Encadrement des jeunes : Initiatives, Mouvements de jeunesse

By 18 October 2012

3. L’encadrement des jeunes :

Alors que l’on reconnaît d’abord l’enfance, puis l’adolescence et la jeunesse comme une catégorie, d’abord psychologique, le recul de l’entrée dans la vie active commence à devenir un phénomène de masse. La gestion de ce temps libre devient problématique lorsque la famille doit le prendre en charge32.

Dès le début du XIXe siècle, la jeunesse devient une question publique, l’obligation scolaire étant certainement à la base de la création des organismes de jeunesse gérés et contrôlés par l’adulte.
Les catholiques sont les premiers à créer des institutions chargées de prendre en charge cette nouvelle population. La jeunesse populaire née et s’autonomise peu à peu au travers de mouvements, qui vont progressivement se détacher de la tutelle de l’adulte, des bourgeois et du clergé.

L’Etat, à partir de Vichy, va prendre une grande part dans cette réalisation, en mettant la jeunesse au centre d’une politique spécifique.

3.1. Initiatives privées, les mouvements de jeunesse.

Alors que le second Empire s’achève, l’Eglise catholique se retrouve renforcée dans son influence. En 1850, la loi Falloux donne une place importante au clergé dans l’instruction publique. Les instituteurs dépendent de l’Eglise et les religieux gardent une place importante au sein des activités pédagogiques.

A partir de 1885, on prend conscience d’un besoin d’émancipation. Deux conceptions s’affrontent alors dans l’action sociale catholique. La première, incarnée par Albert de Mun, défend l’action et le rôle de la classe dirigeante, la seconde représenté par Léon Harmel, patron rémois, prône l’initiative de la classe ouvrière et l’importance de la formation du peuple par le peuple. Cette dernière conception reste importante, car elle est à l’origine du mouvement de démocratie chrétienne à partir de 1892.

Le Cercle d’études sociales met alors en place des réformes pour l’amélioration de la condition des travailleurs. Le cercle ouvrier marque ici un progrès vers une certaine autonomie, par la prise en charge de la présidence du cercle, bien que la direction du patronage leur échappe encore. Ainsi, à la fin du siècle, les œuvres hors cadre scolaire subissent une grande mutation.
Après la défaite de Sedan et la Commune de Paris, les républicains cherchent à établir durablement la République. Ils votent les lois de 1882 sur l’enseignement, de 1901 sur les associations et de 1905 sur la séparation de l’Eglise et de l’Etat. Ces lois ont pour conséquence de susciter la création d’une nouvelle génération d’œuvres et de patronages paroissiaux, qui tentent de se battre contre l’influence grandissante de la laïcité.

Les jeunes de milieu populaire n’ayant pas accès à l’enseignement secondaire, ils apparaissent comme un âge qu’il faut éduquer avant son entrée dans la vie adulte. On pense à l’époque que l’éducation des enfants est insuffisante. On constate que les parents, occupés au travail, ne peuvent surveiller leurs enfants qui sont livrés à eux-mêmes et tendent à mettre en place des activités marginales. La surveillance, le cadrage deviennent indispensables. On ne peut accepter que cette jeunesse populaire se marginalise33. Cette idée tenace est à la base du développement des mouvements de jeunesse.

L’éducation est désormais acceptée comme nécessaire et obligatoire, la jeunesse se transforme alors en un nouvel enjeu politique. L’école laïque et l’Eglise en deviennent les canalisateurs.
Les catholiques, et plus largement la classe bourgeoise, tentent par ces actions, d’endiguer la propagation des idées socialistes, tout en permettant à la classe ouvrière d’adopter des comportements d’ordre, de tempérance et d’économie. L’harmonie doit enfin exister entre les classes. La façon la plus probante d’atteindre ces objectifs reste l’éducation de la jeunesse.
Des minorités restreintes souhaitent obtenir une plus grande influence sur la société civile, afin de prendre une place de dirigeant dans l’ensemble social. Les institutions qui les regroupent se développent sur tout le territoire, en le quadrillant et en proposant des pratiques et des représentations de l’avenir du monde social34.

Trois réseaux principaux se forment alors, les réseaux catholiques, républicains et socialistes. Chacun d’entre eux étant traversé par des influences différentes.
Le réseau catholique est partagé entre un courant traditionaliste, un courant orthodoxe et un courant progressiste. On y retrouve l’aristocratie, la tradition paysanne et la bourgeoisie industrielle (banquiers, négociants et commerçants).

Le réseau républicain se divise entre une tendance libérale et une tendance sociale formée de la petite et moyenne bourgeoisie.
Enfin, le réseau socialiste se différencie en tendances réformistes et marxistes qui verront leur influence se développer surtout durant l’entre-deux-guerres. On retrouve là une minorité de la paysannerie, de la petite et moyenne bourgeoisie et surtout la classe ouvrière35.
Ces réseaux favorisent le regroupement des jeunes dans des mouvements et des patronages, agissant en même temps sur l’ensemble de la société sous différentes formes : bibliothèques, regroupements de masse, élaboration de doctrines catégorisant l’humain en croyant, citoyen ou militant.
Toutes ces actions fonctionnent sur le mode du bénévolat et du volontariat, complètement lié au rôle de multiples petits clercs.
Il faut noter que toutes ces actions passent, malgré le côté militantiste, par des activités concrètes dans les villes et les quartiers, dont nous pouvons encore saisir quelques traces.

Les activités proposées par chacun des réseaux ont toutes pour but d’organiser les loisirs des jeunes sous des formes très comparables, voir identiques.
Les patronages vont constituer, jusqu’à la seconde guerre mondiale, une des principales interventions des catholiques envers les classes populaires. Cette forme d’intervention sera d’ailleurs quelquefois utilisée par les laïques.
Le terme «patronage » est employé dès la fin du XVIIIe siècle, pour désigner des actions de formation morale, permettant de préserver les jeunes contraints d’entrer dans le monde du travail ou de l’apprentissage. Naît alors le désir d’apporter le bien-être matériel à la classe ouvrière. Charles Maignen, René de La Tour et Albert de Mun sont à l’origine de la création de l’œuvre des Cercles catholiques d’ouvriers. Son but est de réhabiliter les déshérités36.

Pourtant, les mouvements de jeunesse ouvrière prennent vraiment corps grâce à Marc Sangnier, qui souhaite mettre sur un véritable pied d’égalité les jeunes de toutes classes. Le mouvement doit alors choisir entre la tâche d’éducation morale et religieuse et un effort d’action civique et sociale, voire politique.
Les mouvements de jeunesse catholiques apparaissent dès 1849. Les patronages se multiplient grâce aux confréries de Saint-Vincent-de-Paul, aux curés et aux vicaires. Ils prennent une position de guide de la jeunesse ouvrière, aussi bien dans la religion que dans la formation en apprentissage. Très vite, ces patronages regroupent une grande majorité des jeunes issus de milieu ouvrier. En fait, ces patronages cherchent tous à assurer le maintien d’une relation régulière avec les Eglises. Le succès est croissant et le nombre de patronage se multiplie entre 1890 et 1900. Pour résister à l’influence croissante de l’Eglise, les laïques s’organisent autour de l’école publique et de la Ligue de l’Enseignement. Cette dernière a été créée en 1866 par Jean Macé qui proclame que : « Le pays doit se couvrir d’un réseau d’associations républicaines et ouvrir la voie de la civilisation ».

L’appel est entendu et un vaste réseau d’organisations post et périscolaire se met en place, voué à l’éducation populaire. Pourtant, jusqu’en 1914, les patronages catholiques restent encore supérieurs en nombre.
La Ligue de l’Enseignement, en créant des œuvres nouvelles et un vaste réseau d’associations et d’amicales d’anciens élèves et l’ACJF, association catholique de la jeunesse française, ayant pour devise Piété-étude-action, en développant les cercles pour jeunes gens, véritables lieux de formation, vont être à la base de la naissance des mouvements de jeunes spécialisés.

Apparaissent alors les colonies de vacances. Après le milieu du XIXe siècle, l’instauration de l’école entraîne l’apparition des vacances. Au départ, les colonies sont issues de l’idée d’envoyer de jeunes citadins des classes défavorisées à la campagne. Laïques et catholiques vont très vite s’emparer de cette idée pour occuper les vacances de leur jeune public. Leur essor est tel qu’en 1906 se réunit le premier congrès national autour du pasteur Comte37.

Pourtant, la question religieuse divise. Les catholiques se regroupent donc, en 1907, dans l’Union nationale des colonies de vacances, qui deviendra en 1933 l’Union française des colonies de vacances (UFCV). Les laïques se rassemblent en 1912 dans la Fédération nationale des colonies de vacances, qui deviendra en 1933 l’Union fédérale des œuvres de vacances laïques (UFOVAL).
A la veille de 1914, on dénombre près de 100 000 enfants fréquentant ces différents centres. Cette progression s’accroît encore dans l’entre-deux-guerres alors que les municipalités créent leurs colonies publiques. L’Etat, en subventionnant un grand nombre de centres commence à exercer un certain contrôle. Pourtant, les initiatives restent pour la plupart privées.

En 1873, la puissante Union des sociétés de gymnastique de France (USGF) voit le jour et met en place de grandes fêtes annuelles. Pourtant, l’USGF n’a pas le monopole de la gymnastique. Les réseaux laïques et catholiques sont, là aussi, bien présents. Les jeunes urbains des classes populaires trouvent un grand attrait à ces exercices.
Parallèlement le modèle anglo-saxon d’organisation de jeux et de compétitions séduit les classes supérieures et entraîne la création de sociétés sportives. Pierre de Coubertin et Georges de Saint-Clair s’associent pour créer en 1887 l’Union des sociétés françaises de sports athlétiques (USFSA).
Ce modèle est très vite contesté. Partout se créent des associations sportives scolaires, qui seront souvent à l’origine des clubs sportifs régionaux.

L’Eglise comprend vite le rôle que peut jouer le sport auprès des jeunes. En 1903, elle crée la Fédération gymnastique et sportive des patronages de France (FGSPF). Les patronages laïques n’ont pas les moyens de la FGSPF, ils mettent pourtant en place des associations locales. Enfin, en 1907 naît l’Union sportive du parti socialiste, issue de la mise en place des premiers clubs sportifs ouvriers. En fait, au-delà d’une proposition de distractions saines et agréables, on comprend bien ici l’envie de tous ces groupes de capter l’attention des jeunes. On constate que les catholiques sont fortement présents et prioritaires dans ces mouvements de jeunesse, les républicains et les laïques ayant principalement orientés leurs actions dans le milieu scolaire ou périscolaire. Les œuvres laïques de la fin du siècle ont donc des préoccupations essentiellement éducatives (société d’instruction populaire, université et bibliothèque populaire). C’est seulement au XXe siècle qu’apparaissent «l’Union fédérale des œuvres laïques d’éducation physique » en 1928, «l’Union fédérale des œuvres laïques d’éducation artistique » en 1933, et c’est entre 1933 et 1936, avec le Front populaire que le «loisir populaire » et «la culture » prennent la place de l’éducation.

Ainsi, la fin du XIXe siècle et le début du XXe sont le théâtre d’une mise en place de structures d’encadrement de la jeunesse, au travers desquelles on identifie bien les clivages idéologiques majeurs du pays. Pourtant, les projets éducatifs spécifiques sont absents. Et si le fait juvénil s’impose progressivement dans l’espace social du XIXe siècle, c’est bien à partir de certaines préoccupations d’adultes. Pourtant, c’est grâce à ces actions que vont pouvoir se développer par la suite des initiatives mieux adaptées à l’autonomie de la jeunesse38. Alors que de nouvelles formes d’entrées dans la vie adulte se mettent en place, la jeunesse prend une nouvelle consistance sociale, les temps de liberté sont progressivement investis par l’éducation. Celle-ci n’est pourtant pas limitée à un bagage scolaire, mais plutôt étendu à une sorte de formation intégrale, visant la vie réelle, concrète, totale du jeune. L’ambiance hygiéniste, qui permet aux médecins et psychologues de prendre la place des philanthropes bourgeois ou des ecclésiastiques du début du siècle, s’installe. Le nouveau siècle définit plus largement l’enfant, la famille n’a plus le monopole de l’éducation extra-scolaire.

La jeunesse est donc construite comme catégorie sociale en partie grâce aux institutions, pour les cadrer et les introduire dans des enjeux purement adultes. Pourtant, il ne faut pas oublier que cette jeunesse a su se détacher, au moins partiellement, de ces enjeux sociaux et politiques. On peut le constater dans la formation et la mise en place des mouvements de jeunesse, où l’adulte a dû progressivement céder sa place à des formes de sociabilité juvénile plus spontanée et plus autonome.
On peut cependant déplorer que les historiens de l’entre-deux-guerres, étant plus intéressés par des périodes antérieures ou postérieures, l’attitude des adolescents de l’époque, face aux tentatives d’encadrement de la jeunesse, reste peu connue.

Ainsi donc, l’entre-deux-guerres est une période qui, malgré une certaine continuité majoritaire dans l’encadrement de la jeunesse, commence à réaliser la spécificité des problèmes juvéniles. C’est là que les mouvements de jeunesse vont vraiment s’installer, toujours sous la tutelle de l’adulte, mais prenant en compte le fait de la jeunesse. L’Eglise va se retrouver en bonne place dans cette conquête du jeune.
Cette émergence va se faire à partir des structures existant déjà et au sein desquelles, ces nouveaux mouvements vont s’acclimater. Chaque institution se transforme alors profondément pour se distinguer des autres.
Le milieu catholique est très représentatif de ces mutations vers une spécificité au sein d’une même institution.
L’ACJF va orienter ces actions vers la formation et l’action civique. En 1923 elle organise le congrès de Bordeaux sur la vie municipale, en 1926, le congrès de Besançon sur la vie régionale et sur la dimension internationale, en 1935 le congrès de Lyon sur la conception chrétienne de la paix39.
De ces formations naissent de nouveaux dirigeants politiques locaux et nationaux que l’on retrouvera dans la Résistance.

En 1926, «la jeunesse ouvrière chrétienne » (JOC) voit le jour grâce à une nouvelle génération catholique d’après 1914, qui dénonce les injustices de la société en faisant profession d’anticapitalisme. On envisage alors le fait que tout le monde n’a pas les mêmes préoccupations et le même genre de vie, on admet la diversité sociale. C’est la naissance des mouvements de jeunesse spécialisées40.
La JOC multiplie ses domaines : la jeunesse ouvrière chrétienne féminine (JOCF) en 1928, la jeunesse agricole chrétienne (JAC) en 1929, la jeunesse étudiante chrétienne (JEC) en 1930.

Cette réussite des mouvements catholiques spécialisés est certainement due aux nouveaux rapports qu’entretiennent l’Eglise catholique, la République et la société après la guerre de 1914-18. En effet, en se ralliant à la République, l’Eglise peut repartir à la conquête d’un nouveau public. De nouvelles paroisses se créent un peu partout et le catholicisme gagne du terrain dans les milieux intellectuels, enseignants et ouvriers. De nouveaux mouvements de jeunesse apparaissent.

En 1920 sont créés «les Scouts de France » et en 1923 «les Guides de France ». Marc Sangnier crée en 1929 la première auberge de jeunesse française et la Ligue française des auberges de jeunesse. En 1933, les syndicats des enseignants appuient la création d’un «Centre laïque des auberges de jeunesse » (CLAJ) qui prend tout son essor avec les congés payés de Léo Lagrange à partir de 1936.
Des mouvements plus politiques voient le jour. Les Faucons Rouges à tendance socialiste sont créés en 1932.

Les mouvements de jeunesse évoluent vers une éducation par classe d’âge. Le scoutisme catholique distingue «les louveteaux » «des éclaireurs » en 1922, puis «les routiers » en 1929. En 1927 apparaissent «les jeannettes » et «les guides aînées ». En 1936 le mouvement «Cœurs et Ames vaillantes » s’adresse aux enfants des quartiers populaires. On voit bien, ici, se mettre en place des catégories d’âges avec une prise en compte des besoins différents selon les catégories.
De son côté, le mouvement sportif l’emporte sur le mouvement militaire et gymnique. L’image et le rôle du sport sont rehaussés et les associations sportives sont transformées en instrument de socialisation locale.
Entre 1920 et 1925, toutes les communes possèdent un club sportif. Et c’est au travers des municipalités que l’Etat manifeste peu à peu son intérêt pour la pratique sportive des jeunes. Pourtant, le sport devra encore attendre quelques années avant de devenir une affaire d’Etat.
Ainsi, l’organisation progressive des mouvements de jeunesse, à partir d’actions locales, prend toute son ampleur dès la fin de l’entre-deux-guerres en s’intéressant à tous les milieux sociaux.

Pourtant, il ne faut pas surestimer le nombre de jeunes touchés ni oublier que ces mouvements sont souvent issus de filières confessionnelles.
Celle du protestantisme, regroupant l’UCJG (Union Catholique des Jeunes Garçons), l’UCJF (Union Catholique des Jeunes Filles), le scoutisme unioniste et la Fédération des étudiants chrétiens. L’ensemble formera pendant la guerre le Centre protestant de la jeunesse.

Celle du catholicisme, rassemblant le plus de jeunes et proposant de grandes variétés de mouvements spécialisés par milieux. Les Scouts et Guides de France deviendront d’ailleurs des fédérations dominantes du scoutisme français.
Cette présence, si fortement marquée auprès des jeunes, est certainement due à leurs fonctions de suppléances, dans un secteur où l’Etat et les collectivités locales ne se sont pas encore investis.
La jeunesse, quant à elle, semble bien avoir su évoluer progressivement au sein de ces organisations canalisatrices, vers une autonomie et une nouvelle forme de sociabilité juvénile.

Les mouvements de jeunesse sont donc bien à l’origine d’un nouveau rapport entre la société et la jeunesse41.

Lire le mémoire complet ==> (La jeunesse et le rap _ Socio-ethnographie d’un espace intermédiaire)
Mémoire – Département des Sciences de l’Education
Université Paris X – UFR SPSE