Risque, incertitude et financement des micro entreprises au Maroc

By 12 October 2012

“… micro entreprises ne bénéficient que très peu du crédit bancaire. Ainsi, selon une enquête qui a été menée par le LASAARE2 en 1995 et dont les données ont été analysées par Mourji (1998), seulement 4,05% des micro entreprises interrogées ont bénéficié d’un crédit bancaire au moment de leur création. Cette proportion est confirmée par l’enquête de la Direction de la Statistique marocaine sur le secteur informel non agricole(1999/2000) et qui porte sur un échantillon plus large (8891 UPI3 contre 647 micro entreprises pour …”

Université Hassan II

Faculté des Sciences Juridiques,
Economiques et sociales.

Risque, incertitude et financement des micro entreprises au Maroc
Etude comparatiste avec les entreprises formelles du secteur manufacturier marocain.

Mémoire pour l’obtention du DESA

UFR « Econométrie Appliquée à la Modélisation Macro et Microéconomique »

Présenté et soutenu publiquement par
Fatiha BOUHARRA

Avril 2004

Jury:

Mr. Fouzi MOURJI
Professeur à la Faculté des Sciences Juridiques, économiques et sociales de l’Université Hassan II- Ain chock, Directeur du mémoire

Mr. El Bachir KOUHLANI
Professeur et Doyen de la Faculté des Sciences Juridiques, économiques et sociales de l’Université Hassan II- Ain chock

Mr. Said ELHAMINE
Chef du Service des enquêtes à la Direction des Etudes et de la Planification Industrielle

Introduction générale :

Le développement des micro- entreprises (ME1) a occupé depuis une dizaine d’années une place centrale dans le cadre de nombreuses politiques économiques. On assiste en effet, depuis les années 1980 à une importance croissante de ce type d’entreprises dans la plupart des pays en développement.

La croissance du nombre des micro entreprises est venue en réponse à un contexte socio- économique en pleine mutation : l’exode rural massif, l’échec des réformes économiques à atteindre certains équilibres fondamentaux, et plus spécialement le problème du chômage et les inégalités de revenu.

En parallèle un courant de pensée s’est progressivement développé (Morisson et Alii (1996) par exemple) décrivant les micro entreprises non seulement comme un moyen de lutte contre la pauvreté, mais aussi une solution aux problèmes de croissance dans les pays en développement.
Cependant, il apparaît que les micro entreprises au Maroc rencontrent beaucoup de difficultés qui entravent leur croissance. Parmi lesquelles, on peut citer l’accès au financement.
Il semble aussi qu’à l’origine de ces difficultés, se trouve un problème de gestion et de transmission de l’information entre les micro entreprises marocaines et leur environnement, notamment leurs créanciers, ce qui constitue un obstacle à la prise d’une décision financière optimale, mais aussi à l’accès au crédit (Henri WAMBA, (1999)).

Les théories générales de la firme, qui considèrent l’entreprise comme un lieu où cohabitent des parties contractantes à intérêts divergents, distinguent deux grandes fonctions dans l’entreprise : celle de gestion confiée aux managers et celle de contrôle dévolue aux actionnaires ou propriétaires.
Etant donné que pour les micro entreprises, il existe très peu de cas de séparation entre la fonction de gestion et celle de contrôle- puisque dans presque la totalité des cas, les chefs d’unités de production sont propriétaires du capital qu’ils utilisent- la théorie des contrats se justifie beaucoup plus en ce qui concerne les relations entre l’entreprise et ses créanciers. La valeur estimée de l’entreprise et au-delà sa capacité d’endettement sera fonction du degré de l’asymétrie d’information existant entre les deux partenaires.

Au Maroc, les micro entreprises ne bénéficient que très peu du crédit bancaire. Ainsi, selon une enquête qui a été menée par le LASAARE2 en 1995 et dont les données ont été analysées par Mourji (1998), seulement 4,05% des micro entreprises interrogées ont bénéficié d’un crédit bancaire au moment de leur création. Cette proportion est confirmée par l’enquête de la Direction de la Statistique marocaine sur le secteur informel non agricole(1999/2000) et qui porte sur un échantillon plus large (8891 UPI3 contre 647 micro entreprises pour l’enquête LASAARE).

Ainsi la proportion des unités informelles qui ont bénéficié d’un crédit bancaire ne dépasse pas les 5%. D’un autre côté, et toujours selon la même enquête, les chefs des unités de production informelles, déclarent que les difficultés d’accès au crédit formel font partie des problèmes qui entravent le développement de leurs micro entreprises. Cette cause est évoquée en 4ème position 4 avec 22,8% des gestionnaires interrogés.

La question qui se pose à cet égard est de savoir pourquoi le système bancaire formel tel qu’il est constitué et qu’il fonctionne ne répond pas aux besoins des micro entreprises ?

D’après la théorie de l’agence, le créancier est confronté à deux types d’incertitudes en matière de prêt : l’ « aléa moral » lié au fait que le débiteur peut changer les caractéristiques de son projet une fois en possession du prêt et la « sélection adverse » liée à l’application par le créancier des conditions de prêt plus onéreuses (taux d’intérêt et garantie) obligeant les emprunteurs à ‘‘risque moins élevé’’ à renoncer au prêt, car les taux de rendement qu’ils anticipent seront relativement faibles.
En l’absence d’informations précises, existent – ils des signaux pouvant être transmis par les micro entreprises pour permettre aux banques de distinguer le « bon » payeur du « mauvais » ? Quels sont les déterminants de la probabilité pour qu’un gestionnaire de micro entreprises ait accès au crédit formel ? Quels sont les déterminants du rationnement de crédit dans le cas du Maroc ?

Ce mémoire comporte deux grands chapitres. Le premier se propose de présenter d’une façon générale les fondements théoriques du financement des entreprises. Nous les aborderons à partir des différentes théories de l’information et du rationnement du crédit. Le deuxième chapitre sera consacré aux applications économétriques visant à mieux comprendre les caractéristiques des entreprises ayant accès au crédit bancaire, et ce, que ce soit sur le plan formel (l’enquête sur le secteur manufacturier marocain du Ministère de l’Industrie 2000) ou sur le plan informel (à travers l’enquête nationale sur le secteur informel non agricole menée par la Direction de la statistique 1999-2000). Par la suite on va essayer de voir la nature des difficultés que rencontrent les micro entreprises pour accéder au crédit bancaire par rapport aux entreprises formelles étudiées en partant de l’hypothèse que les contraintes imposées aux micro entreprises sont encore plus sévères que celles rencontrées par les entreprises formelles.

Chapitre I : Les fondements théoriques du financement des entreprises

La relation entre les banques et leurs clients est une relation complexe basée le plus souvent sur une information imparfaite et incomplète (Sylvie Cieply et Bernard Paranque (1997)). Les banques ne possèdent pas toute l’information sur les projets présentés par les entreprises. De même, les entreprises ne connaissent pas les stratégies suivies par les banques par rapport à la décision d’accord des crédits, les méthodologies d’évaluation du risque, etc.

Les asymétries d’information ont fait l’objet d’études de plusieurs auteurs à travers différentes théories et notamment la théorie de l’aléa moral et de la sélection adverse. Ces problèmes entraînés par l’existence d’asymétries d’information permettent de comprendre le comportement des banques dans l’octroi du crédit (sélection des emprunteurs, supervision des emprunteurs, garanties, rationnement du crédit…)

Ce chapitre se propose donc, de présenter les différentes théories relatives à l’économie de l’information puis de traiter, dans une deuxième section, les caractéristiques principales du comportement des banques, quand à l’octroi de crédit, lorsqu’elles sont en présence des asymétries d’information. La troisième section traitera la question du rationnement du crédit.

Section I : Le financement des entreprises : l’apport de l’économie de l’information

I.1. L’imperfection de l’information

Au cours des années 80, s’est développée une vaste littérature théorique et empirique sur l’influence des contraintes de financement sur le comportement des agents économiques. Ces travaux ont surtout mis l’accent sur les déterminants de l’asymétrie de l’information entre les prêteurs (les banques) et les emprunteurs (les entreprises), et s’appuient sur l’approche « principal ( le prêteur), agent ( l’emprunteur) ».

Une véritable vague de recherche sur l’économie en information imparfaite, appliquée aux marchés de l’assurance et du crédit a suivi l’article fondamental d’Akerlof en 1970 (cité par Alain Milon (1999)).

Sur les marchés financiers, des transactions décentralisées basées uniquement sur le prix, c’est à dire sur le taux d’intérêt ou le rendement anticipé, ne permettent généralement pas d’atteindre l’équilibre (voir les articles fondateurs de Stiglitz et Weiss (1981) pour le crédit bancaire et les articles de Myers et Majluf (1984) pour le marché des actions). Sur le marché du crédit, le bien échangé n’est pas un bien homogène ; sa livraison et son paiement peuvent être très éloignés dans le temps. En fait, le crédit est délivré aujourd’hui contre une promesse de paiement dans le futur. Ce qui crée un risque de non-remboursement dont l’emprunteur et le prêteur ont des appréciations différentes. En effet, l’emprunteur connaît assez bien les caractéristiques de son projet (rentabilité, risque…), tandis que le prêteur est confronté à un manque d’informations. Pour pallier cette lacune, le prêteur accroît le coût du crédit, ce qui décourage les emprunteurs les moins risqués et encourage les plus risqués, car ce sont ces derniers qui peuvent anticiper des rendements élevés. C’est à ce stade que l’on parle de phénomène d’anti-sélection. Puisque le prêteur ne parvient pas à repérer les emprunteurs risqués, ou encore les projets risqués, il va préférer « rationner » le crédit (Stiglitz et weiss (1981) et Jaffee et Stiglitz (1990)). Par la suite, on va voir plus loin (Chapitre II, Section II) que la situation est plus craignante pour les micro entreprises puisque ces dernières sont incapables de produire des informations fiables.

II.2. Modèles d’anti-sélection

Le cadre d’analyse généralement utilisé pour les modèles d’anti-sélection, établit les hypothèses suivantes : Les « problèmes d’information » entre les gestionnaires d’entreprises emprunteurs et les prêteurs peuvent prendre diverses formes. Les gestionnaires disposent d’une information privilégiée sur le degré de risque de leur projet (Calomiris et Hubbard (1990), cité par Joumady (2001)) et Stiglitz et Weiss (1981)). En outre, ils sont les seuls à connaître l’usage qu’ils font des sommes empruntées pour financer un projet d’investissement précis et leur mode de gestion peut différer de celui préconisé par les banques (Gertler et Hubbard (1988), cité par Joumady (2001)). Enfin, les gestionnaires observent sans coût le rendement ex-post de leur projet, alors que les prêteurs ne peuvent l’observer qu’en payant un coût fixe d’audit (modèles avec «costly state verification»; Townsend (1979); Bernanke et Gertler (1989) cité dans Joumady (2001)). Plus généralement, l’asymétrie d’information peut concerner non seulement les résultats ex-post mais aussi les types d’emprunteurs (selon que ce sont de réels entrepreneurs avec des projets d’investissement ou non), les actions des entrepreneurs et la qualité de leurs projets (Bernanke et Gertler (1990) et Greenwald, Stiglitz, Weiss (1984 ) et Meyrs et Majluf(1984)).

Le cadre d’analyse proposé par STIGLITZ et WEISS (1981), suppose que le rendement moyen de tous les projets est identique et que les emprunteurs sont caractérisés par la neutralité envers le risque. En conséquence, le problème d’anti-sélection se caractérise par des différences de niveaux de risques inhérents aux projets entrepris par les emprunteurs ; ces caractéristiques n’étant pas observables par le prêteur extérieur. Le taux d’intérêt agit alors comme un outil de sélection des emprunteurs. Selon STIGLITZ et WEISS (1981), une augmentation du taux d’intérêt, permettant de compenser les pertes issues des défauts de remboursement, se traduira premièrement par la démission des emprunteurs les plus enclins à rembourser leur prêt. En effet, les rendements des projets les moins risqués étant plus faibles que ceux des projets risqués, les emprunteurs ne pourront faire face au coût engendré par l’augmentation des taux d’intérêt appliqués par l’intermédiaire financier.

En revanche, les emprunteurs non disposés à rembourser leur prêt ne seront pas affectés par cette hausse du taux d’intérêt.
Ainsi, une augmentation du taux d’intérêt engendre une élévation du niveau de risque moyen des projets entrepris et donc, détériore les profits du prêteur extérieur. L’avantage du prêteur serait donc de rationner le crédit à un niveau d’intérêt plus faible et non pas de prêter à un taux plus élevé, car cela augmente le niveau de risque moyen de son portefeuille de prêts.

Le taux d’intérêt agit donc, à travers deux mécanismes : d’une part, c’est lui qui permet d’équilibrer l’offre et la demande sur le marché du crédit et, d’autre part, il agit comme un outil de “sélection” des emprunteurs potentiels et par-là, il affecte la qualité du portefeuille de prêt du prêteur extérieur.

Aussi, les prêteurs seront incités à utiliser le taux d’intérêt non pas pour équilibrer le marché mais pour rationner l’accès au crédit.

I.3. Modèle avec aléa moral

L’aléa moral ou le « hasard moral » est un effet d’incitation adverse (Agenor (2000, cité par Joumady 2001)). Il est défini comme l’ensemble des actions des agents économiques qui maximisent leur utilité au détriment de celles des autres dans les situations où les agents ne supportent pas toutes les conséquences (coûts) de leurs actions à cause de l’incertitude ou de l’incapacité des contrats utilisés à imputer l’ensemble des dommages à l’agent responsable. Dans le domaine du crédit, l’idée de « hasard moral » vient de ce que les prêteurs ne peuvent pas contrôler ou contrôlent mal les actions des emprunteurs et par conséquent le rendement des prêts (LaDue (1990), cité par Sylvie Cieply et Bernard Paranque (1997)). Pour Bardhan et Udry (1999) (cité par Laurence Bloch et Benoît Coeuré (1995)), il est artificiel de traiter séparément les questions de sélection adverse et de hasard moral parce que plusieurs environnements économiques sont caractérisés par un mixage des deux problèmes.

La présence d’emprunteurs à haut risque (sélection adverse) ou défaillants (aléa moral), non identifiables par les prêteurs, fait augmenter le coût du crédit et impose une externalité négative pour les bons emprunteurs et une externalité positive pour les mauvais. L’effet négatif du relèvement du taux d’intérêt contractuel lié à la sélection adverse et à l’aléa moral peut dominer son effet positif sur le profit du prêteur.

De leur côté, Stiglitz et Weiss (1990) soulignent qu’il n’y a pas de problème d’aléa moral car l’individu remboursera la banque s’il en a la possibilité. En plus la sélection adverse n’est pas non plus prise en compte, car le fait de rembourser ou pas ne dépend pas de la volonté de l’emprunteur mais de l’état de la conjoncture qui échappe à son contrôle. De ce point de vue, la nécessité de sélectionner les demandeurs de crédits et d’assurer le suivi des crédits n’est pas utile. Toutefois, la prise en compte des phénomènes de sélection adverse et d’aléa moral permettent de comprendre les principes que la banque applique pour garantir le remboursement de ses crédits. Le paragraphe suivant présente la réalité des risques encourus par les banques et montre comment elles y font face.

Table des matières :
Introduction générale
Chapitre I: Les fondements théoriques du financement des entreprises
Section I : Le financement des entreprises : l’apport de l’économie de l’information
I 1 L’imperfection de l’information
I 2 Modèles d’anti- sélection
I 3 Modèle avec aléa moral
Section II : Le comportement des banques dans l’allocation des crédits aux entreprises
II 1 La sélection des emprunteurs (screening)
II 2 La supervision des emprunteurs monotoring)
II 3 Les relations de clientèle de long terme
II 4 Les garanties
II 5 Le scoring
II 6 Le rationnement du crédit
Section III : Revue des études antérieures sur le rationnement du crédit
Chapitre II : Les déterminants du rationnement du crédit au Maroc : Utilisation de données d’enquêtes
Section I : Analyse du rationnement et du plafonnement du crédit : Cas des entreprises formelles du secteur manufacturier marocain
I 1 Présentation de l’enquête et traitements préalables des données
I 1 1 Présentation de l’enquête
I 1 2 Quelques traitements préalables sur la base de données
I 1 3 Explication de l’accès au crédit bancaire: les enseignements de l’analyse bivariée
I 2 Analyse de l’accès au crédit bancaire et du plafonnement du niveau de l’endettement : tests à l’aide des modèles Probit et Tobit
I 2 1 Présentation des variables des modèles retenus
I 2 2 Analyse des déterminants de l’accès au crédit bancaire : utilisation du modèle Probit
I 2 3 Analyse des niveaux des crédits accordés par les banques : test à l’aide du modèle tobit
Section II : Les déterminants de l’accès au crédit bancaire: Cas des micro entreprises
II 1 Présentation de l’enquête et enseignements de la statistique descriptive
II 1 1 Présentation de l’enquête
II 1 2 Enseignements de l’analyse bivariée
II 2 Explication de l’accès des micro entreprises au crédit bancaire : tests à l’aide du modèle Probit bivarié
II 2 1 Présentation du modèle retenu
II 2 2 Analyse de la demande: l’autosélection
II 2 3 Les facteurs liés à l’offre
Conclusion générale

  1. Comportement des banques dans l’octroi du crédit aux entreprises
  2. Revue des études sur le rationnement du crédit bancaire
  3. Les déterminants du rationnement du crédit au Maroc
  4. Accès au crédit et du plafonnement du niveau de l’endettement
  5. Déterminants de l’accès au crédit bancaire : micro-entreprises
  6. Accès des micro entreprises au crédit bancaire (Probit bivarié)

___________________________________
1Dans la suite de notre travail, nous emploierons cette abréviation « micro entreprises » pour désigner les micro- entreprises ou leurs gestionnaires.
2 Laboratoire des Statistiques Appliquées à l’Analyse et la Recherche en Economie.
3 Unité de production informelle.
4 La première raison évoquée est l’excès de la concurrence, la deuxième est le manque de la clientèle et la troisième est le manque de local adapté.