Une approche socio-ethnographique en sciences de l’éducation ?

By 20 October 2012

Deuxième partie : une approche socio-ethnographique
« Je ne saurais (…) me dispenser de décrire les circonstances dans lesquelles ma méthode a été appliquée et les principaux moyens auxquels j’ai eu recours ; car le mérite de l’observation dépend de la pratique de l’observateur (…).
Sous ce rapport, les personnes adonnées à la science sociale devront, à l’avenir, se confronter de plus en plus à l’exemple des chimistes qui ont presque achevé l’exposé d’une découverte, lorsqu’ils ont décrit le moyen à l’aide duquel ils ont opéré. »
(Frédéric Le Play, 1866, La méthode sociale, Paris, E Dentu, 2e édit.).

1. Pourquoi une approche socio-ethnographique en sciences de l’éducation ?

1.1. Qu’est ce que les sciences de l’éducation ?

Nous ne reviendrons pas ici sur toute l’histoire des sciences de l’éducation et leur constitution, mais plutôt sur leur sens et leurs objectifs.

Il faut cependant noter que les sciences de l’éducation existent depuis trente ans. Elles produisent des recherches, forment des étudiants tout en participant à la vie universitaire. Elles doivent s’accepter et être acceptées comme une discipline à laquelle il est demandé tout à la fois, de la science et de l’action 96.

Comme toutes sciences sociales, les sciences de l’éducation ont pour objectif dans la recherche d’élaborer des connaissances et des savoirs susceptibles d’avoir des incidences pratiques dans le champ de l’éducation97.
Le champ de recherche est généralement conçu de façon plus ou moins extensible comme suit :
Au sens large, le concept d’éducation renvoie au «processus social général » de socialisation ou d’enculturation.
Dans un sens plus étroit, il concerne des «champs d’investigation spécifiques » tels que la famille et l’éducation familiale, l’école, les secteurs industriels, commerciaux et du travail social avec l’éducation ou la formation professionnelle, l’animation socio-culturelle et les pratiques culturelles industrialisées, etc.

Le secteur scolaire : école élémentaire, collège, lycée, université, institutions de formation des enseignants, qui relève d’un champ encore plus étroit.
En fait, le champ de recherche des sciences de l’éducation ne se limite pas à l’éducation scolaire et les recherches entreprises portent sur des problèmes d’éducation et de formation qui ne sont pas du seul ressort du ministère de l’Education98.

Si maintenant on considère les méthodes employées en recherche en sciences de l’éducation, on s’aperçoit qu’elles sont aussi variées que nombreuses. On peut cependant citer trois méthodes principales :
L’analyse de documents qui consiste à comparer, expliquer ou interpréter des données documentaires99.
L’enquête par questionnaire ou entretien qui sera sociologique100, psychologique101 ou ethnologique102, intensive ou extensive selon le sujet traité.
L’observation103 qui permettra de mieux connaître des situations pédagogiques ou sociales ayant à voir avec l’éducation ou la formation.

On utilisera alors différentes techniques en fonction du sujet traité.
Dans le cas de notre recherche, nous utiliserons principalement l’observation ethnographique comme nous l’exposerons plus loin, tout en l’articulant avec d’autres modes de recueil de données.
On peut classer la recherche en sciences de l’éducation en deux catégories, la recherche de type «évaluatif », et celle de type «analyse des processus ».
La recherche de type «évaluatif » résulte d’une question posée au chercheur par le décideur ou le pédagogue, engagé dans l’action d’enseigner. Le but est alors d’évaluer l’efficacité d’une méthode.
La recherche de type «analyse des processus » consiste à étudier des pratiques, des comportements, des systèmes institutionnels, pour en saisir le fonctionnement et dégager un sens général ou particulier.
C’est donc un ensemble de recherches contextualisées regroupant des recherches réflexives, mais aussi celles s ‘attachant à l’évolution des cultures et des mentalités. Ma propre recherche s’inscrit bien ici dans l’envie d’étudier l’évolution actuelle de la jeunesse, au travers de pratiques qui lui sont propres et de la recherche d’un sens qui lui est propre.

Ainsi, le rôle des sciences de l’éducation est à la fois d’accroître les connaissances pluridisciplinaires sur le phénomène éducatif, mais aussi de fournir des orientations praxéologiques, pour mieux assurer les actions entreprises dans ce champ104. Cette discipline reste en constante évolution, en fonction des demandes qui montrent bien que son champ s’étend à tous les milieux concernés par les problématiques éducatives ou pédagogiques.

Les sciences de l’éducation sont marquées par le rassemblement d’un certain nombre de chercheurs au sein de l’APRIEF qui organise chaque année la biennale de l’éducation et l’AECSE qui est, depuis 1971, l’association des enseignants et chercheurs en sciences de l’éducation. Cette dernière est très active et propose différents colloques et journées d’étude, ainsi que la publication d’un bulletin et d’un annuaire des enseignants chercheurs de la discipline.
Il serait intéressant de reprendre tous les sommaires de ces publications pour détecter le moment où les sciences de l’éducation se sont intéressées aux jeunes et aux cultures urbaines. A partir de quand et comment cette discipline inscrit-elle la banlieue dans ses thèmes, sous quelle forme et vers quelle évolution ?
Ce travail systématique d’étude des sommaires des publications peut apporter un éclairage intéressant sur les courants de pensées qui traversent les sciences de l’éducation et sur l’évolution de cette discipline face aux changements de la société.

1.2. Où se situe ma recherche ?

Les sciences de l’éducation couvrent donc trois champs principaux, la socialisation, les espaces d’intervention éducatifs hors scolaire, et l’éducation scolaire, c’est à dire l’enseignement avec l’action exercée dans la classe.

Ma recherche se situe d’abord dans le champ de la socialisation, celle-ci n’étant plus entièrement liée à la famille ou à l’école, je me situe plutôt dans un courant d’interactionnisme symbolique, à l’image de Goffman105 qui a mis en avant l’étude de relations de face-à-face, de Strauss106 qui a étudié la négociation de l’identité plurielle, de Becker107 qui a travaillé sur la normalisation, ou un courant constructiviste comme
Berger et Luckmann108 qui ont mis en avant les fondements de la société dans la vie quotidienne. Dans ce champ, bien que la socialisation primaire doit être pensée, je m’intéresse plutôt à une socialisation secondaire qui concerne davantage des champs sociaux à fort renouvellement, mais qui demande aussi au chercheur une grande mise à distance.

Les espaces d’intervention éducative, hors scolaire, sont aussi un champ qui intéresse ma recherche. Ce champ existe depuis longtemps au même titre que celui de l’école républicaine109. Comme nous l’avons vu dans la première partie de ce travail, la société a évolué, avec elle, ce champ qui se recompose du fait de la crise110. Aujourd’hui, un simple complément de formation ne suffit plus, il faut alors s’interroger sur la place de la jeunesse dans notre société, parmi les autres générations.
Et si l’on observe ce «nouvel âge de la vie », on s’aperçoit de plus en plus que les jeunes semblent se faire une place seuls, avec une manifestation d’un territoire qui leur est propre. D’un encadrement contrôlé, ils ont su déborder les limites imposées et créer de nouveaux espaces. On peut alors s’interroger sur ces espaces de la jeunesse, espaces publics, espaces institutionnels et espaces intermédiaires.

Et c’est donc en s’appuyant sur des travaux comme ceux de Goffman, Strauss ou Becker, cités plus haut, que j’envisage de mener ma recherche. Mes concepts proviendront donc du terrain, ma préoccupation étant de comprendre l’appropriation de l’espace par la jeunesse. Le travail de terrain consistera à repérer des faits, puis à interpréter comment les acteurs communiquent entre eux. La socialisation a évolué avec la société, il faut donc identifier ses nouvelles formes au travers de nouvelles pratiques et de nouvelles démarches.
On comprend bien ici que le troisième champ des sciences de l’éducation n’intéresse pas ma recherche. Ce champ reste actuellement le plus développé dans la discipline, pourtant, si on considère l’évolution de la société et de sa jeune génération, on s’aperçoit que l’insertion dépasse largement le cadre de l’école. Cette dernière, comme la famille, ne sont plus les seuls lieux de socialisation. C’est pourquoi, il est important d’identifier les changements dans la société, pour pouvoir comprendre l’évolution de notre jeunesse avec ses envies, ses besoins et ses attentes. Pour cela, il faut employer une méthode de recherche adaptée, la mienne sera socio-ethnographique.

Il me semble aussi important de préciser que mon travail trouve une origine dans des travaux antérieurs. En effet, des chercheurs comme Lepoutre111 ou Roulleau-Berger112 ont déjà su mettre en place une approche de terrain, sur le mode ethnographique, traitant de la jeunesse et des lieux qu’elle fréquente. De leur côté Payet113 ou Rayou114 a aussi abordé ces questions de jeunesse, de façon ethnographique au sein de l’école et des sciences de l’éducation.

Lire le mémoire complet ==> (La jeunesse et le rap _ Socio-ethnographie d’un espace intermédiaire)
Mémoire – Département des Sciences de l’Education
Université Paris X – UFR SPSE