Banques d’organes humains, état des lieux – état des sciences

By 1 October 2012

B – Les banques d’organes humains, état des lieux – état des sciences

Les organes sont des structures complexes dont la synthèse et la conservation tiennent encore la science en échec (1). Cette limite de la science aboutit concrètement à une limitation des ressources en éléments disponibles du corps humain, creusant de ce fait la pénurie déjà recensée. Aussi, les scientifiques persistent tout en se tournant vers des solutions alternatives ouvrant la voie à d’autres interrogations éthiques sur la légitimité de ces travaux encore expérimentaux (2).

1 – Le problème récurrent de la conservation des organes humains

La conservation d’un organe est limitée dans le temps, selon le parenchyme considéré l’ordre de grandeur se situe autour de quelques heures dans des conditions optimales. Il est donc inenvisageable de constituer des banques d’organes en dehors de sa plus simple expression, le corps humain.

a – l’impossibilité pratique de constituer des banques d’organes

L’organe se définit comme la «partie du corps humain consistant en un ensemble structuré de tissus qui, en cas d’ablation totale, ne peut être régénéré par l’organisme»72. L’organe se distingue donc du tissu en ce que le tissu est «toutes parties constitutives du corps humain, y compris les résidus opératoires, à l’exclusion des organes, du sang et des produits sanguins, ainsi que des éléments reproductifs tels que le sperme, les ovules et les embryons. Les poils, cheveux, ongles, placenta et déchets de l’organisme sont également à exclure»73.

La principale particularité d’un organe réside dans le fait qu’ «une fois prélevé sur un corps [il] ne demeure vivant que pendant une période relativement brève et doit normalement être greffé dans un délai de quelques heures»74. Il n’est donc pas encore envisageable de pouvoir conserver ces derniers dans des structures telles que des banques. La seule alternative reste donc le recours à donneur décédé par principe, vivant dans des cas exceptionnels bien que les statistiques démontrent que les organes de personnes vivantes offrent de meilleures espérances de survie que les greffes d’organes de personnes décédées.

Ainsi, à défaut de pouvoir pratiquer légalement le don entre vifs et de conserver ces organes en dehors du corps humain, les avancées de la science tendent à en limiter la dégradation à l’intérieur de son support originel après le décès du donneur potentiel.

b – le ralentissement de la dégradation progressive des organes

Le décès d’une personne, après avoir été constaté cliniquement, peut déboucher sur le prélèvement d’éléments en vue de greffes ultérieures. Ainsi, pour les organes humains deux actes vont permettrent de ralentir la dégradation trop rapide ou la perte d’un organe encore fonctionnel. Avant tout, la conservation artificielle de la fonction hémodynamique permet l’irrigation continue de l’organe de la personne défunte et de ralentir sa dégradation. Ensuite, l’opération de prélèvement d’organes est une opération chirurgicale qui requiert les plus grandes attentions de la part des personnels médicaux chargés du prélèvement, autant pour l’intégrité de l’organe que pour la conservation de sa fonctionnalité maximale.

Pour l’heure les seules banques d’organes connues sont les êtres humains eux-mêmes qu’ils soient vivants ou décédés. Pour autant, la communauté scientifique entend repousser encore les limites actuelles grâce aux méthodes de la manipulation génétique et de synthèse artificielle afin de constituer d’autres réservoirs d’organes au service de l’homme.

2 – Les espoirs de la science, les nouvelles banques d’organes.

Deux pistes de recherches ont été retenues par les scientifiques, les tentatives de synthèse in vitro d’organes ainsi que les évolutions de la xénotransplantation.

a – les recherches sur la synthèse artificielle d’organes fonctionnels, la relativité du pouvoir scientifique.

Les cellules souches embryonnaires sont le vecteur de nombreux espoirs scientifiques pour la synthèse in vitro d’organes humains. Si les barrières ont été levées pour la différenciation de ces cellules en groupes tissulaires déterminés, les limites se trouvent dans le regroupement de différents groupes tissulaires en un ensemble complexe et fonctionnel déterminé, l’organe. La connaissance des facteurs de croissance nécessaire à la division et à la différenciation d’une cellule pluripotente en groupes de cellules organisées est un pas prometteur, car il est désormais possible de synthétiser et de faire proliférer des tissus sur matrice spéciale.

Cependant, les scientifiques buttent sur les facteurs de croissance et leur ordre d’intervention sur une cellule pluripotente afin de la voir se diviser et se différencier progressivement en un organe fonctionnel. C’est alors que l’hypothèse du regroupement de plusieurs tissus dans un milieu de culture afin de générer leur regroupement en masse organisée fonctionnelle est à l’étude mais n’offre pour le moment pas de résultat encourageant.

Cela étant, les espoirs des scientifiques persistent au vu des résultats plus probants de la transgénèse et de la xénotransplantation.

b – les banques d’organes de substitution.

Depuis l’utilisation du sang de mouton, l’homme tente de répondre à ses déficiences en allant prendre ses pièces de rechange dans les autres espèces. Le souci du franchissement de la barrière des espèces est l’immunité propre à chacune, qui se solde par la destruction des cellules étrangères greffées. Les premières expériences de transplantation d’organes d’animaux sur l’homme remontent au début du vingtième siècle mais les avancées de la recherche sur la xénotransplantation ne se feront ressentir qu’à partir des deux dernières décennies.

La xénotransplantation est «la transplantation sur l’homme d’organes d’animaux manipulés génétiquement»75. La recommandation Rec(2003)12 sur la xénotransplantation du Comité des Ministres du Conseil de l’Europe du 19 juin 2003 complète la définition, en son article 3, et précise qu’ « est considérée comme xénotransplantation toute intervention impliquant la transplantation ou l’administration chez un receveur humain :
– de cellules, tissus ou organes, vivants, d’origine animale ou
– de fluides, cellules, tissus ou organes humains ayant eu un contact ex vivo avec des cellules, tissus ou organes, vivants, d’origine animale ».

Cette technique implique le recours au matériel génétique de l’animal afin de produire des races spécifiques dont le patrimoine génétique sera intermédiaire entre celui de l’animal parent et celui de l’homme. Ces animaux sont capables de se reproduire entre eux en véhiculant les caractères des deux espèces, aussi leur prolifération est encadrée au chapitre V – Protection des animaux – de la même recommandation. L’objectif des manipulations effectuées, dans le respect de l’animal76, est d’atténuer au maximum les réactions de rejet entre espèces afin de limiter les désagréments qui font suite à la transplantation. Cette étape franchie par la science est un palliatif, encore peu efficace, de l’interdiction de modifier génétiquement un embryon ou de cloner des cellules pluripotentes de l’homme pour en faire des chimères77, juste propres à constituer des réserves d’organes.

La xénotransplantation est une expérience à risque. Elle n’est proposée qu’aux personnes en phase terminale de maladie qui ne trouvent pas d’organes compatibles avec leur système immunitaire mais ces personnes font l’objet de contraintes draconiennes78 qui peuvent prendre une expression d’ordre public à certains égards79. Les risques envisagés s’analysent en terme de sécurité sanitaire au sens large, ils ne concernent pas seulement la personne ayant reçu l’organe et son entourage proche mais ils peuvent s’étendre à toute la population et avoir des répercussions disproportionnées par rapport aux avantages procurés. Cette appréhension est liée à l’existence, dans le patrimoine génétique des animaux utilisés, de rétrovirus dont toutes les souches ne sont pas encore identifiées; crainte qui s’est amplifiée depuis l’expérience européenne de propagation de l’épidémie de l’Encéphalopathie Spongiforme Bovine.

Ces risques possibles de transmissions de maladies entre espèces proches génétiquement ont entraîné l’exclusion de certaines espèces animales, notamment le singe80. L’intérêt que les scientifiques portent sur un animal particulier est la combinaison de différents critères : la proximité génétique avec l’homme, en vue de limiter les risques de rejets de greffe et d’augmenter le succès des manipulations génétiques; la taille de l’organe de l’animal au stade adulte, l’organe final doit être de même capacité que l’organe humain à remplacer; de son degré d’innocuité pour l’homme, ce qui pose le plus de souci et réclame la mise en œuvre quasi- systématique du principe de précaution.

Ces quelques aspects, pour le moins dissuasifs, ne doivent pas masquer les intérêts que présentent la xénotransplantation comme alternative à la pénurie d’organes, de tissus et cellules. Les animaux transgéniques obtenus se reproduisent dans des fermes spécialisées81 et ne servent qu’à ce type d’opération82 – ainsi le marché de ces animaux est susceptibles de représenter un poids considérable, non négligeable sur le plan économique.

Les recherches sur les nouvelles applications des éléments du corps humain dans les biotechnologies traduisant l’influence croissante de la société consumériste sur le rapport du sujet à son corps, et ainsi les nouvelles exigences de bien-être suscitées par l’acception actuelle de la santé – bien de consommation – deviennent prétexte à profit. Dans cette dynamique, à laquelle les consommateurs de soins adhèrent, deux facteurs cumulatifs jouent en la faveur de la réification et de la patrimonialité des éléments du corps humain : le coût de la science sur le matériel humain produit, traité et conservé, ainsi que l’incidence de l’insuffisance des ressources disponibles.

Les besoins de matière première humaine sont la préoccupation profonde des politiques de santé qui se refusent à attribuer ouvertement un prix aux éléments et préfèrent valoriser la solidarité sur l’aspect individualiste, dont l’objectif de la cession ne répond pas aux même impératifs. Cependant, cette volonté entre en interaction et en contradiction avec les dispositifs de santé mis actuellement à disposition reconnaissant implicitement une valeur aux éléments disponibles ou rendus disponibles – autant à partir des personnes décédées que des personnes vivantes. En subordonnant désormais la disponibilité du corps humain au consentement de la personne pour « nécessité médicale », l’infléchissement trahit l’inclinaison implicite des corps de règles à cet état de fait, à mi-chemin entre l’admission et le refus de la dynamique de vénalité des éléments du corps humain.

Lire le mémoire complet ==>

(La vénalité des éléments du corps humain)
Mémoire réalisé en vue de l’obtention du MASTER droit filière recherche, mention droit médical
Université DE Lille 2 – Droit et santé – Faculté des sciences juridiques, politiques et sociale

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72 Recommandation Rec(94)1 du Comité des Ministres aux Etats Membres sur les banques de tissus humains, 1994.
73 Id.
74 Id.
75 Conférence Générale de l’UNESCO : www.unesco.org/confgen/presse_rel/fr-201001.bioethics.shtml
76 Avis n° 7 du Groupe de Conseillers pour l’éthique et la biotechnologie auprès de la Commission Européenne, Aspects éthiques de la modification génétique des animaux, 21 mai 1996.
77 Larousse encyclopédique illustré, Larousse-bordas, 1997, « Chimère : Organisme composé de deux variétés de cellules ayant des origines génétiquement différentes ».
78 Recommandation Rec(2003)10 sur la xénotransplantation, Comité des Ministres aux Etats membres, 19 juin 2003, art. 7 et art. 13.
79 Id., art. 21.
80 Id., art. 11.
81 Bulletin des médecins suisses, « Xénotransplantation, entre rêve et réalité », Bülher, Sachs, Cooper, Editores Medicorum Helveticrum, 2000.
82 Recommandation Rec(2003)10 sur la xénotransplantation, Comité des Ministres aux Etats membres, 19 juin 2003, art. 10.