Des pratiques musicales de jeunesse persistantes

By 22 November 2012

1.2. Un fossé culturel entre générations ?

1.2.1. Des pratiques musicales de jeunesse persistantes

La musique est nostalgie. Les pratiques musicales des individus laissent transparaître une persistance des goûts musicaux de jeunesse. L’éducation et la culture musicale sont en effet un des piliers de la construction identitaire. Leur persistance au fil du temps assure donc une stabilité identitaire :
« J’écoute l’opéra, les grands classiques, Schubert, Chopin, Schumann. J’ai une formation de base classique, donc j’ai toujours écouté ça. » (Claudine, F, 60 ans, médiatrice familiale)

Pour certains, Internet a constitué un vecteur de retour aux pratiques musicales de jeunesse. Si la technologie aspire un pas vers la modernité, elle ne se met cependant pas en opposition avec l’aller-retour vers le passé. Internet favorise ainsi le rapprochement des individus avec leurs pratiques musicales de jeunesse :
« Et maintenant on retrouve la musique de notre jeunesse qu’on n’écoutait plus pendant un certain temps, grâce à Internet. Donc j’ai retrouvé les disques que je n’aurais jamais pensé à acheter. » (Jacques, H, 51 ans, anesthésiste)

L’écoute des musiques de jeunesses est un moyen pour les individus de se projeter dans le passé. Arrivés à un âge où la vie passée est équivalente, voire supérieure au temps alloué à l’avenir, les individus ont davantage de marge pour prendre du recul sur le passé. Ainsi, certains réécoutent seulement depuis peu leurs musiques de jeunesses en souvenir du « bon vieux temps ». La musique est donc une interface de remémoration d’une période de vie :
« Je dirais que c’est un peu nostalgique. Depuis quelques temps je reviens pas mal aux années 70-80, un peu pour me rappeler le bon vieux temps. » (Damien, H, 47 ans, fonctionnaire de La Poste)

Les musiques de jeunesse ont une symbolique forte. Elles sont assignées à un temps révolu, à une époque de vie. Certains y restent attachés par nostalgie. D’autres ont maintenus leurs goûts musicaux de jeunesse comme ils se maintiennent dans une culture à laquelle ils se sont socialisés. Avec l’avancée en âge la tension pour la réalité éloignée est donc plus forte qu’au temps de la jeunesse où la tension au monde est déterminée par ce que l’individu fait ou compte faire. Néanmoins, à côté de cette persistance des musiques de jeunesse, l’individu voit ses goûts musicaux évoluer en même temps qu’évolue la société :

« Il y a certaines musiques qui nous ont marquées, les Beatles, c’est des choses qui nous marquent et j’ai toujours plaisir à écouter. C’est vrai qu’on a plaisir à les écouter parce que ça nous rappelle des souvenirs. Mais j’en perds un peu les noms ! C’est vrai que dans les goûts j’ai évolué parce que j’écoute beaucoup de chansons actuelles. Mais avec nostalgie j’écoute aussi les musiques qui ont marquées certaines époques de ma vie. » (Laurent, H, 54 ans, capitaine de police)

1.2.2. Une captation de l’actualité musicale sous contrainte d’une culture musicale générationnelle

Bien que les musiques de jeunesse persistent encore aujourd’hui dans les pratiques des enquêtés, ceci n’est pas antinomique avec l’intérêt porté à l’actualité musicale. En effet, les individus ne sont pas cloîtrés dans des pratiques générationnelles. Ils s’informent et s’imprègnent de la musique actuelle. Cette imprégnation est pour certains transmise par les enfants qui contraignent le parent à entendre la musique « jeune ». Si avec l’avancée en âge la tension vers le passé se renforce, la tension au monde présent et à la réalité sociale demeure toujours :
« Le rap je peux écouter, la techno aussi, mais à petite dose. J’écoute toutes sortes de musiques. Comme les enfants écoutent la techno, ils aiment bien mettre fort et que je ne vais pas aller leur dire d’éteindre, t’es obligé d’entendre. Moi ça ne me gène pas. La techno je vais écouter un morceau ou deux, mais après ça fait trop boum boum boum. Je peux écouter de tout. » (Suzanne, F, 59 ans, assistante maternelle)

Cependant la captation des musiques actuelles apparaît sous contrainte d’un univers musical de jeunesse bien présent, et qui structure l’interprétation de ces musiques nouvelles. Ainsi, la musique techno est assimilée à la musique disco mais avec des instruments électroniques. Le monde est ainsi appréhendé et compris à travers la culture d’origine et les choses qui font sens pour l’individu :
« Par exemple la techno je ne peux pas dire que j’aime bien mais je ne la rejette pas. La techno c’est comme la disco des années 70 quand j’étais adolescent, avec des instruments électroniques. » (Jacques, H, 51 ans, anesthésiste)

Bien que les musiques actuelles fassent partie intégrante des pratiques musicales des enquêtés, certains individus ont une culture musicale propre à leur époque. Un décalage culturel s’opère alors face à la culture musicale « jeune ». Le rap notamment est décrit comme un genre exclu de leurs pratiques musicales. Ce genre musical est en effet étranger à la culture musicale de l’enquêté qui s’est forgée dès l’enfance. Ainsi, l’ouverture de l’individu à la musique actuelle est entravée par une culture d’origine persistante :
« J’écoute les musiques d’aujourd’hui. Mais pas toutes, le rap j’écoute pas. J’écoute la musique pop rock d’aujourd’hui. Même si je n’écoute pas tous les styles musicaux, je m’informe. Il y en a que je ne supporte pas et d’autres que j’aime bien. Le rap ça m’est complètement étranger. Je ne supporte pas. Mais ça n’a rien à voir avec les gens qui chantent le rap. Parce que souvent ce sont des noirs qui chantent le rap, et la musique rock c’était des noirs aussi à l’époque, et j’aimais bien. Mais le rap, le mec qui crache des insanités, ça ça m’est insupportable. » (Jacques, H, 51 ans, anesthésiste)

1.2.3. Ouverture et apprentissage de la « culture jeune »

Certains enquêtés au contraire se positionnent dans une démarche d’ouverture totale à la « culture jeune ».

Les pratiques d’écoute du rap ou encore du slam en témoignent d’ailleurs :
« J’aime bien certains trucs de slam, c’est très bien. J’écoute aussi un peu de rap parce qu’il faut aussi que je me tienne informée de l’actualité. » (Rachel, F, 51 ans, avocate)

Cette ouverture témoigne d’une part d’une volonté de comprendre les jeunes générations que sont leurs enfants. L’individu s’implique donc dans une démarche de compréhension de la jeune génération qu’il est amené à côtoyé :
« Moi je trouve que c’est important d’écouter la musique d’aujourd’hui, d’abord parce qu’on n’est pas perdu par rapport à nos enfants, notamment quand on a un fils qui fait du rap. Et puis parce que aussi je fais du droit des mineurs, donc je suis en contact avec pas mal de mineurs, je suis en contact avec des enfants au karaté. » (Rachel, F, 51 ans, avocate)

Trois postures culturelles sont donc perceptibles au sein de la population enquêté. D’une part les goûts musicaux de jeunesse persistent. La culture musicale d’origine contraint d’ailleurs l’ouverture de certains individus aux musiques actuelles. Mais la volonté d’appartenir au temps présent et l’éloignement de l’individu face à sa jeunesse entraîne un changement des pratiques musicales. Ainsi pour certains l’intérêt porté aux musiques actuelles est récent. Il ne relève pas seulement d’une volonté de vivre plus au présent. Il relève également d’un environnement changeant. Avec les enfants qui grandissent et qui s’individualisent au travers de leurs propres goûts musicaux, les parents sont alors sujets à entendre d’autres univers musicaux :
« Plus ça va plus j’en écoute, plus je m’intéresse à la musique actuelle. Mais pendant longtemps je ne m’intéressais qu’à la musique de mon adolescence. J’écoute toujours la musique de mon adolescence qui est la musique que je préférais. Je pense que c’est l’âge, le temps qui passe. Je pense qu’au fur à mesure, je m’éloignais de l’adolescence. Il y a un élément aussi c’est l’adolescence des enfants. C’est incroyable l’impact que ça a sur les parents l’adolescence des enfants. Je crois que c’est au moment où ils se sont intéressés eux à la musique pendant l’adolescence que moi j’ai commencé à m’y intéresser. » (Rémi, H, 54 ans, psychiatre)

Cette ouverture à la « culture jeune » est finalement un moyen de ne pas se confiner vers une culture du passé.

L’adoption de pratiques « jeunes » donne alors à l’individu le sentiment de ne pas se cloîtrer dans des pratiques socialement perçues comme obsolètes :
« Je trouve aussi que on doit évoluer et que c’est une façon de vieillir moins vite que de ne pas se recroqueviller sur les choses du passé, et de s’ouvrir sur ce qui se fait maintenant, ne pas dire de notre temps c’était mieux. Bon il y avait que j’estime très bien de notre temps, il y avait des choses complètement ringardes, il y a des choses que je trouve très bien maintenant et qui me plaisent. Je pense que c’est aussi continuer à s’ouvrir à la société, l’évolution elle est partout, y compris dans la musique. Donc si on se tient en retrait de l’évolution dans certains domaines c’est un peu dommage culturellement. » (Rachel, F, 51 ans, avocate)

En définitive, la culture et le vécu des individus sont formateurs de pratiques et d’une identité générationnelle. Cela rejoint alors les propos de J.C Kaufmann qui dans L’invention de soi34 explique que le positionnement par rapport au processus identitaire est « fortement marqué par le cycle de vie » puisque « la créativité identitaire a incontestablement son temps fort : c’est la jeunesse. » Néanmoins les individus ne veulent pas se résigner à appartenir à une génération donnée. Ils s’attachent à vivre le temps présent et ont des pratiques qui ne peuvent restreindre leur identité à une identité générationnelle. Cependant, c’est aussi le regard des autres qui façonne l’identité de l’individu. Comment les individus perçoivent alors les impacts du vieillissement sur le regard que les autres portent sur eux- mêmes ?

Lire le mémoire complet ==> (Les 45-60 ans : âges de transition)
Master 2, Magistère de sciences sociales appliquées à l’interculturel
Université Paris Descartes, Faculté des Sciences Humaines et Sociales Sorbonne