Du terroir au territoire touristique – patrimoine viticole

By 30 November 2012

Du terroir au territoire touristique, un enjeu de la mise en tourisme du patrimoine viticole – Partie 3 :

Introduction

Les actions déployées par les différents acteurs locaux pour développer l’œnotourisme sont menées à l’échelle d’un terroir, ou du moins s’inscrivent dans une démarche qui tient compte du terroir, conçu comme un ensemble pédologique, historique et socio-économique cohérent. Aussi, nous sommes amenés à nous demander si la mise en tourisme du Chianti Classico ne favorise pas l’émergence d’une destination touristique, voire d’un territoire, ayant pour périmètre la zone de production, et ce en dépit des frontières administratives.

En effet, si le Chianti Classico est un terroir, c’est-à-dire un espace économique homogène spécialisé dans la production d’un vin, il s’étend sur deux provinces, et se compose de deux ensembles administratifs distincts : le Chianti Fiorentino dans la province de Florence et le Chianti Senese dans la province de Sienne. D’autre part, comme nous l’avons vu, l’appellation Chianti est accordée à des vins dont les zones de production ne sont pas localisées dans l’ensemble géographique reconnu comme étant celui du Chianti historique. La partie suivante du document aura donc pour objectif d’évaluer en quoi le terroir prend progressivement les attributs d’un territoire touristique conçu comme un espace de projet pertinent, et dans quelle mesure il est reconnu comme tel.

Nous analyserons dans un premier temps les conséquences en termes d’aménagement et de promotion touristique de la répartition du Chianti Classico sur ces deux provinces.
Nous étudierons ensuite les actions menées par les acteurs privés locaux qui contribuent à la construction d’un véritable terroir touristique, soit d’un espace cohérent d’un point de vue identitaire et attractif aux yeux des visiteurs. Nous verrons plus particulièrement le rôle central que joue le Consortium Chianti Classico, actif sur les huit communes, dans ce processus.

Enfin, nous mesurerons l’impact de ce phénomène au niveau des collectivités locales. Plus précisément nous montrerons qu’une véritable gouvernance s’établit progressivement à l’échelle des huit communes et que le terroir devient un échelon à part entière dans le cadre de la gestion touristique.

1. Une destination divisée entre deux territoires politiques

Certes, le Chianti est un espace délimité et habité par une communauté qui s’est approprié ses ressources naturelles, à savoir les terres, pour les exploiter. Aujourd’hui spécialisé dans la viticulture, ses occupants ont mis en place un système d’échanges destiné à produire de la richesse et à s’approvisionner en biens. Il rassemble ainsi quatre des cinq actes de fondamentaux constitutifs d’un territoire selon Georges BRUNET : l’habitation, l’appropriation, l’exploitation et la communication et les échanges (BRUNET, 2001 ; MERENNE-SHOUMAKER, 2002). Seul manque le sous-système territorial qui renvoie à la gestion, c’est à dire l’action qui coordonne toutes les autres : « La gestion permet le fonctionnement de l’espace en assurant l’intégration des hommes et des fonctions, en résolvant les conflits, en développant les projets. » (MERENNE- SHOUMAKER, 2002).
En effet, si le Chianti Classico est un terroir, il ne correspond pas à un territoire institutionnel. Il s’étend sur deux circonscriptions administratives distinctes et se trouve donc soumis à deux organes de gestion distincts. Il convient donc d’étudier les contraintes qu’implique cette situation en ce qui concerne le développement et la promotion du tourisme viticole.

Le parcours des sites internet de promotion touristique, la lecture d’enquêtes, les renseignements collectés lors d’entretiens et les observations faites sur place ont fourni des éléments de réponses.

1.1 Deux provinces, deux administrations pour l’aménagement des territoires

Les communes du Chianti dépendent de collectivités toscanes distinctes. Tavarnelle val di Pesa, Barnerino val di Pesa, San Casciano in Val di Pesa et Greve in Chianti dépendent de la province de Florence tandis que Radda, Gaiole, Castellina in Chianti et Castelnuovo Berardenga sont situées dans la province de Sienne. Elles sont donc en partie gérées par des divisions administratives distinctes. De cette situation découlent trois conséquences.

La première conséquence est que les communes doivent composer avec des règlements et des instances politiques distinctes. En effet, les provinces sont compétentes dans la planification locale et le zonage du territoire ainsi que dans la réglementation des transports et la maintenance des routes secondaires, soit deux domaines relevant de l’aménagement des territoires (Partie II de la Constitution italienne, art 114 et s). Aussi, si les projets d’aménagement ou de développement peuvent être élaborés au niveau intercommunal, chacune des municipalités y participant doit être localisée sur la même province. En outre, la plupart des enquêtes économiques et sociales, quantitatives et qualitatives, sont réalisées et harmonisées à l’échelle de la province, et si les programmes de développement sont en général élaborés au niveau intercommunal, ils sont réalisés entre communes d’une même province.

Chaque province est d’ailleurs divisée en sous-secteurs appelés area qui réunissent des communes constituant un ensemble géographique ou économique cohérent susceptible de constituer un espace de projet et de concertation. Les communes de Tavarnelle, de Barberino, de Greve et de San Casciano sont réunies dans un même sous-secteur, lequel est nommé Chianti Fiorentino par les instances de la province de Florence. De la même manière, sur la province de Sienne, les communes de Gaiole, Radda, Castellina et de Castelnuovo Berardenga sont rassemblées dans l’area Chianti Senese. Certes, les noms attribués aux deux ensembles administratifs semblent attester que le Chianti est bien reconnu par les instances politiques toscanes comme n‟étant composé que des huit principales communes sur lesquelles s’étend la zone de production du Chianti Classico. Aux yeux des pouvoirs locaux, le Chianti constitue donc un espace géographique délimité, et situé sur les collines du Chianti, entre Florence et Sienne, et ce en dépit de l’existence de zones viticoles produisant également du vin Chianti dans des zones périphériques en Toscane.

Néanmoins, cet espace reste divisé en deux area gérées de manière indépendante. Chacune des parties mène des actions de développement touristique de son côté, lesquelles incluent parfois des communes extérieures à la zone du Chianti. A titre d’exemple, les quatre communes localisées sur la province de Florence ont mis en place des projets de promotion touristique qui se sont traduits par la constitution d’un portail internet. Or la commune de Bagno A Ripoli y participe alors qu’elle n‟est pas située dans la zone de production du Chianti Classico. Dans le cadre de leur politique de développement, les communes du Chianti se sont donc aussi unies à des territoires extérieurs aux limites de la zone Chianti Classico.

D’autre part, en Italie, les enquêtes statistiques et qualitatives sont réalisées et harmonisées à l’échelle des provinces. Conçues comme des outils d’analyse territoriale permettant de déterminer des choix politiques futurs, elles sont élaborées et exploitées au niveau de la collectivité compétente en matière d’aménagement. Ce phénomène s’observe en particulier à travers les périmètres choisis pour élaborer des enquêtes qualitatives, à l’image de l’enquête de 2006 sur « les synergies entre les opérateurs pour l’enrichissement du produit de l’area » (CST « Le sinergi fra operatori per l’arricchimento del prodotto d’area », 2006), réalisée par le Centre d’études touristiques de Florence auprès des agriculteurs du Chianti Fiorentino. Les enquêtes touristiques annuelles sont donc menées séparément dans Chianti Senese et le Chianti Fiorentino, et ne sont pas publiées conjointement comme pour une destination à part entière.

Enfin la troisième conséquence découle du fait que la gestion des transports relève des compétences de la province. Peu de transports publics relient les communes du Chianti entre elles. Chaque capitale de province possède un réseau en étoile qui dessert plus ou moins bien les communes périphériques en fonction de leur situation géographique et les seuls moyens de transport qui assurent la liaison entre les provinces de Sienne et de Florence sont le train, dont la ligne de chemin de fer passe à l’ouest du Chianti, des bus directs Florence-Sienne, une ligne de bus Florence-Sienne, qui passe entre autres par San Casciano, Tavarnelle, Barberino Val d’Elsa et Poggibonsi, et une ligne qui relie Florence à Gaiole in Chianti via Greve, Radda et Castellina in Chianti. Les communes du Chianti ne sont donc pas interconnectées. Il faut se rendre à Florence ou à Sienne pour rejoindre Gaiole ou Radda depuis San Casciano in Val di Pesa. Les arrêts sont de plus peu nombreux (la ligne Firenze-Poggibonsi prévoit six arrêts par jour en période scolaire). Ce manque de coordination au niveau des transports et les problèmes de desserte figurent parmi les principales critiques formulées par les touristes auprès des professionnels du tourisme (CST, 2006, Enquête de satisfaction de la clientèle du Chianti Classico ; Province di Firenze, La governance del turismo della provincia di Firenze, 2010). Les visiteurs se plaignent ainsi de la difficulté qu’ils éprouvent à passer d’une commune à l’autre en transports en commun. Les limites administratives et l’absence de coordination au niveau des aree du Chianti sont ressenties comme un désagrément par les touristes au cours de leur séjour. Bien que le Chianti Classico soit vécu par les visiteurs comme une destination touristique à part entière, et ce indépendamment des découpages institutionnels, l’existence de deux provinces compétentes sur ce même espace crée donc un effet de césure, qui ramène finalement au statut de terroir et non de territoire de la zone concernée. Cette situation peut alors être perçue comme une entrave au développement de la destination spécialisée dans le tourisme viticole.

Lire le mémoire complet ==> (La mise en tourisme du patrimoine viticole : l’exemple du Chianti)
Mémoire professionnel présenté pour l’obtention du Diplôme de Paris 1 – Panthéon Sorbonne
Université de Paris 1 – Institut de Recherche et d’Etudes Supérieures Du Tourisme