aperçois en vieillissant de plus en plus qu’il faut respecter sa famille, il faut respecter ses racines, il faut toujours construire avec sa famille, voire reconstruire. » (Jean, H, 58 ans, Professeur de sport)

Au long de la période adulte, le sens de la vie repose en partie sur la construction familiale et professionnelle. A l’approche de la vieillesse, la vie stable ou du moins construite amène à redéfinir le sens de la vie. Il ne s’agit plus dès lors de gagner de l’argent, mais de profiter pleinement de la vie, pour qu’elle ait eu la peine d’être vécu.

« Moi le but de ma vie c’est pas forcément gagner de l’argent, mais surtout à me dire que la vie valait vraiment le coup d’être vécue pour ce que j’en ai fait. Alors je vais peut-être me rattraper à ma façon d’ailleurs maintenant. » (Laurent, H, 54 ans, capitaine de police)

3.2.3. Des valeurs plus libérées et distanciées face à l’éducation de jeunesse

Avec l’avancée en âge, la période de jeunesse est une période de plus en plus éloignée dans le temps. Cette période est pourtant primordiale dans la construction identitaire. En effet, c’est pendant la jeunesse, au sein de la famille que la socialisation primaire s’effectue, que l’individu commence à construire son identité. La jeunesse caractérise donc une construction de soi où la famille joue un rôle central puisqu’elle inculque à l’individu les valeurs et normes. Avec l’avancée en âge apparaît cependant une distanciation face l’éducation instruite par les parents et aux valeurs de jeunesse. Cette distanciation se façonne avec la construction identitaire. Le développement personnel de l’individu l’amène à construire ses propres schèmes de pensée, et à s’éloigner progressivement dès l’adolescence de l’éducation parentale. Cependant contrairement à l’adolescence ce n’est pas seulement une mise à distance de cette éducation au profit d’un renforcement de son individualité. C’est aussi une mise a distance qui s’effectue parallèlement à l’évolution de la société. Les valeurs et comportements considérés comme obsolètes sont ainsi mis à l’écart, tandis que d’autres sont réappropriés. L’avancée en âge amorce ainsi une distanciation face aux valeurs de jeunesse :

« J’ai eu une éducation protestante rigide…Là par exemple, j’enfreindrai la loi plus facilement. Enfin, je vais pas tuer demain, mais je suis quand-même un peu plus décontracte. Je suis moins dans une reproduction des valeurs qu’on m’a inculquées et je suis plus dans une mise à distance, je me suis réappropriée ce qui m’allait bien et j’ai mis de côté. Et puis il y a peut-être tout un environnement, les médias. La société a changée de toute façon. Donc on change avec la société. » (Claudine, F, 60 ans, médiatrice familiale)

Cette distanciation s’accompagne également d’une ouverture d’esprit. En effet, l’éducation parentale inculque des normes et des valeurs qui accompagnent sa socialisation. Mais cette éducation est perçue par l’individu comme subie et non choisie, puisque la famille exerce une forme de violence symbolique sur l’enfant, soit comme l’explique Pierre Bourdieu dans Esquisse d’une théorie de la pratique15, un « pouvoir qui parvient à imposer des signification et à les imposer comme légitimes en dissimulant les rapports de force qui sont au fondement de sa force ». La construction identitaire et le développement de l’individualité laisse alors place à des valeurs plus ouvertes :

« Mes valeurs morales ont évoluées, elles sont ouvertes. […]Parce que avant il y avait l’éducation qui fait que les valeurs étaient plus étriquées. Alors qu’aujourd’hui il y a plus d’ouverture » (Martine, F, 50 ans, chargée de mission formation)

Le poids du vécu et des expériences amène donc une évolution des valeurs. Celles-ci sont plus libérées, ouvertes, hédonistes et moins matérialistes. Mais les valeurs fondamentales persistent car elles participent à la définition identitaire de l’individu. Néanmoins, l’avancée en âge offre une distance suffisante pour permettre une prise de recul sur la vie. Quelle est alors la posture l’individu face à cette prise de recul ?

Lire le mémoire complet ==> (Les 45-60 ans : âges de transition)
Master 2, Magistère de sciences sociales appliquées à l’interculturel
Université Paris Descartes, Faculté des Sciences Humaines et Sociales Sorbonne

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15 BOURDIEU, P., Esquisse d’une théorie de la pratique, Paris, Droz, 1972, p.18