Qu’est-ce qu’un terrain ? Observer, comment et pour voir quoi ?

By 20 October 2012

Troisième partie mon travail de thèse

« Nous prenons les côtés négatifs des choses pour les rendre positifs »
(Original Gangster Kim, in Le monde des débats sept 1999.)

« Tous les acteurs du rap, toutes ces personnes qui ont vécu dans la galère n’aspirent qu’à une chose, c’est avoir une vie meilleure et un mieux-être. »
(Cochise, in Le monde des débats sept 1999.)

« J’élève mon mental, contrôle mes décisions Qui prétend faire du rap sans prendre position Je représente l’inspiration (…). »
(Prodig Namor/Rockin’Squat, Mission)

1. «Terrain », vous avez dit «terrain » ?

1.1. Qu’est-ce qu’un terrain ?

Lorsqu’on consulte le dictionnaire, on s’aperçoit que le mot «terrain » regroupe une dizaine de significations. Pour nous, il peut tout à la fois être un lieu de production de connaissances lorsqu’on le considère au travers de la géologie, de la sociologie ou de l’ethnologie, ou, dans le cadre d’une recherche, une posture d’observation.

Le terrain géologique est apparu à la fin du XVIIIe siècle, grâce aux fondateurs de la paléontologie stratigraphique qui vont, par l’intermédiaire de ce mot, dater et désigner les couches sédimentaires d’un lieu donné. Les géologues vont lui donner un sens très important pour nous, celui d’un lieu d’observation direct et «sur place ». Grâce à eux, on va pouvoir considérer la notion d’échelle, impliquant l’usage de la vue et délimitant du même coup le terrain. L’observation consiste alors à faire un inventaire du terrain, c’est-à-dire, une analyse descriptive de sa nature, mais aussi à déterminer sa genèse. On voit bien ici que le terrain n’est pas seulement un lieu, mais aussi une posture d’observation. Une étude ne peut donc pas se borner au terrain, mais doit aussi prendre en compte les échelles d’observation.

Enfin, le terrain a une histoire qu’il ne faut pas négliger et une évolution qu’il est important de garder à l’esprit, la nature n’étant jamais immobile et éternelle.
Alors, comment le terrain est-il passé de la géologie aux sciences sociales ?
C’est Frédéric Le Play171 qui est l’un des fondateurs de la sociologie de terrain au XIXe siècle. Elève à l’Ecole des Mines, Le Play reste passionné par ce qui fait la prospérité et la misère des sociétés. Il décide de créer une science sociale. Il entreprend, alors, une série de voyages d’études en Allemagne du Nord qui resteront au centre de son travail de terrain. Il sera par la suite nommé rédacteur de la revue Les Annales des Mines.

En fait, Le Play s’est formé à une approche concrète du terrain en transposant ses travaux sur le terrain géologique, vers des recherches sur le terrain sociologique. Il s’intéresse ensuite aux formations sociales, tout en les combinant aux formations minérales, souhaitant prolonger son étude par une intervention technique. Il prône alors une gestion générale des ouvriers englobant les mutuelles, les soins médicaux gratuits, les prix constants de l’alimentation, etc.
Le Play est donc à la base d’une méthode sociale172, résultat d’une étude de terrain au travers d’observations systématiques de chaque famille, durant plusieurs jours et avec l’aide de modes variés de recueils de données. C’est de cet héritage que va naître le terme de «ingénieur social », employé par son disciple Emile Cheysson, qui va lui aussi participer à la sociologie de terrain.

Pourtant, il faudra attendre les travaux de l’Ecole de Chicago173, pour que le travail de terrain, in vivo, soit repris et étendu aux communautés localisées, comme on a pu l’expliquer dans la partie précédente de ce travail.
L’anthropologie urbaine se développe grâce à des chercheurs eux-mêmes travailleurs sociaux, poursuivant des finalités sociales174.
Il faut cependant noter des différences entre les différents courants de sociologie. En développant l’étude sur le terrain des distances et des proximités sociales, Robert Park175 va fonder l’écologie urbaine. De son côté, Burgess176 établit un modèle montrant par des cercles concentriques, comment la ville divise ses différentes zones professionnelles, ethniques et sociales.
Tout ce travail va rester très important, car il lie à la fois le travail de terrain et l’étude de la compréhension des logiques des populations étudiées. Everett Hughes177, disciple de Park178, fait du travail de terrain le lieu d’une méthode d’investigation que l’on nomme, alors, «observation in situ », ou «observation directe ».

Une autre école, au début des années soixante, va systématiser l’étude des distances et des proximités entre les groupes, en inventant la proxémique179, l’Ecole de Palo Alto dont un de ces représentants est Edward Hall180. La proxémique permet de déterminer les différences de distances, intériorisées par chacun, permettant de contrôler une mise en contact des personnes et donc de repérer, pour chaque culture, ses échelles de distance et les normes spatiales qui délimitent l’intime du personnel, le social du public, etc.
Enfin, il est important de rappeler que le terrain reste une notion essentielle de l’ethnologie, qui se veut une étude prolongée de terrain, loin des chercheurs de cabinet. Le terrain devient alors à la fois un territoire et un peuple, qu’il faut appréhender par le contact et l’étude du quotidien.
Et si le terrain des grands ethnologues était loin et inconnu, aujourd’hui, il existe une ethnologie du présent qui nous fait découvrir des terrains voisins du nôtre181. C’est ainsi qu’en France un courant socio- ethnographique s’intéresse à des groupes tels que les lycéens, les SDF, ainsi que des lieux comme des cités HLM ou des beaux quartiers. 182
On comprend mieux, ici, ce que peut représenter cet espace de connaissances que devient le terrain. Il reste donc le lieu que l’on peut voir à l’œil nu, avec les limites et les contenus de la culture de terrain, l’éloignement et la proximité, le dedans et le dehors, les hommes et femmes de terrain et ceux qui n’y vont pas, et au milieu, les chercheurs de terrain. Ces derniers doivent alors tenir une posture méthodologique, pour pouvoir faire du terrain un espace de connaissances.

L’ethnologue entretient donc une relation particulière avec le terrain puisqu’il reste le lieu où «on va voir sur place », «on y a donc été », et, le plus souvent, «on en revient ».
La question de l’accessibilité se pose alors. Si certains lieux semblent s’ouvrir au public, le chercheur s’aperçoit souvent bien vite que leurs accès sont limités et surveillés.
Lors de mon travail de méthodologie en licence, j’ai eu l’occasion de travailler, avec d’autres, sur le SAMU social183. L’accès au terrain semblait facile puisque l’on parlait de SDF184, donc de personnes vivant dans la rue, lieu à priori public. Avant de pouvoir rencontrer ces laissés pour compte de la société, par l’intermédiaire d’un organisme sensé les aider, il nous a fallu un acharnement puissant. Sur Paris, l’organisation était telle qu’il nous a fallu rencontrer une responsable en communication avant de nous voir refuser l’accès aux camions et donc aux SDF.

Ainsi, même le terrain le plus proche de nous, le plus public et le plus accessible reste impossible à atteindre lorsque l’on enfile notre tenue de chercheur. Entre alors en compte toute l’histoire des lieux et toutes les peurs d’exposition au regard de l’autre. Il ne faut pas non plus négliger le hasard et les opportunités qu’il faut savoir saisir, voire provoquer. Ceci reste important pour le chercheur en ethnographie car cela reste la première étape pour pouvoir entreprendre une observation. L’accès et l’entrée sur le terrain doivent être réfléchis et préparés pour tenter de réunir les meilleures conditions possibles pour notre recherche. Cette question de l’accessibilité mérite donc un travail plus approfondi qu’il faudra mener dans ma recherche future.

1.2. Observer, comment et pour voir quoi ?

La démarche ethnographique ne peut être dissociée d’un mode de connaissance spécifique, hérité des premiers anthropologues : l’observation rigoureuse. Elle se pratique grâce à une imprégnation lente et continue de groupes humains minuscules, avec lesquels le chercheur entretient un rapport personnel.

Dans le cas qui nous occupe, depuis mon travail de maîtrise, je suis en relation avec le milieu des jeunes rappeurs et les structures devant les accueillir. Ayant tout d’abord pratiqué des entretiens exploratoires, je me suis vite rendue compte que les jeunes en face de moi pouvaient me raconter ce qu’ils voulaient, la «tchatche* » étant un de leur «sport » préféré. Je me suis aussi aperçue que les adultes tenaient, eux aussi, un discours adapté au chercheur qu’ils avaient en face d’eux. L’approche ethnographique m’a donc semblé la meilleure méthode pour pouvoir me rendre compte par moi-même, jour après jour, loin des discours arrangés, de ce qui se passé vraiment pour ces jeunes, avec un objectif de travail qualitatif. J’ai ainsi pu me familiariser avec leurs pratiques et me faire connaître, donc n’être plus une étrangère pour ces jeunes, mais aussi pour les adultes qui sont présents. Ce travail d’entrée sur le terrain est long et progressif, mais il est indispensable pour que le public observé vous permette de pénétrer dans sa société.
La distance qui sépare le chercheur du groupe observé va progressivement se réduire, ce qui va permettre de comprendre son fonctionnement propre, qui lui était étranger jusqu’à ce jour. Et c’est cette mise à distance du chercheur, par rapport à sa propre culture, qui va lui permettre de voir ce qu’il n’imaginait peut être même pas trouver. L’acte de voir ne doit plus seulement être une reconnaissance de ce que l’on sait déjà, mais une mise à jour de l’étrange. La démarche du chercheur en ethnographie sera donc de s’étonner de ce qui lui est familier, ici, ce que l’on croit tous connaître, la jeunesse et de rendre familier ce qui lui est étrange ou étranger, comme ici, le langage de ces jeunes rappeurs et leurs pratiques quotidiennes de leur art185.

On comprend bien ici que l’observation est fondée sur l’éveil du regard, dans une approche délibérément microscopique186. Voir, ce n’est plus seulement «recevoir des images », mais plutôt faire appel à la vision, et donc à la connaissance, distancée, différée, réévaluée, instrumentée, et de toute façon, retravaillée dans l’écriture. L’observation du «Point Info Jeunesse » que l’on retrouve plus loin en troisième partie, est un bon exemple de travail du regard et d’analyse dans le temps et au travers de l’écriture, pour pouvoir comprendre toute la portée de l’ouverture ou de la fermeture des volets du local.
L’ethnographe a donc un regard questionnant, recherchant la signification des variations. Il doit être formé à bien regarder et tout regarder. Il ne doit pas être crispé, ni même désinvolte. L’ethnographe doit donc être à la fois attentif, dans une position d’observation flottante, c’est à dire ouvert à l’inattendu et à l’imprévu.
Pourtant, le regard n’est pas seul à être mobilisé dans la posture ethnographique. En effet, le chercheur est sollicité tout entier, de son intelligence à sa sensibilité, et c’est au travers de tous ses sens qu’il doit être à l’écoute de son objet de recherche. Tout ceci bien sûr, ayant une influence sur son écriture.

L’observation ethnographique me semble donc primordiale pour ma recherche car, grâce à elle, j’ai déjà pu mettre en avant, par l’intermédiaire de mon travail de terrain, un certain nombre de choses que ne m’auraient pas permis de simples entretiens. Cette méthodologie a donc, à mon sens, une rentabilité qualitative très importante.
Car, lorsque que l’on travaille sur la jeunesse, on apprend vite qu’elle est un groupe d’âge mobile, que l’on ne rencontre pas forcément là où les adultes voudraient qu’elle soit.
Alors que les institutions mettent en place des lieux pour sa jeunesse, à chacune de mes visites, j’ai rarement rencontré des jeunes sur les structures. Ceux-ci vivent dehors, loin de tout contrôle adulte ou institutionnel.
La désertion de ces lieux reste normale, car les jeunes cherchent avant tout à échapper aux processus d’institutionnalisation. Ils mettent donc en place des pratiques informelles, dans la rue, dans les espaces publics, au quotidien, entourés de leurs pairs.

Il faut alors appréhender ce phénomène de jeunesse, par une présence sur le terrain, pour comprendre les pratiques sociales des jeunes et être au plus près d’eux, dans des temps qu’ils définissent eux-mêmes. Au début, à chacun de mes contacts, ce sont eux qui ont décidé où et comment nous allions nous rencontrer, dans quel temps ils seraient le mieux mis en scène. Ce n’est que le travail de terrain qui permet de faire partie de leurs pratiques, de leur décor, et ne plus être celui ou celle à qui on montre ce que l’on est, mais simplement celui ou celle avec qui on est.

Le chercheur a donc besoin de croiser les méthodes, les techniques et les regards au sein d’une approche socio-ethnographique.
L’espace «rue » est très exploité par les jeunes qui refusent une assignation à résidence familiale et rejetent les équipements éducatifs, sociaux et culturels. Ce comportement est peut-être dû à la difficulté des jeunes de pouvoir s’investir dans le fonctionnement des structures.
Cette sociabilité de la rue est donc générationnelle et plutôt masculine, les filles étant retenues par la contrainte du lien familial.

Il est important de remarquer ici que la rue n’est pas seulement le terrain des jeunes de quartiers défavorisés, au contraire de ce que le sens commun en dit. Si on considère la pratique du skate, on s’aperçoit qu’elle est issue «des beaux quartiers » et essentiellement masculine187. Pourtant, le fait que la jeunesse s’autonomise de plus en plus pousse certains à la considérer comme un «peuple » étrange, voire étranger. L’objectif de ma recherche sera donc de s’interroger sur la spécificité de ce groupe et sur ses représentations.
Ainsi, si l’ethnographe doit être capable de vivre en lui la tendance principale de la culture qu’il étudie188, on comprend mieux le besoin d’une telle approche, pour pouvoir identifier et suivre la société que forme la jeunesse, au travers de pratiques qui lui sont propres. C’est ce que j’ai déjà tenté de faire au travers d’un travail précédent189, et au travers de différentes observations ethnographiques menées dernièrement190, pour continuer à accroître mon entrée sur le terrain.

Lire le mémoire complet ==> (La jeunesse et le rap _ Socio-ethnographie d’un espace intermédiaire)
Mémoire – Département des Sciences de l’Education
Université Paris X – UFR SPSE