Echange de fichiers musicaux sur internet : Réseaux pair-à-pair P2P

By 26 November 2012

2. L’échange de fichiers musicaux sur internet : les réseaux pair-à-pair (P2P)

« Le pair-à-pair suit l’évolution d’internet. Il réunit des millions d’internautes au sein de réseaux de collaboration et de partage, et mutualise leurs ressources de façon distribuée et décentralisée. C’est une extension naturelle d’Internet, il place les techniques les plus avancées de l’ère numérique entre les mains de chaque internaute. Le terme « pair-a-pair » traduit l’idée d’un réseau sans hiérarchie entre les participants, où les communications passent directement d’un ordinateur à l’autre sans l’intermédiaire d’un serveur central, autrefois indispensable ».34

Le schéma ci-dessous indique la principale architecture des réseaux P2P35:
principale architecture des réseaux P2P

Les variations du taux de ventes de musique sont-elles liées à l’augmentation des téléchargements ? Ces derniers s’avèrent néfastes pour les majors mais bénéfiques pour les petits labels. En effet, le consommateur télécharge souvent pour avoir une première impression avant l’achat. La piraterie apparaît donc comme une forme de promotion gratuite, même si elle représente un manque à gagner. Les maisons de disque ne perdent pas autant d’argent qu’elles le prétendent, elles ont surtout peur d’en perdre moins !!! La tendance se dessinait en France, elle est confirmée par les chiffres de l’IFPI : le chiffre d’affaires mondial des offres de téléchargement de musique et de sonneries est en forte progression, avec 790 millions de dollars au premier trimestre 2005. Les ventes de musique en ligne parviennent, progressivement, à compenser la baisse globale des ventes de disque dans le monde en 2005. En France, au 1er trimestre 2007, le marché du support musical (CD audio et DVD musical) totalise 21,6 millions d’unités vendues pour un chiffre d’affaires de 290 millions d’euros TTC.36

Mais il faut savoir qu’un disque piraté est plébiscité auprès du public et de ce fait, les maisons de disque dépensent moins en promotion. C’est le phénomène du bouche-à- oreille. Citons l’exemple de Gregory Lemarchal, vainqueur de la Star Academy en 2004 où son 1er album, « Je deviens moi », avait été plébiscité par le public et certifié disque de platine. Gregory avait ensuite enchaîné par une tournée triomphante marquée par des Olympia magiques en 2006. L’industrie musicale accuse donc les systèmes d’échanges de fichiers d’être responsables du déclin des ventes de musique et par conséquent, de nuire à la rémunération des artistes. De plus, cette technologie est souvent utilisée à des fins licites. L’exemple de plusieurs compagnies le prouvent : Redhat, Mandrake, la BBC, qui offrent la liberté de télécharger gratuitement.

« Telles les civilisations, les réseaux peer-to-peer apparaissent, croissent, convergent, s’unissent et, s’ils cessent d’évoluer, disparaissent ».37

Le P2P représente un formidable outil promotionnel car le MP338 se veut un outil marketing considérable. Par exemple, Prince a offert, au travers de son club sur son site

Internet payant39 l’accès inédit et privilégié à certains enregistrements, aux concerts et à la vente directe de ses albums. De la même façon, la compagnie RetSpan propose aux professionnels de l’industrie musicale d’insérer des coupons de réduction avec un code unique dans chaque pochette de CD et lorsqu’un consommateur dispose d’un nombre total de dix coupons, il est autorisé à télécharger un album gratuitement ou il peut en faire la commande.

Les technologies numériques offrent la possibilité aux artistes de réaliser un modèle économique dans lequel ils ne sont pas dépendants des maisons de disques pour le financement de leur album. Ils peuvent assurer eux-mêmes le coût de production et atteindre le public pour vendre suffisamment de façon à poursuivre leur travail de création. Ainsi, la mutation des technologies numériques liée à l’évolution des habitudes de consommation continuera à avoir une implication profonde sur le devenir des médias.

Toutefois, le P2P possède aussi un impact négatif sur le consommateur, lequel change de support et favorise le fichier MP3 au détriment de l’objet, du support physique. Par exemple, les freeriders sont ceux pour qui le P2P remplace la consommation de CD. La baisse des ventes de CD est due au rééquipement des ménages, à l’arrivée des nouvelles technologies (MP3 et CD vierges), à la concurrence des nouveaux supports multimédias (DVD, baladeur numérique mp3, téléphone portable) et à une gestion aberrante des prix et du cycle du produit par les maisons de disques.

Les réseaux P2P et les nouvelles technologies représentent « un extraordinaire bouillonnement créatif par la facilité d’accès aux savoirs et peuvent être aussi utilisés pour restreindre et contrôler la culture et la connaissance d’une façon qu’aucune société libre n’a jamais tolérer jusque-là ». A travers ces mots, Lawrence Lessig, Professeur de droit à l’Université de Stanford (Californie), met en valeur le double usage que peuvent avoir ces nouveaux supports de diffusion : d’une part un accès universel à la connaissance et d’autre part un détournement des données par piratage qui s’est développé de façon exponentielle depuis l’avènement d’Internet et représente une des plus importantes préoccupations actuelles.

C’est pourquoi il faut rester vigilant quant au contrôle de la culture et de la connaissance. La liberté qu’offrent ces canaux de diffusion ne doit pas conduire à l’anarchie. Aujourd’hui, la guerre aux pirates est déclarée au nom de l’importance de la propriété intellectuelle pour la vigueur de l’économie mondiale mais ceci n’est qu’un artificiel bon sens économique. « La connaissance et la culture, liens indispensables à la collectivité, sont devenues des biens de consommation ».40 Le rôle des industries culturelles est de faire commerce du savoir, de la culture, de la connaissance. Contre toute logique le renforcement des lois à leur seul profit… Elles créent une logique de marchandisation, engagée de façon massive au niveau international. Ainsi, la création d’un auteur sert les intérêts économiques de ses intermédiaires.

La guerre lancée par les industries culturelles contre le P2P devient en réalité un duel contre leurs propres clients. Les majors considèrent Internet et ses systèmes d’échanges comme une menace pour le support physique et pour l’ensemble de la chaîne commerciale qui l’accompagne. Mais bien souvent, les téléchargements effectués engendrent des achats de la part des consommateurs et la variété de l’offre offerte par ces nombreux services permet la découverte et la profusion de nouveaux artistes. Selon Pascal Nègre le téléchargement « c’est du vol ordinaire, c’est la même chose que piquer un CD à la Fnac, sauf qu’en sortant du magasin, deux vigiles ne vous interpellent pas ».41

L’avis des artistes est mitigé sur ce point. Certains comme Pascal Obispo, Charles Aznavour, Mylène Farmer, Rachid Taha… affirment que « la musique n’appartient-elle pas d’abord à ceux qui la font ? Auteurs, artistes, producteur ».42

Selon Marcel Duchamp « ce sont les regardeurs qui font le tableau ». Pour Proudhon, l’auteur pratique le libre échange « Avec qui partage-t-il ? Ce n’est, en particulier, ni avec vous, ni avec moi, ni avec personne; c’est en général avec le public ».43

Mais qu’elle est la distinction entre le bien privé et le bien public?44 Une chanson est de l’ordre du bien privé, de même qu’une salle de concerts, à l’encontre du CD, de l’ordre du bien public. De nos jours, la culture est avant tout un bien socialisé. L’envie de copier ou de partager participe au plaisir, tiré de la musique. Pour les internautes, Internet est un accès ouvert et large à la culture mais les maisons de disques, et plus particulièrement les majors, les considèrent comme des prédateurs.

La duplication numérique est considérée comme une entrave à la propriété intellectuelle. Certains débordements concernent les peines encourues. L’exemple de Claude, retraité breton de 61 ans, le 29 avril 2004 est très frappant : il encourt une peine de 3 mois de prison avec sursis et 4 000 euros de dommages et intérêts. Mais à l’époque, on peut aussi affirmer que Mozart a également commis un acte contre la propriété intellectuelle, défendue avec acharnement par les bénéficiaires de ce marché culturel. En effet, en 1770, le jeune Wolfgang Amadeus Mozart, alors âgé de 14 ans, vient d’assister avec son père, à une exécution du Miserere d’Allegri à la Chapelle Sixtine à Rome, seul endroit où cette œuvre magistrale peut être représentée, car réservée à un lieu Saint. Mais Mozart n’a pas pu résister à ce plaisir et malgré l’interdiction de copier et de communiquer ce morceau sous peine d’excommunication, il l’a déjà en mémoire. Dans les deux cas, il y a donc un délit : Mozart, par sa grande capacité de mémorisation et Claude, en utilisant les moyens modernes de reproduction. Ainsi, avant d’être un grand compositeur, Mozart n’était-il pas un grand auditeur, capable de mémoriser et retranscrire parfaitement ce qu’il écoutait ? De la même façon, La Fontaine a trouvé l’inspiration de ses fables chez Esope; Richard Trevithick n’aurait pas pu inventer la locomotive sans les travaux de Watt et de Papin sur la machine à vapeur; Disney n’aurait pas construit son empire sans Victor Hugo, Andersen et les frères Grimm; Windows de Microsoft n’aurait pas vu le jour sans Dan Ingals; le rock ne serait pas né sans le jazz et ce dernier sans les musiques noires populaires. Force est de constater que toute production est une copie modifiée.

« L’imitation elle-même est la matrice de toute innovation. La création est par nature collective ».45

Deux visions de la culture s’affronte : d’un côté, elle est perçue comme un bien de consommation avec un durcissement constant du droit d’auteur et de la propriété intellectuelle, un bien privé où l’on fait la guerre aux pirates et d’un autre côté, elle est considérée comme un lien social, un espace de coopération, de libre échange. Une création, une fois publique, devient une coproduction entre l’auteur et son public, qui s’approprie l’œuvre. Pour Florent Latrive, ce serait une sorte de continuum dans la production de connaissances. Lawrence Lessig soutient que la créativité et l’innovation s’appuient toujours sur le passé. Des sociétés libres devraient rendre le futur possible en limitant le pouvoir du passé. Notre société est de moins en moins libre.

Sous le Front Populaire, le ministre de la culture Jean Zay fait appliquer une réforme du droit d’auteur qui sert au profit des éditeurs, des producteurs, tout comme aujourd’hui. La loi instituant le droit d’auteur en 1957 est complétée en 1985 par une redevance sur les supports servant à la copie, reversée à des organismes de gestion collective des ayants droits. Une nouvelle concurrence s’impose. L’idée est de trouver un équilibre entre la libre circulation et le respect des créateurs. En réponse à cela, le site d’Universal Music propose des chansons au format WMA. Afin de pouvoir les lire, l’écoute doit se faire à l’aide de logiciels agréés. Avec ce format, la copie s’avère impossible.

Puis, avec la mise en place de protection sous système DRM (Digital Right Management), les commerçants du monde de la culture ne vendent plus des œuvres mais du temps de consommation culturelle. Ceci représente donc bien un danger et il va falloir être attentif pour pallier à une défaillance du marché qui se fait de plus en plus grande, également avec les débordements que l’on peut observer avec l’usage de la défense de la propriété intellectuelle. Ainsi, les belges David et Stephen Dewaele, alias les 2 many DJ’s,46 à la sortie de leur album « As heard on radio soulwax », mix de plusieurs chansons trafiquées et fusionnées avec d’autres, ont dû contacter toute personne titulaire de droits. C’est pourquoi, ils ont été interdits de mixer Beck, Daft Punk, les Beastie Boys car « c’est la politique des majors comme Warner, Virgin, Geffen de ne pas accorder d’autorisation pour reprendre leurs artistes … ils se les gardent pour leurs propres compilations », précisent les deux frères. Autre anecdoteles concernant: bien qu’ayant obtenus les droits pour une chanson des Destiny’s Child, ils ont été poursuivis en justice par Sony Belgique car selon eux, ils ont dégradé la chanson en la mixant avec celle du groupe pop rock 10CC.47

Cette histoire démontre bien que l’usage des droits de la propriété intellectuelle se dégrade de plus en plus pour devenir un vulgaire marché. A partir de quel moment la dissémination de la musique entraîne-t-elle un manque à gagner pour le producteur de l’œuvre ? Si je chante sous la douche ? Si je chante avec mes amis dans une soirée ? Si je joue de la guitare dans la rue ? Jusqu’où ira-t-on pour défendre ses droits ? « La liberté de l’internaute, celle de choisir sa musique, c’est aussi la liberté du créateur. Voilà un enjeu culturel et sociétal majeur ».48

Désormais, nous pénétrons dans une phase du capitalisme moderne marqué par la marchandisation. En effet, la valeur des produits se situe de plus en plus dans l’innovation, la créativité, le marketing et de moins en moins dans la fabrication. L’économiste Daniel Cohen déclare que « Nike coûte aussi cher à produire comme objet social que comme objet physique ».49 L’immatériel plus que le matériel explique de façon croissante le prix des marchandises.

L’industrie du disque combat le P2P comme Microsoft combat Linux. Comme le remarque Florent Latrive, « la gratuité est la victoire de la valeur d’usage sur la valeur d’échange ». Jean-Louis Sagot-Duvauroux ajoute « quand un bien est gratuit on est renvoyé à sa capacité à en jouir ».50 On distingue deux catégories opposées : la concurrence avec les produits marchands et la coopération avec la gratuité.

Lire le mémoire complet ==> (La circulation de la musique à l’ère du média numérique en ligne : innovations technologiques et impacts sur la médiation des artistes)
Mémoire de Master 1 Projets Culturels – Domaine Sciences des Interactions Humaines
mention Esthétique, Arts et Sociologie de la Culture spécialité Industries Culturelles
Université Paul Verlaine Metz – UFR – Science Humaine et Arts

Table des Matières :

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34 Le Fessant Fabrice, Peer-topeer, comprendre et utiliser, éd.Eyrolles.
35 Tarik Krim, « le P2P un autre modèle économique pour la musique », Etude remise à l’Adami, 16 juin 2004.
36 Source : http://rmd.cite-musique.fr/observatoire
« Le marché du support musical au 1er trimestre 2007 (CD audio et DVD musical) »
37 Le Fessant Fabrice, le peer-to-peer, comprendre et utiliser, éd. Eyrolles
38 Le MP3, ou plus précisément le MPEG-1 Layer Three, est une technologie développée au début des années quatre-vingt-dix et initialement destinée à transformer des vidéos de films en fichiers numériques de petite taille. Très rapidement il est apparu que cette technologie pouvait également être utilisée pour compresser de la musique, permettant ainsi à un simple CD-Rom de contenir jusqu’à l’équivalent de douze CD.
39 Source : http://www.npgmusicclub.com
Le Musicology Download Store est le premier site de téléchargement indépendant et appartenant à un artiste Prince distribue ses albums de manière indépendante depuis 1996, par l’intermédiaire de son site internet NPG Music Store et sa société de production NPG Music.
40 Florent Latrive, « Du bon usage de la piraterie », éd. Exils, 2004, p. 98.
41 Nicole Vulser, « Longtemps épargnée, l’industrie nationale est touchée par la chute des ventes », Le Monde, 17 septembre 2003.
42 Charles Aznavour et al., Une lettre ouverte des chanteurs pour la défense de leurs droits, 25 janvier 2001.
43 Pierre-Joseph Proudhon, Les Majorats Littéraires (1863), in Dominique Sagot Duvauroux, p.155
44 Les notions de bien public et de bien privé renvoient à la logique marchande, à la rencontre de l’offre et de la demande qui fixe le prix d’une marchandise ou encore d’un service. Les biens privés répondent à une telle logique. Les biens publics n’y répondent pas : au sens économique, ce sont des biens dont la création, l’émergence ou l’exploitation échappe à la logique du marché, parce qu’un calcul coûts-avantages est impossible en ce qui les concerne. Sa création et son exploitation impliquent que tous y contribuent indépendamment du bénéfice individuel retiré.
45 Florent Latrive, Du bon usage de la piraterie, éd. Exils, 2004, p.99
46 La techno et le rock sont des univers poreux. Et les 2 Many DJ’s sont représentatifs de deux ou trois décennies d’échange entre les deux mondes. Tout d’abord parce que ces deux frères font également partie d’un fameux groupe de rock belge: Soulwax, dans la lignée de Deus. Surtout parce que leur style, le mash-up, fait cohabiter avec jouissance les riffs de guitare bien connus, les refrains fédérateurs et les beats technoïdes.
47 Tony Fletcher, « Everybody wants to be 2 many DJ’s », interview de David et Stephen Dewaele, ijamming.net, 2003.
48 Bernard Miyet, Président du Directoire, La musique en morceau, nov. 2004.
49 Daniel Cohen, « La mondialisation et ses ennemis, Grasset, Paris, 2004.
50 Source : Périphéries, www.peripheries.net/g-sagot1.htm
Jean-Louis Sagot-Duvauroux, « La gratuité est un saut de civilisation, Périphéries, www.peripheries.net/g-sagot1.htm