Analyse, synthèse et typologie des conflits du travail

By 19 October 2012

Partie 3 : Analyse et synthèse

Il est important de noter que l’analyse des experts rencontrés corrobore presque totalement ce que nous avons pu lire. Ils présentent une approche macroscopique de la prévention des conflits sociaux. De leur côté, les professionnels des Ressources Humaines ont une vision plus éclatée liée à leur vécu ainsi qu’à celui de leur entreprise.

Les syndicats sur le terrain présentent des positions tout aussi éclatées. Les discours confédéraux éprouvent les pires difficultés à imprégner et convaincre la base.
Les chapitres qui suivent s’attachent à présenter une analyse comparative entre les ouvrages et les experts d’un côté ; les praticiens des relations sociales en entreprise de l’autre.

1 Définition du conflit social

Dans la littérature comme pour nos interlocuteurs, le conflit social dans l’entreprise se définit comme :
ƒ Une divergence fondamentale entre les intérêts des salariés et ceux de l’entreprise,
ƒ Le rejet d’une décision prise par la direction, le cas le plus symbolique étant la fermeture d’un établissement avec suppression d’emplois,
ƒ L’échec d’une négociation,
ƒ Une action collective et concertée.

Tous ces points de désaccord ne donnent pas systématiquement lieu à conflits sociaux. Ceux- ci ne peuvent prendre naissance et se développer que dans un contexte propice : ambiance délétère, mauvaises conditions de travail, promesses de la direction non tenues… Leur origine provenant plus souvent de la base que d’un mot d’ordre de grève confédéral.

En revanche, pour les praticiens la grève est la manifestation essentielle du conflit social. Pour les experts, elle n’en constitue qu’une des nombreuses formes d’actions.

Notre vision de la gestion du conflit rejoint celle de G. Simmel, “le conflit est un mécanisme de régulation sociale, il est l’une des formes les plus vivantes d’interaction”.

2 Analyse et typologie des conflits

Sur ce thème, nous identifions un grand nombre de convergences.

Le nombre et l’ampleur des conflits ouverts diminuent d’année en année21. La meilleure illustration de ce phénomène est que les praticiens ne les évoquent plus que comme de lointains souvenirs ou encore que par ouïe dire. La grève inquiète toujours mais elle est presque devenue une chimère. Néanmoins, les entreprises publiques restent sujettes à cette forme traditionnelle d’expression du conflit social.

Sur ce dernier point nous notons une nuance entre experts. Gérard ADAM distingue le Secteur Public du Secteur Privé. Pour sa part Jean-Nicolas MOREAU place la ligne de partage entre le Secteur Concurrentiel et le Secteur Protégé.

En réalité, cette différence est une question de dynamique et de perspective historique. En effet, l’opposition public/privé est à la fois historique et culturelle. Toutefois, elle s’affaiblit progressivement au profit d’une double ligne de force : grandes entreprises/PME d’une part et secteur concurrentiel/secteur protégé, d’autre part (comme le montre l’exemple du transport pris ci-dessous). Car nous somme en train de vivre des transformations profondes du secteur public qui atténue l’opposition avec le privé, même si elle est encore signifiante. D’autre part, certaines grosses entreprises (certaines mutuelles par exemple ou les NMPP fonctionnent du point de vue social, comme le secteur public).

Nous avons confronté ces approches au terrain par secteur :
ƒ Transport : Secteur couvert par des entreprises publiques et privées et s’ouvrant à la concurrence. Tous les types d’entreprises sont confrontés à des mouvements de grève.
ƒ Energie : Secteur couvert par des entreprises publiques et privées et s’ouvrant à la concurrence. Les conflits y sont concentrés dans les entreprises publiques.
ƒ Média télévisuel : Secteur couvert par des entreprises publiques et privées, et ouvert à la concurrence. Les conflits y sont concentrés dans les entreprises publiques.
ƒ Banque : Secteur couvert par des entreprises privées et ouvert à la concurrence. Les conflits sociaux y ont quasiment disparu.
ƒ Industrie automobile : Secteur couvert par des entreprises privées et ouvert à la concurrence. Les conflits sociaux y ont quasiment disparu.
ƒ Hospitalier : Secteur couvert par des entreprises publiques et privées, et ouvert à la concurrence. Les conflits y sont concentrés dans les entreprises publiques.
ƒ Education : Secteur couvert par des établissements publics et privés, et ouvert à la concurrence. Les conflits y sont concentrés dans les établissements publics.

Ces frontières ne suffisent pas à expliquer la conflictualité. Même si les entreprises publiques sont globalement plus sensibles aux mouvements sociaux. Régis Reveret fait la synthèse des deux approches de nos experts, par son concept de « grève par procuration ». « L’hypothèse sous-tendue [par cette expression] est que les salariés du privé ne peuvent cesser le travail, parce qu’ils ont peur pour leur emploi, et qu’en quelque sorte, les fonctionnaires et les salariés des entreprises à statut sont involontairement en charge d’une protestation plus générale, approuvée par le corps social dans son ensemble. Les sondages réalisés à chaud donnent corps à cette interprétation. »

Si les grèves sont de moins en moins nombreuses, les motifs de mécontentement n’ont pas disparu. De nouvelles formes de conflits apparaissent. Patrick Chalmel nous dit « Moins nombreux dans notre pays, les conflits sociaux dans les entreprises prennent fréquemment ces dernières années des formes inédites. Déclenchés assez souvent hors du contrôle des acteurs syndicaux classiques, ils dérapent plus aisément vers des actions extrêmes contre les infrastructures de l’entreprise ou l’environnement. Actions commandos plus que mobilisation de masse, ils visent davantage à nuire à l’image médiatique de l’entreprise qu’à bloquer sa production. »

Pour tous nos interlocuteurs la grève coûte :
ƒ Elle coûte à l’entreprise car il n’y a plus de stock. Les entreprises qui fonctionnent aujourd’hui en flux tendu ne peuvent supporter un jour de perte de production. Elle coûte aussi en terme d’image.
ƒ Elle coûte au salarié car le niveau d’endettement des ménages, notamment les plus modestes, ne cesse de progresser. La pression financière entrave de fait la liberté de faire grève.

Le coût de la grève pour les salariés explique pour grande partie pourquoi le conflit social dans l’entreprise n’explose plus mais prend plutôt la forme d’une « implosion » (selon Patrick Chalmel) c’est-à-dire que le conflit s’exprime désormais par une inertie renforcée (grève du zèle, moindre implication, travail au ralenti, congés maladie, congés pour enfant malade, etc.). De là, naissent les formes larvées de conflits sociaux.

Lire le mémoire complet ==> (Comment les grandes entreprises d’aujourd’hui préviennent-elles les conflits sociaux ? )
Mémoire – MBA Management Des Ressources Humaines
Université Paris Dauphine
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