Revue des études sur le rationnement du crédit bancaire

By 12 October 2012

Revue des études antérieures sur le rationnement du crédit – Section III :

On parle de rationnement du crédit lorsque la quantité demandée excède la quantité offerte sur le marché du crédit et que le taux d’intérêt n’augmente pas jusqu’aux taux d’équilibre. Généralement, il se crée un marché de crédit informel lorsqu’il y a rationnement du crédit. Dans la littérature théorique, il a été suggéré que cet état est la résultante de certains déséquilibres temporaires ou de l’intervention de l’Etat. Toutefois, Stiglitz et Weiss (1981) précisent qu’ « il peut exister un rationnement du crédit à l’équilibre et expliquent que ce rationnement est dû soit à une sélection adverse soit à un aléa moral, ce qui ne permet pas à une variation du taux d’intérêt d’équilibrer le marché. Le prêteur, ne pouvant jouer ou choisi de ne pas jouer efficacement sur le niveau des prix, joue sur les quantités et limite, de manière rationnelle et indépendamment de tout contexte réglementaire, la quantité de crédit distribué ».

Bardhan et Udry ((1999), cité par Bellemare (2000)) traitent aussi de l’aléa moral et de la sélection adverse, mais en introduisant plusieurs variantes du modèle à information asymétrique.

Williamson (cité par Sylvie CIEPLY (1986)) confirme que « le prêteur se trouve confronté, sur un marché informationnellement imparfait, à l’existence d’un comportement opportuniste des emprunteurs ». Les actions menées par les prêteurs pour limiter ce comportement, l’effort de contrôle (le monitoring), ne permettent pas toujours de réduire de façon économiquement viable ce phénomène. Dès lors, lorsque les coûts de contrôle excèdent les bénéfices attendus de cette action, le prêteur peut préférer limiter son offre de financement aux entreprises. Le marché du crédit est alors dit rationné puisqu’il subsiste une demande excédentaire non satisfaite. Le niveau d’endettement optimal de la firme, pour le prêteur, correspond au concept de capacité d’endettement maximal de la firme.

Les études empiriques qui traitent directement le rationnement du crédit auquel font face les micro entreprises sont rares. Une des études qui a véritablement traité ce sujet est celle de Baydas, Meyers et Aguilera-Alfred ((1994) cité par Bellemare (2000)), Mourji (1998) et Mourji (2000). Les premiers ont fait leur étude en Equateur sur 447 micro entreprises et ont constaté que celles ci ont des difficultés pour se développer à cause du manque de fonds. Pour résoudre ce problème, l’Etat a mis sur pied des programmes de crédit à ces micro entreprises, mais il arrive que même au sein de ces programmes, le rationnement du crédit existe toujours. Pour étudier les déterminants de ce rationnement, les auteurs ont développé un modèle à équations simultanées qui comporte deux équations, une pour l’offre et l’autre pour la demande. Le but de leur étude est de savoir si le rationnement est dû à une auto sélection de la part des entreprises, ou s’il y a vraiment rationnement du crédit du côté de l’offre. Après les traitements, les auteurs sont arrivés à la conclusion que la demande de crédit formel varie positivement avec le taux d’intérêt nominal, le montant du prêt informel obtenu, les actifs de l’entreprise, les profits de l’entreprise, le statut de propriété de l’entreprise, le fait d’être une entreprise non agricole, le niveau d’éducation et le sexe masculin du gestionnaire. A l’opposé, la demande du crédit informel varie négativement avec l’ancienneté de l’entreprise, le fait que l’entreprise soit côtière et l’âge de l’entrepreneur. Pour ce qui est de l’offre du crédit formel, celle-ci varie positivement avec le taux d’intérêt nominal, la durée du prêt, les actifs de l’entreprise, les profits de l’entreprise, l’ancienneté de l’entreprise, le fait de posséder sa propre entreprise, le fait d’être une entreprise non agricole, le niveau d’éducation et le fait d’être un homme. A l’opposé, l’offre de crédit formel varie négativement avec le fait que l’entreprise soit côtière et l’âge de l’entrepreneur. Il faut préciser enfin que Baydas, Meyer et Aguilera-Alfred ont fait l’hypothèse que le taux d’intérêt est exogène puisque prédéterminé par l’Etat dans la plupart des programmes, ce qui n’est pas toujours le cas.

Kochar(1997) (citée par Bellemare (2000)) évalue quant à elle les déterminants du rationnement du crédit pour les ménages agricoles du Nord de l’Uttar Pradesh à l’aide de modèles probits univarié, bivarié et trivarié. Elle évalue en fait i) la probabilité d’avoir accès au crédit formel (probit univarié) ii) la probabilité d’avoir accès au crédit formel étant donné que le ménage ait déjà fait une demande (probit bivarié) et iii) la probabilité d’avoir accès au crédit formel sachant que le ménage ait déjà fait une demande et que le secteur formel prête au moindre coût (probit trivarié). Elle a pu aboutir aux conclusions suivantes : la probabilité d’avoir accès au crédit formel est de 19% dans le cas du probit univarié, de 60% dans le cas du probit bivarié et de 74% dans le cas du probit trivarié. L’analyse de Kochar montre donc l’importance de prendre en compte à la fois la demande et le fait que le secteur informel peut prêter à moindre coût.

De son côté, Mourji (1998) décrit les points de vue des gestionnaires de micro entreprises sur les sources de financement. Les micro entreprises sont défavorisées par rapport au grandes lorsqu’il s’agit d’obtenir un crédit formel. Il avance que l’encadrement du crédit, la réglementation sur les taux d’intérêt et la politique monétaire ont été la cause de ce rationnement du crédit. Statistiquement parlant, seules 19% des micro entreprises enquêtées s’autosélectionnent et demandent un crédit formel. Parmi ces dernières, 67% obtiennent un crédit bancaire. On peut donc conclure que 33% des micro entreprises sont rationnées.

Le manque d’informations économiques et financières sur ces petites activités leur interdit dans la majorité des cas de bénéficier de prêts formels. En effet, 5% seulement des micro entreprises interrogées tiennent une comptabilité fiable et moderne pouvant être présentée en tant que telle à une banque.

Cela signifie pour les banques un risque très élevé. Ce risque étant une perception à priori, puisque les banques n’ont pas d’expérience en matière de prêts aux micro entreprises. Cette perception du risque est liée à la difficulté qu’ont les banques de distinguer les bons emprunteurs et les mauvais parmi leurs débiteurs potentiels, et ceci en raison du manque d’information concernant la performance de leurs activités.

Oehring ((1996), cité par Lawali et Tritah (1997)) liste les différents arguments qui poussent les banques à ne pas établir des relations financières avec les micro entreprises. Bien plus, les banques sont bien plus nombreuses à accepter les dépôts des micro entreprises qu’elles ne sont à leur octroyer des prêts. En effet, selon l’enquête LASAARE 1995, 53% des micro entreprises détiennent un compte en banque alors qu’elles ne sont que 4% a avoir bénéficié d’un crédit bancaire. Les raisons qui sont les plus évoquées par les banques se résument ainsi :
• Les coûts d’opération par unité monétaire sont trop élevés au regard des sommes engagées ;
• Les entreprises sont incapables de présenter les informations requises par les banques (notamment comptables) ;
• Une probabilité de défaut élevée à attribuer à l’instabilité des micro entreprises (faible durée de vie) et à l’imprévisibilité de leur comportement face aux chocs conjoncturels ;
• Le manque de caution, en particulier le manque de sûreté relative aux droits de propriété ;
• Le manque de liquidité pour absorber la clientèle supplémentaire.
• L’organisation interne des banques ne permet pas de traiter les petits emprunts, celles-ci étant organisées de manière à rencontrer les besoins des grandes entreprises.

Du point de vue de la perception des micro entreprises en matière d’accès au crédit formel. Mourji (1998) avance que : «si la grande majorité des micro entreprises expriment l’utilité de l’accès au crédit, elles sont 61,5% à considérer les procédures comme inopportunes et compliquées. 38,5% considèrent que la banque n’offre pas de services intéressants. Ce qui montre que l’offre en provenance du système formel est aussi inadaptée à la réalité des micro entreprises».

Enfin, dans un article inspiré de sa thèse de doctorat, Marc Bellemare (2000) précise que le recours au marché du crédit informel n’implique pas nécessairement l’existence d’un rationnement du crédit. En fait, l’entrepreneur peut se tourner d’abord vers les parents et amis puisque ces derniers lui consentiront un prêt sans intérêt et sans exiger de garanties. Il est fort probable qu’il se tourne aussi vers un prêteur local ou vers ses fournisseurs si ces derniers sont prêts à lui prêter de l’argent avec le moindre coût.

En d’autres termes, les personnes qui n’obtiennent pas de crédit formel ne sont pas nécessairement rationnées quant à leur accès au crédit formel : Il se peut que parmi les Micro- entrepreneurs qui n’obtiennent pas de crédit formel, certains ne sont même pas au courant des services que peut offrir une banque, par contre d’autres n’ont pas besoin du crédit formel, d’autres encore ne font pas de demande (même en ayant une idée sur les services offerts par une banque) car ils ne croient pas qu’ils sont en mesure de répondre aux exigences de la banque et enfin, d’autres font des demandes mais reçoivent une réponse négative.

Pour expliciter d’avantage cette situation, Bellemare a étudié séparément la situation où un gestionnaire de micro entreprises fait ou non une demande de crédit formel et le fait d’obtenir ou non du crédit formel en utilisant la base de données LASAARE (1995). L’analyse de la demande a tenu donc compte de l’auto sélection des gestionnaires des micro entreprises.

Dans le chapitre suivant, on va essayer d’appliquer la même logique du modèle proposé par Bellemare avec un effort d’adaptation en fonction des données dont nous disposons.

Lire le mémoire complet ==> (Risque, incertitude et financement des micro entreprises au Maroc
Etude comparatiste avec les entreprises formelles du secteur manufacturier marocain
)

Mémoire pour l’obtention du DESA – UFR « Econométrie Appliquée à la Modélisation Macro et Microéconomique »
Faculté des Sciences Juridiques, Economiques et sociales – Université Hassan II