Genèse du syndicalisme français et Organisations syndicales salariées

By 16 October 2012

Chapitre 3 : Les acteurs des conflits sociaux

3.1 Genèse du syndicalisme français

Les relations sociales, au début du XIXème siècle sont des relations bloquées. En effet, la loi Le Chapelier, en interdisant la constitution de syndicats, supprime tout cadre structuré à la négociation. Le recours à la justice a lieu dans le régime inégalitaire mis en place par le Code Napoléon : la parole du maître prévaut sur celle du salarié. Enfin, la voie politique est une voie impraticable. La masse ouvrière naissante ne bénéficie pas du droit de vote.

En conséquence, le syndicalisme prend ses racines dans un contexte de violence et de répression.
En 1884, la législation autorise enfin la création de syndicats professionnels. Certaines municipalités créent alors des « bourses du travail ». 1892, treize d’entre elles, réunies en congrès à Saint Etienne créent « La Fédération des Bourses du Travail ». Son premier secrétaire général est un jeune intellectuel anarchiste, Fernand Pelloutier.

La CGT voit le jour en 1895 et la CFTC en 1919. Après la Première Guerre Mondiale et la prise de pouvoir par le Parti communiste en Russie, la CGT fait scission pour la première fois et la CGTU est créée en 1922 par des militants proches des communistes. La dynamique du Front populaire amène la réunification syndicale en 1936. Après la Seconde Guerre Mondiale, la CGT, reconstituée en 1944, se divise à nouveau. Les réformistes créeront la CGT Force Ouvrière en 1948. En 1964, la majorité de la CFTC opte pour la déconfessionnalisation. La CFDT est créée. La minorité décide de maintenir la CFTC.

Genèse du syndicalisme français et Organisations syndicales salariées

3.2 Les organisations syndicales salariées
3.2.1 Les cinq confédérations syndicales nationales
3.2.1.1 CGT : Confédération générale du travail

Créée dans le but d’unifier la voix ouvrière, cette organisation qui se veut pluraliste a pour vocation de rassembler l’ensemble des syndicats ouvriers.

Son mode d’expression, sa violence verbale, ses dénonciations de l’ordre établi, s’expliquent en partie par les conditions dans lesquelles elle a vu le jour. Le souvenir des grandes grèves ouvrières, qui parfois se sont terminées dans le sang, laisse des cicatrices indélébiles.
L’objectif unitaire que s’est donné la CGT en 1895 explique une composition de réformistes, de socialistes, de marxistes ou bien encore d’anarchistes.

L’objectif des réformistes est de concourir au progrès social par la conquête d’amélioration quotidienne. Auguste Keufer, fondateur de la Fédération du Livre, dit « à chaque jour suffit sa peine, et l’évolution s’accomplit, les idées se modifient d’une façon incessante par l’action de la propagande et des événements, par l’expérience des faits ». Rendre autonome la classe ouvrière, s’affranchir de la tutelle du capital passe par la constitution de mutuelles, de coopératives, par la multiplication des conventions collectives et l’amélioration des lois sociales. Cette doctrine porte le nom de « syndicalisme à base multiple ».

Pour les militants socialistes dont certains d’inspiration marxiste, l’objectif, plus radical, du syndicalisme est de renverser le capitalisme et d’apporter son concours à l’instauration d’un régime socialiste. L’action syndicale est donc subordonnée aux actions menées par le parti socialiste

Les anarchistes ont un point commun avec les socialistes : mettre fin au capitalisme. Convaincus que la révolution sociale ne résultera que de la seule action des syndicats et non d’une action politique, ils revendiquent farouchement leur indépendance face aux politiques, aussi favorables soient-ils à la cause des travailleurs. Leur mode d’action, le «syndicalisme d’action directe », doit contribuer à renforcer l’organisation de la classe ouvrière, à faire prendre conscience à chacun de ses droits et à réduire le pouvoir exorbitant des patrons. Grève et sabotage sont les principaux instruments de l’action syndicale, le but étant de créer une société fondée sur l’association des travailleurs, lesquels assureront la « gestion directe » des ateliers. L’objectif est la grève générale qui mettra fin à la domination du capital. « La grève générale est l’arrêt de la production sociale, dit Griffuelhes10, par elle le prolétaire affirme sa volonté de conquête totale, il frappe de stérilité et d’impuissance la société actuelle, il en montre la fragilité et atteste la valeur du travail humain, point de départ et d’arrivée de tout mouvement et de toute vie. Elle est appelée à être la fin du rideau d’une scène vieille de nombreux siècles et la levée d’une autre plus vaste et plus fertile ».

En 1906, lors du congrès d’Amiens, est adopté le principe de l’indépendance de l’action sociale par rapport à l’action politique.
Les quinze premières années de la CGT sont dominées par les anarcho-syndicalistes, ce qui explique des positions violemment anti-patronales, anti-religieuses, anti-militaristes, voire anti-patriotiques. Les affrontements sont violents entre police et émeutiers. Cette prise de position reconnue comme stérile amène une scission au sein de la CGT.

A partir de 1909, le nouveau secrétaire générale, Léon Jouhaux, pourtant anarchiste lui aussi, adopte des positions plus modérées, et participe même aux côtés d’Albert Thomas, ministre socialiste de l’armement, à l’effort de guerre. Les premiers délégués d’ateliers apparaissent dans les usines dédiées à la fabrication de munitions et de matériel militaire. L’Armistice passée, la voie réformiste se poursuit : « Il faut renoncer à la politique de point tendu pour adopter une politique de présence dans les affaires de la nation ». La CGT entre alors dans une « politique de présence », plus modérée et participative qu’à ses débuts.

En 1928, elle obtient le vote de la loi créant les assurances sociales et lance les idées de nationalisation et de planification.

Fin 1947, éclate un vaste mouvement de grève en réponse à la proposition des Etats-Unis de mettre en œuvre le Plan Marshall sous condition d’une coordination européenne des différents gouvernements européens. Staline s’étant opposé au Plan, les militants marxistes descendent dans la rue. La CGT se scinde en deux, les communistes d’un côté et les réformistes de l’autre, fondant la CGT-FO.

3.1.2.2 CFTC : Confédération française des travailleurs chrétiens

L’approche unitaire de la CGT est difficile à maintenir.

La Confédération française des travailleurs chrétiens voit le jour en 1919. Cette dernière rassemble les syndicats d’inspiration chrétienne, dont certains existent de longue date. En effet, en 1887, s’était constitué à Paris le Syndicat des employés du commerce et de l’industrie. Un peu plus tard, étaient fondés des syndicats d’ouvriers catholiques du livre, de la métallurgie, de l’habillement, de l’ameublement, du bâtiment et de l’alimentation ainsi que des syndicats féminins. Tout en étant formellement indépendants de la hiérarchie catholique, ils s’inspirent tous malgré tout de la doctrine sociale de l’Eglise telle que le Pape Léon XIII la formule en 1891 dans l’encyclique Rerum Novarum. La CFTC soutient les solutions réformistes. Dès 1921, elle lance l’idée de commissions de conciliation, et même d’un arbitrage obligatoire des conflits du travail. En 1935, quelques mois avant la victoire du Front Populaire, le « Plan de la CFTC », après un long rappel doctrinal, suggère toute une série de mesures telles que la création d’un salaire minimum obligatoire.

Reconstitué après-guerre comme la CGT et la CGTU, la CFTC, même si elle n’a pas participé aux accords de Matignon, avait pris part aux nombreuses négociations de conventions collectives d’avant-guerre. Mais la doctrine sociale de l’Eglise, fondement de la CFTC, est remise en question par un certain nombre dont les militants du Syndicat général de l’éducation nationale. Un organe est créé, les « Cahiers Reconstructions ». La nouvelle idée défendue est que la référence chrétienne est devenue un obstacle au développement de la Centrale, celle-ci doit se développer grâce à sa propre capacité d’analyse et ne plus être dirigée par une doctrine extérieure. En 1964, à 70% des voix, le cigle CFTC est abandonné au profit de celui de CFDT.

Les partisans du maintien de la morale chrétienne reconstituent alors la CFTC qui obtiendra la représentativité nationale en 1970.

3.1.2.3 CGT-FO : CGT Force Ouvrière

De la scission avec la CGT, avec pour premier secrétaire général Léon Jouhaux, naît en 1947 la CGT-FO. Les conditions de leur naissance en font un syndicat modéré, composé de réformistes.

3.1.2.4 CFDT : Confédération française démocratique du travail

Née de la CFTC en 1964, la CFDT modifie l’article 1er des statuts de la CFTC, la référence doctrinale est abandonnée au profit d’une référence beaucoup plus large aux différentes formes d’humanisme, dont « l’humanisme chrétien ». Leur nouveau credo est « construire la grande centrale démocratique et moderne dont la France a besoin ».

En 1966, son secrétaire général, Edmond Maire, passe un accord d’unité avec la CGT, puis en 1970, la CFDT adhère aux principes du socialisme autogestionnaire.
Aux militants chrétiens, issus de la JOC, Jeunesse Ouvrière Chrétienne, et de l’ACO, l’Action Catholique Ouvrière, se joignent des militants d’extrême-gauche. La CFDT se radicalise alors et tend vers une rupture avec le système capitaliste.

Néanmoins, en 1978, Edmond Maire proclame un recentrage provoquant la rupture de l’alliance avec la CGT et la CFDT retrouve un « syndicalisme de transformation sociale » par la voie réformiste.

3.1.2.5 CFE-CGC : Confédération française de l’encadrement – Confédération générale des cadres

Après la Seconde Guerre mondiale, l’esprit syndicaliste renaissant ne touche pas que les ouvriers, mais les cadres aussi. Les syndicats de cadres et d’ingénieurs sont anciens. Les Syndicats professionnels des ingénieurs électriciens, des ingénieurs de la métallurgie, de la mécanique et des travaux publics ainsi que des ingénieurs chimistes se réunissent en une Union des syndicats d’ingénieurs français. Le 15 Octobre 1944, ces derniers s’associent à la Confédération générale des cadres de l’économie (fondée en 1937) et à l’Union syndicale des VRP (fondée en 1909) pour constituer la CGC dont l’objet est de défendre les intérêts des « cadres supérieurs, ingénieurs, cadres, agents de maîtrise, techniciens et assimilés, représentants de l’industrie et du commerce ». En 69, certains, jugeant la CGC trop conservatrice, fondent l’UCT, Union des cadres et techniciens. La CGC réintègrera la Centrale en 1979 et en 1981, elle prendra une nouvelle appellation, la Confédération Française de l’Encadrement. (CFE-CGC)

3.2.2 Les organisations catégorielles, autonomes et indépendantes

Il existe également des syndicats indépendants dont la durée de vie est variable et dont l’existence est limitée, soit à des branches, soit à des entreprises.

3.2.2.1 UNSA : Union national des syndicats autonomes

L’UNSA est née du rassemblement de plusieurs syndicats autonomes dont :
ƒ La FEN : Fédération de l’éducation nationale qui prend son autonomie de la CGT en 1947 afin de préserver son union corporatiste et se désengager du conflit communiste réformiste qui sévit alors. Au départ majoritaire, elle est aujourd’hui minoritaire en nombre d’adhérents face à la FSU.
ƒ La Fédération générale autonome des fonctionnaires.
ƒ La FGSOA : Agriculture et industries agroalimentaires.
ƒ La FMC : Cadres et agents de maîtrise de la SNCF.
ƒ La SAPAC : aviation civile.

Face aux guerres intestines des centrales représentatives, l’UNSA propose en 2003 un pôle réformiste et travaille à une reconnaissance de sa représentativité nationale.

3.2.2.2 FSU : Fédération syndicale unitaire

En 1991, la FEN exclut deux syndicats suite à une crise interne, le SNES et le SEP. Ces derniers, mécontents de la politique menée la direction fédérale créent la Fédération syndicale unitaire. La FSU est aujourd’hui majoritaire au sein de l’Education nationale.

3.2.2.3 SUD

Au milieu des années 1990, émerge une nouvelle organisation, la Fédération SUD (Solidaire, Unitaire et Démocratique). Son origine remonte à 1988 avec l’exclusion au sein de la Fédération CFDT des PTT de militants de la région parisienne, refusant l’autorité de ses dirigeants.

Suite à la grève des services publics de novembre-décembre 1995, le mouvement se fortifie, se développe. Création de SUD-Rail puis de syndicats SUD dans un nombre croissant d’entreprises du service public et même privé. En parallèle, SUD rejoint le « Groupe des Dix » qui regroupe des syndicats autonomes tels que le SNUI, Syndicat national unifié des impôts, ou le SNJ, Syndicat national des journalistes.

3.2.2.4 CNT : Confédération National du Travail

En 1959, après de nombreuses scissions et alliances entre syndicats autonomes est créée la CFT, Confédération française du travail, qui se trouve renforcée par le rapprochement de syndicats autonomes nés dans l’industrie automobile, mais en confrontation avec la CGT, la CFT est obligée de changer de nom en 1977 pour devenir CSL, Confédération des syndicats libres. Cette dernière périclite en 2002, faute de moyens.

3.2.2.5 Autres …

Au début des années 1980, Maurice Pagat tente de créer un syndicat de chômeurs mais ce projet n’aboutit pas. Néanmoins, il parvient à mettre en place un jeu d’influence efficace.

Des « maisons de chômeurs » se développent malgré tout dans plusieurs grandes villes ainsi que des associations de chômeurs telles que :
ƒ le MNCP : Mouvement national des chômeurs et précaires,
ƒ l’AC !: Agir contre le chômage,
ƒ l’APEIS : Association pour l’emploi, l’insertion et la solidarité.

On peut également ajouter qu’en plus de l’émiettement syndical, on constate une baisse tendancielle des adhérents11, un affaiblissement idéologique qui atténue l’opposition historique entre révolutionnaires et réformistes, une instrumentalisation des syndicats par les salariés (utilisation opportuniste des Instances Représentatives du Personnel, mise en concurrence…), apparition de squatters dans les syndicats et les Instances Représentatives du Personnel.

Lire le mémoire complet ==> (Comment les grandes entreprises d’aujourd’hui préviennent-elles les conflits sociaux ? )
Mémoire – MBA Management Des Ressources Humaines
Université Paris Dauphine
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10 « Le syndicalisme révolutionnaire », V. Griffuelhes, 1909, reproduit dans Spartacus, septembre-octobre 1978, série B, n°97
11 « Pour un dialogue social efficace et légitime : Représentativité et financement des organisations professionnelles et syndicales », Rapport au Premier Ministre. Raphaël Hadas-Lebel, mai 2006.