Des pratiques liées au cycle de vie ?

By 11 November 2012

2. Des pratiques liées au cycle de vie ?

La consommation des individus évolue tout au long du cycle de vie. L’individu consomme en effet différemment lorsqu’il est adolescent ou à l’âge adulte. La population concernée par la présente enquête appartient à une tranche d’âge où les premiers signes de vieillissement amorçant des changements d’ordre physiologique apparaissent. La perspective temporelle également se raccourcit. Face à cela, les pratiques des individus évoluent-elle ? Si les effets du vieillissement entraînent de nouvelles pratiques, la manière de consommer est-elle la même pour tous les individus appartenant à la même tranche d’âge ?

2.1. Une évolution des pratiques liée à des effets de structure

2.1.1. Une évolution des loisirs impactée par l’évolution de la situation familiale

L’avancée en âge des parents c’est aussi le développement des enfants qui se socialisent au monde qui les entourent. Le développement des enfants passe par une évolution de leurs activités, notamment des loisirs. Du discours de certains enquêtés ressort un phénomène d’influence des enfants sur le choix des activités des parents. Les pratiques des enfants influencent donc celles des parents par un effet d’imitation :

« Le rugby, j’ai commencé à 8 ans, donc ça fait 39 ans que j’en fais. L’athlétisme aussi, j’en ai toujours fait. La clarinette, j’en avais fait pendant 6 ans, mais j’ai arrêté. En fait mon fil s’est mis à la guitare et on a un piano, ma fille fait un peu de piano. Donc du coup moi aussi je m’y suis mis. La clarinette je trouve que c’est un loisir autre que le sport, c’est quelque chose que je peux faire tout seul. » (Damien, H, 47 ans, fonctionnaire de La Poste)

L’évolution des loisirs des enquêtés est également à mettre en perspective avec le départ des enfants. D’une part ce gain de temps libre impacté par leur départ est la possibilité pour les parents d’accroître leur temps de loisirs. D’autre part, ce départ vient désengorger les parents des contraintes auxquelles ils sont subordonnés, telles les tâches ménagères quotidiennes, la coordination avec le calendrier des enfants, ou encore la nécessité d’être à proximité de ces derniers au détriment d’un temps libre personnel. La présence des enfants contraint les parents à calculer. Dans l’optique de partir en vacances, les parents doivent ainsi calculer l’adéquation des périodes de vacances scolaires avec les périodes de vacances des parents. Le départ des enfants constitue donc un déterminant dans l’évolution des loisirs des parents. Il laisse place à davantage de spontanéité et de temps de loisirs disponible :

« Avant je n’avais pas de loisirs. Avec les enfants qui étaient petits, je n’en faisais pas. Maintenant je prends le temps, mais avant je ne le prenais pas. J’avais pas le temps, le samedi c’était les courses, le ménage, tu travailles toute la semaine. Quand tu travailles et que tu as des enfants tu n’as plus le temps. Tandis que là même si le ménage n’est pas fait, c’est pas grave. Je le ferai demain. Je me pose et je prends le temps. C’est -à-dire que ça va tellement vite qu’on a intérêt à prendre du temps, respirer un peu. Quand on est jeune, on ne respire pas. On est à gauche, à droite, il y a les gosses. » (Françoise, F, 55 ans, manutentionnaire en intérim)

Au-delà de leur départ, c’est la capacité d’autonomie des enfants qui impacte sur l’évolution des pratiques de loisirs. A partir de l’adolescence notamment, phase de transition entre l’enfance et l’âge adulte, les enfants se détachent des parents progressivement en vue d’acquérir leur autonomie. Ce détachement progressif laisse donc aux parents la possibilité d’accroître leur temps de loisirs :

« Quand j’étais plus jeune on n’allait pas au cinéma parce que c’était quand même assez cher. Quand je me suis mariée et qu’on a eu les enfants on n’y allait pas parce qu’il fallait faire garder les enfants et que c’était un peu compliqué. Mais par contre on est retourné voir des spectacles et des concerts à partir du moment où les enfants étaient autonomes qu’on pouvait les laisser seuls. » (Rachel, F, 51 ans, avocate)

Si le départ des enfants apporte un gain de temps de loisirs, ce sont aussi les conséquences de la perte de rôles sociaux liés au départ des enfants qui structure l’évolution de la pratique de loisirs. En effet, comme l’exposent Robert Havighurst et Ruth Albrecht dans leur théorie de l’activité exposée en 1953, l’individu compense la perte de certains rôles antérieurs par l’intensification d’autres rôles. Ainsi, la détérioration du rôle parental est compensée par un investissement dans d’autres domaines d’activité comme les loisirs, ou par un renforcement des liens sociaux avec les groupes de pairs à travers certaines activités :

« Je sors un peu plus qu’avant. Avant je n’osais pas le faire parce que je n’osais pas laisser les enfants tout seuls, ou ils ne voulaient pas me suivre, à un âge ils ne veulent plus suivre, donc je m’interdisais de sortir sans eux. Maintenant j’y vais. Je me donne plus de libertés. Samedi midi je suis partie au resto avec une amie, avant je ne l’aurais pas fait parce qu’il y avait les enfants. Donc je m’empêchais beaucoup de faire des choses par rapport aux autres. Je prends du temps pour moi. Maintenant mon week end c’est à moi. » (Suzanne, F, 59 ans, assistante maternelle)

Pour les individus ayant construit leur vie sociale au sein de la famille comme les mères au foyer, le départ des enfants est au contraire un facteur de désintégration avec les pratiques de loisirs. En effet, pendant leur scolarité, les enfants sont des médiateurs des interactions sociales des parents. En particulier pour les mères au foyer qui ont moins d’instances de socialisation secondaire contrairement aux individus intégrés dans le monde professionnel. Ainsi, les espaces d’activité des enfants constituent des espaces de socialisation et de tissages des liens sociaux en dehors de la cellule familiale. Le départ des enfants et la désintégration du rôle parental peuvent alors avoir un effet de désengagement vis-à-vis des activités de loisirs. C’est alors le degré d’investissement dans le rôle parental et la capacité réactive au changement à former une nouvelle réalité qui est déterminante :

« Avant j’avais des contacts avec les gens à l’école, donc on faisait de la gym ensemble. Mais là comme je ne connais plus grand monde parce que je n’ai plus de contacts à l’école, parce que quand on ne va plus à l’école, on n’a plus de contacts avec les gens. On a des contacts avec les voisins, mais c’est plus les mêmes contacts. Pour l’instant on fait plein de trucs tous les deux avec mon mari. » (Carole, F, 52 ans, mère au foyer)

2.1.2. Une évolution des loisirs liée à l’évolution du budget

L’avancée en âge s’accompagne pour certains enquêtés d’une augmentation de leurs revenus. Le départ des enfants a d’une part des effets structurels sur le budget familial puisque une partie du budget réservé à la consommation des enfants est débloquée et restitué aux parents. Par ailleurs, l’augmentation des revenus peut correspondre à une ascension sociale au niveau professionnel, mais aussi à une modification du comportement d’épargne du ménage. La théorie du cycle de vie de Franco Modigliani13 explicite ce phénomène. Partant de l’hypothèse de la rationalité de consommateurs maximisant leur utilité et allouant leurs ressources de manière optimale sur la durée de leur vie, l’auteur montre ainsi que le comportement d’épargne d’un agent économique est une fonction variable dans le temps. Ceci s’explique par le fait que l’agent économique fait varier le montant de son épargne dans le but de maintenir, tout au long de la vie, un certain niveau de consommation et donc de revenu. Dans sa jeunesse, l’agent économique consomme même en l’absence de revenu, son épargne est donc négative. Dans sa vie active, l’agent économique va progressivement accroître son effort d’épargne au fur et à mesure que son revenu augmente pour anticiper la baisse de revenu liée au passage à la retraite. A l’approche de la période de retraite, l’agent économique va puiser dans son épargne pour maintenir sa consommation au niveau antérieur. L’augmentation du budget du ménage permet ainsi aux individus d’accroître leur investissement dans les pratiques de loisirs, et d’accéder à des loisirs nouveaux :

« L’opéra comme c’est très cher, c’est depuis qu’on est très vieux et riches ! Le théâtre c’est déjà plus abordable, donc on a toujours eu un abonnement théâtre. Le club de randonneurs, ça fait aussi un certain nombre d’années. Les voyages c’est pareil, c’est depuis qu’on a plus de moyens financiers. » (Claudine, F, 60 ans, médiatrice familiale)

L’effet de budget n’entraîne pas uniquement une évolution quantitative des pratiques de loisirs, c’est aussi une évolution qualitative. Pour les voyages par exemple, un niveau de vie plus élevé permet aux enquêtés de voyager vers des destinations plus lointaines, dans un environnement moins contraignant où le séjour est entièrement pris en charge.

Ainsi, l’évolution qualitative des voyages laisse plus de place au repos et à la détente :
« On a fait régulièrement une année au ski, l’été on est toujours partis, même si c’est en France. C’est pas la fréquence, c’est plutôt le style ou le fait d’être lointain. Ou la forme, au lieu d’être une location dans un appartement ou on va faire sa cuisine soi même parce que c’est moins cher, là c’était la croisière. Mais au niveau fréquence non, parce que on est encore actifs. Peut-être qu’on en fera plus quand on sera à la retraite, qu’on aura plus de temps.» (Claudine, F, 60 ans, médiatrice familiale)

Si l’évolution du revenu des ménages impacte sur les pratiques de loisirs, l’avancée en âge ne s’accompagne pas pour tous les individus d’un accroissement de leurs revenus. Pour les individus appartenant à la classe sociale inférieure, leur niveau de budget ne leur permet pas d’envisager un accroissement de leurs loisirs, notamment des voyages. Pour les individus ayant vécu des ruptures professionnelles ou familiales comme un divorce, l’altération du budget familial constitue également une entrave à l’évolution ascendante de leurs pratiques de loisirs. Si l’avancée en âge s’accompagne pour certains d’une augmentation de leur pouvoir d’achat, ce cheminement est sous contrainte de facteurs économiques et familiaux :
« Je ne voyage pas tellement parce que financièrement c’est limité. » (Damien, H, 47 ans, fonctionnaire de La Poste)

2.1.3. Une évolution des loisirs mise en perspective avec la situation professionnelle

A l’approche de la retraite, certains enquêtés envisagent déjà leur reconversion à travers de nouveaux loisirs.

Cette anticipation de l’évolution professionnelle amène donc l’individu à se projeter davantage dans une vie de loisirs :
« Moi j’ai passé mon permis moto il y a 10 ans, dans l’optique de me dire un jour si je n’ai plus de boulot, j’ai encore le plaisir de me faire plaisir. Ma femme me l’a laisser le passer parce que je voyais toujours à long terme le fait de me projeter. » (Laurent, H, 54 ans, capitaine de police)

Si certains enquêtés sont fortement investis dans leurs obligations professionnelles, ce qui ne laisse que peu de place pour les loisirs, d’autres ont un plus grand détachement face à leur vie professionnelle. En effet, le regard posé sur le parcours professionnel et l’avenir restant amène une redéfinition des priorités. Après avoir passé une partie de leur vie à travailler, certains se libèrent de leur activité professionnelle pour se tourner davantage vers des activités de loisirs. Cette revisite des priorités est également mise en perspective avec le phénomène de vieillissement et ses conséquences. Il s’agit de profiter de la vie notamment à travers les loisirs avant que le temps et les problèmes de santé viennent enrayer les possibilités de profiter du temps de loisir :

« On s’agrémente la vie parce qu’on a rempli des obligations, on a rempli des choses à faire, et maintenant avec les moyens qui sont les nôtres, on voudrait s’agrémenter la vie. Le jour où je n’aurais plus le projet de me faire plaisir à faire ce que j’ai, c’est que la vie n’aura peut-être plus le coup d’être vécue. Alors profitons-en tant qu’on est valide et qu’on a la santé pour le faire. » (Laurent, H, 54 ans, capitaine de police)

Les pratiques de loisirs évoluent donc en raison d’effets de structure. L’évolution de la structure familiale, du budget, ainsi qu’un détachement de la vie professionnelle concourent à une augmentation des pratiques de loisirs. Néanmoins, face à une perspective temporelle qui se raccourcit, les loisirs évoluent également de manière qualitative.

Lire le mémoire complet ==> (Les 45-60 ans : âges de transition)
Master 2, Magistère de sciences sociales appliquées à l’interculturel
Université Paris Descartes, Faculté des Sciences Humaines et Sociales Sorbonne

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13 MODIGLIANI, F., BRUMBERG, R., Utility Analysis and the Consumption Function: An Interpretation of Cross-Section Data in K. Kurihara, ed., Post Keynesian Economics, Rutgers University Press, New Brunswick, 1954.