Espaces de la jeunesse. Le rap comme espace intermédiaire

By 18 October 2012

4.2. Espaces de la jeunesse. Le rap comme espace intermédiaire.

Comme on a pu le voir plus haut, durant de nombreuses années la jeunesse a été considérée comme une classe d’âge immature, qu’il fallait protéger contre les dangers de la rue. La place des jeunes ne pouvait être alors que pensée dans la famille et dans les équipements éducatifs, sociaux, culturels, etc. La jeunesse de la rue ne pouvait être que marginale, inadaptée, dangereuse et en danger.

Actuellement, la jeunesse connaît des mutations qui en font un âge plus mûr, doté d’une culture propre, caractérisée par la mobilité. Pourtant, la nécessité de s’insérer dans la société en crise pousse ces jeunes à fréquenter de plus en plus la rue et les espaces publics. En effet, l’obligation de chercher un travail implique le développement d’une certaine mobilité. De plus, la socialisation ne passant plus par les traditionnels réseaux de la famille, de l’école ou du voisinage, le jeune recherche une identification à l’extérieur et au travers d’une certaine sociabilité juvénile. Enfin, le constat de l’absence ou de l’inadaptation des structures d’accueil pousse la jeunesse dans la rue, qui devient un espace nécessaire à la socialisation.

Et c’est ainsi que la rue devient un espace à la fois insaisissable et ordonné, codifié, surveillé, mais pourtant imprévisible. Elle peut se transformer en lieu de manifestation, en scène de drame, en mise en scène de la jeunesse revendiquant le droit d’être reconnue et entendue.
/>Alors, lorsqu’on entend parler des jeunes et de la rue, apparaissent très vite les idées de violence et d’absence, voir d’invisibilité. La violence étant fortement montrée par les médias, l’absence étant constatée par le non-engagement des jeunes dans les espaces publics créés par l’adulte. On retrouve ici l’idée de la nécessité de faire rentrer les jeunes loin de la rue et du danger, en d’autres termes de les cadrer.
Il est donc intéressant d’observer la place du jeune dans la rue et dans les espaces publics, en s’intéressant aux nouveaux lieux de socialisation et en tentant de connaître les possibilités que l’on donne au jeune, dans son désir d’accessibilité au droit de Cité et donc à la citoyenneté.
Il est aussi intéressant de comprendre quelle politique on met en place pour la jeunesse. Si on se réfère à Habermas81, l’utopie qui se rattache à la société du travail a épuisé sa force de conviction, principalement en ne fournissant plus de structures et de forme à la société au travers d’un travail abstrait.

Et c’est là que s’organisent des politiques culturelles et urbaines autour de la notion moderne de démocratie, avec une volonté de vérifier l’accord civique. Les marges des politiques culturelles s’élargissant alors, constat très net sur les populations de jeunes en situation précaire. Se constituent ainsi des espaces intermédiaires, qui apparaissent nettement dans les sociétés urbanisées. Ils permettent de voir des creux dans les politiques culturelles, où des cultures mobilisent alors des jeunes d’horizons très différents, notamment venant de centre ville ou de la périphérie. Ces cultures prennent alors place dans des sortes d’intervalles 82, c’est-à-dire des espaces qui échappent aux politiques publiques.
Ainsi, on constate qu’il existe des espaces sociaux et culturels où les jeunes vivent avec la précarité de l’emploi, aménageant des «niches de vivabilité »83 autour de projets. L Roulleau-Berger distingue deux types d’espaces intermédiaires, les espaces de recomposition culturelle et les espaces de création culturelle.

Dans le premier, on repense l’insertion des jeunes par le culturel au travers de collaborations entre professionnels et groupes de jeunes, ceux-ci tentant de se réapproprier une histoire, trop souvent perçue comme une succession d’échecs.On crée donc un travail de recomposition avec les politiques culturelles.
Dans le second, au travers de réseaux informels, des groupes de jeunes mettent en place des sortes de «sas » où s’inventent des modes de vie. Ces espaces permettent de développer de la solidarité. Les jeunes accumulent toutes sortes d’expériences au travers de petits boulots, donnant un sens à leur vie, permettant la mise en place de projets. Ils développent donc de nouveaux modes d’actions collectives à partir de situations précaires. Ils savent aussi très bien se servir du système pour en faire bénéficier les copains, refusant toujours de rester en situation de dépendance vis-à-vis de la société.

Des nouveaux mondes se créent donc au sein de nos villes, avec une stratégie d’évitement vis-à-vis des politiques. Pourtant, il faut remarquer que ces deux espaces ne se présentent pas de façons dissociées, mais plutôt reliées par des lignes de réseaux.

Des espaces intermédiaires ont déjà été étudiés par des auteurs comme Lepoutre84 qui s’est plutôt intéressé aux espaces clos, Bachmann85 qui a mis en avant plusieurs mondes clos qui, pourtant, arrivent à communiquer, ou Roulleau-Berger86 qui parle de mondes différents et multiples, que l’on retrouve partout.
C’est dans l’esprit de ce dernier auteur que se situe ma recherche.
Et c’est dans ces espaces intermédiaires que se mettent en place des socialisations, autour de projets individuels et collectifs. C’est au sein de ces derniers que les jeunes peuvent réinterpréter leurs situations.
Le projet permet aussi d’analyser les relations que les jeunes entretiennent avec les institutions.

Dans ces espaces intermédiaires, la précarité pousse les jeunes à se réaliser dans des œuvres, en faisant partie d’un groupe musical, d’une troupe de théâtre ou en montant une association. Les jeunes s’investissent alors fortement. Pourtant, selon qu’il s’agisse d’espace de recomposition culturelle ou de création culturelle, les effets de réalisation ne sont pas les mêmes.

Dans le premier, les acteurs institutionnels jouent un rôle dans la constitution du projet comme «garde fou », intervenant dans la mise en forme acceptable du projet. La relation qui se noue alors entre jeunes et acteurs institutionnels, repose plus sur des qualités particulières de chacun que sur une politique culturelle.
Dans le second, par contre, les jeunes développent leur propre cohérence, acquise au travers d’expériences multiples, vivant en autarcie relative. Ils sont alors rarement compris, leur projet faisant appel à des normes étrangères à l’institution.
Ainsi, les stratégies des jeunes sont en permanence réajustées en fonction des orientations politiques, des acteurs institutionnels qu’ils rencontrent, des opportunités, etc. Il faut aussi remarquer qu’inversement, les acteurs institutionnels se retrouvent influencés par les jeunes et leurs envies.
Les espaces intermédiaires développent donc des cultures faites de fragments, qui viennent recouvrir plus ou moins les espaces institués et qui peut aussi les déstabiliser. Ces espaces sont avant tout des lieux de civilités, en tant qu’ensemble de formes, susceptible de rendre mutuellement admissibles les activités civiles87.
Et si certains acteurs institutionnels ont peur d’une possible révolte urbaine, ils ne semblent pas capable d’organiser ces groupes de jeunes, reliés entre eux par des réseaux. Pourtant, certains de ces acteurs tentent malgré tout de définir de nouvelles conditions d’échange avec ces jeunes dans des espaces de recomposition culturelle.

Le rap semble bien permettre la réalisation d’un certain nombre de jeunes, au sein de certains espaces, leur permettant d’accéder à une socialisation qu’ils ne peuvent réaliser ailleurs. Cette utilisation de la parole scandée reste donc intéressante à observer, pour pouvoir tenter de comprendre la démarche de cette jeunesse.

Nous ne reviendrons pas ici sur tout l’aspect historique de l’implantation du rap en France. Nous nous contenterons d’essayer de montrer comment une activité musicale, faisant partie du mouvement hip-hop, peut s’inscrire dans un espace intermédiaire, pour permettre à une certaine jeunesse de retrouver son histoire perdue, au fond d’une précarité qui semble inévitable, car inscrite dans leur vie tout entière.

Mais tout d’abord, qu’est-ce-que le mouvement hip-hop ? Qu’est-ce-que le rap ?

La culture hip-hop rassemble des arts liés à la rue et à la culture noire américaine. Elle est composée de l’art de la danse smurf et break danse88, l’art du graffiti, l’art du DJ ou MC* et enfin l’art du talking*, le rap.
A ses débuts, le mouvement hip-hop est porté par la Zulu nation et souhaite «remplacer l’énergie négative des bagarres, en énergie positive et constructive au travers de cette nouvelle culture de la rue » 89.
Le rap consacre l’art de la parole, c’est une chronique sociale, une prise de conscience. Le rappeur reste un insoumis qui cherche à démontrer l’existence de manipulations (voir Public Enemy «Don’t believe the hype »). Le rap est donc le rapport d’une minorité à la société globale. H Bazin le considère comme une arme positive, tranchant sur le discours politique.

Il est formé à la fois de formes poétiques, avec une certaine consonance entre les mots, mais aussi une interprétation utilisant, d’une façon très particulière, la voix et le rythme, voire le débit de celui-ci.
Cette dextérité de l’interprétation orale prend tout son sens dans l’human beat box*, qui consiste à produire avec la bouche des rythmes de percussion 90. Toutes ces performances s’accompagnant de compétitions et divers défis qui sont, en fait, à la base de la réalisation de cet art.
Le rap est donc un moyen d’exprimer ses sentiments, les jeunes français ne se privent pas de trouver dans leur quotidien une inspiration pour créer des textes. La langue française étant très riche, elle leur permet de créer une «musique » unique.

« Mots-valises, phrases à tiroirs, messages à étages, néologismes, rien n’est interdit quand on est tour à tour journaliste, dramaturge, chansonnier, pamphlétaire, poète, philosophe, romancier et même parfois clown » 91.
Le rap, et plus largement le mouvement hip-hop, sont des créations.
« Loin d’adhérer à une esthétique qui voue un véritable culte à l’œuvre intouchable, le hip-hop offre les plaisirs de l’art déconstructeur. La beauté saisissante qu’il y a à démembrer et à dérober des œuvres anciennes pour en créer de nouvelles, à démanteler le familier et l’ennuyeux pour en faire quelque chose de différent et de stimulant » 92.

Le rap reste une expression essentiellement masculine, car bien que les filles tentent d’investir le milieu, elles restent tenue à l’écart de l’essentiel de la création.
En fait, le rap est issu de la rue où la loi est instaurée et maintenue par l’homme. Par tradition, et comme on a pu le voir plus haut, la fille doit être protégée de l’extérieur et ne doit donc pas traîner dans les rues. A ceci s’ajoute souvent une tradition culturelle de ces jeunes, issus de l’immigration et qu’ils soient de culture méditerranéenne ou noires américaines, et qui possèdent un code d’honneur très développé, et un besoin très fort de sauvegarder une certaine morale, la symbolique des genres tenant, ici, une place primordiale. Le rap s’est donc tout «naturellement » développé dans un genre masculin.
D’autre part, au même titre que P Duret93 parle de socialisation de genre au travers du sport, on peut, ici aussi, constater le genre masculin de la pratique du rap, et donc de mon travail. Car comme le sport repose sur l’excès, le dépassement des limites et leurs confirmations94, le rap est fait de défis mettant à l’épreuve les jeunes, pris dans une démonstration constante de leur place et de leur existence dans une société hostile et surtout au sein de leurs pairs.

Le rap se pratique à l’extérieur de l’espace familial, ce qui permet au jeune de marquer le rapport de générations, mais aussi celui des sexes. En tant qu’individu, le rappeur va s’inventer une identité, forcément masculine et virile, car en représentation devant ses pairs, les valeurs masculine tiennent une place primordiale dans la reconnaissance. La virilité est donc vécue comme un véritable enrichissement individuel, et la domination masculine reste écrasante. Le rap peut donc, à un certain moment signifier que l’on devient un homme, que l’on prend place dans la société.

Cette reconnaissance de genre est donc très importante lorsque l’on parle de rap. Elle prend alors naturellement place dans mon travail futur, comme une piste à mettre en valeur et surtout à mieux comprendre, car participant à la construction de cette jeunesse qui m’intéresse et m’interroge.
Enfin, aujourd’hui, le rap ne peut plus être ignoré par les acteurs de la jeunesse, car il est un espace social qui renvoie à de l’espace matériel comme la rue ou la ville, et de l’espace symbolique par son inscription dans la cité. Le rap est donc un véritable forum. Il donne le droit à la parole à une certa ine jeunesse qui cherche à sortir d’une précarité lancinante, et qui a le souhait de montrer qu’elle aussi est capable de réussir en produisant un travail.

Ainsi, sachant que «tous les groupes sociaux instituent des normes et s’efforcent de les faire appliquer, au moins à certains moments et dans certaines circonstances » 95, on peut se demander comment ces jeunes, issus des banlieues, vivant souvent dans la précarité, arrivent à créer des espaces, au travers d’une pratique culturelle, leur permettant d’instituer certaines normes qui les aideront à accéder à une nouvelle société.

5. Conclusion.

Depuis plus d’un siècle, les Eglises, l’école, les partis politiques, les mouvements de jeunesse et d’éducation populaire, le mouvement sportif et l’Etat ont tenté d’encadrer la jeunesse hors de la famille et de l’école.
Aujourd’hui, il existe encore des œuvres, des patronages, des mouvements de jeunesse, MJC ou clubs de jeunes, des clubs sportif, etc., témoignages de l’évolution de la façon de penser les loisirs des jeunes.

Pourtant, la société par son évolution et son changement a contribué à transformer la famille et l’école. Les jeunes ont conquis peu à peu leur autonomie. L’allongement de la scolarité est venu renforcer l’idée de référence au groupe de pairs. Une culture juvénile est désormais installée hors des lieux traditionnels de socialisation et reste à la base d’une transformation rapide du rapport du jeune à l’espace. La jeunesse a conquis droit de cité. Elle est désormais socialement reconnue et s’installe dans l’espace public urbain. Elle est visible dans les banlieues comme dans les centres villes. La rue n’est plus l’espace de tous les dangers et la jeunesse d’aujourd’hui vit hors des lieux qui lui étaient réservés.

Si hier l’école jouait un rôle déterminant dans l’avenir social de l’individu, en permettant une intégration réussie, aujourd’hui elle est un temps de plus en plus long dans la vie des jeunes, ne permettant plus une intégration automatique, mais creusant un fossé de plus en plus grand entre les exclus et les autres.
Aujourd’hui, le loisir s’individualise et la jeunesse recherche de nouvelles formes pour «passer le temps ». Les équipements qui lui étaient destinés sont devenus inadéquats et leur fonctionnement jugé insatisfaisant, oubliant bien souvent d’intégrer dans leur fonctionnement les jeunes. Et si la société est en crise, sa jeunesse, elle aussi, doit trouver une nouvelle place.

Lire le mémoire complet ==> (La jeunesse et le rap _ Socio-ethnographie d’un espace intermédiaire)
Mémoire – Département des Sciences de l’Education
Université Paris X – UFR SPSE