La crise financière russe 1998 : l’origine et les conséquences

By 10 September 2012

III- La crise financière russe 23

1- L’origine de la crise financière en Russie

Il n’est pas aisé de déterminer l’origine de la crise financière, d’autant plus que les différents économistes et spécialistes de la région divergent plus ou moins sur ce point, les uns affirmant qu’elle est essentiellement d’origine politique, les autres soulignant plutôt la dégradation de la situation de l’économie réelle ou les activités spéculatives des banques. Sans doute est-ce tout cela à la fois, les causes étant multiples et complexes. La crise financière s’expliquerait tout d’abord par la crise des finances publiques.

Il convient, afin de comprendre l’enchaînement du déficit public, de remonter à l’année 1995 : face au taux d’inflation élevé, le gouvernement russe décide de financer sa dette publique non plus par l’émission de monnaie, mais par l’emprunt. Malgré le risque d’une hausse du montant des impayés (au fisc, aux fournisseurs, aux salariés), ainsi que d’une multiplication des formes d’échanges non monétaires, des bons du Trésor, les GKO et les OFZ, sont émis avec des taux d’intérêt annuels de 70 %. Le taux d’inflation chute alors de 18 à 3%, mais en 1996, l’Etat s’avère incapable de payer ses fournisseurs, de rémunérer ses fonctionnaires et ses retraités.

A l’approche de l’échéance présidentielle, le gouvernement multiplie les remises fiscales et repousse à plus tard les faillites bancaires et industrielles.

Parallèlement, les acteurs économiques continuent de spéculer sur le marché lucratif des GKO, si bien que leur rendement tombe à 20%. Les nouveaux capitaux ne servent alors plus qu’à payer les intérêts et à rembourser les premiers spéculateurs. En 1997, l’exécution du budget “fait apparaître un déficit équivalant à 6,1% du PIB. Le déficit total des dépenses publiques (y compris Etat Central) atteint, la même année, 7,3% du PIB”. Ce déficit public, bien que non excessif, est rendu préoccupant tout d’abord par la faiblesse des recettes fiscales : toutes les réformes proposées pour augmenter le niveau des recettes sont rejetées par le parlement, que domine l’opposition au président Eltsine. Ensuite, l’épargne intérieure rendait la Russie tributaire de l’extérieur pour assurer l’équilibre de son budget.

D’autant plus que la crise asiatique, qui survient à l’automne 1997, entraîne une première augmentation des taux d’intérêt et porte un premier coup au système financier russe. C’est par le vecteur du marché des titres que les effets de la crise financière asiatique affectent les banques russes. Selon une étude de Natalia Lapina sur le secteur bancaire russe, au cours des mois de novembre et décembre, le retrait du marché russe de grands investisseurs non-résidents provoque une forte hausse des rendements des titres souverains en roubles. Cette première défiance des investisseurs étrangers envers les marchés émergents, dont fait partie la Russie, est renforcée par toute une série d’événements. Tout d’abord la démission de V. Tchernomyrdine du poste de Premier ministre, fin mars. Puis la mise sous administration provisoire de la Tokobank en mai. Enfin, l’annonce du report de la privatisation de Rosneft (la dernière grande compagnie pétrolière publique) qui aurait permis d’assainir un peu la situation des finances publiques.

Aussitôt, les investisseurs étrangers vendent massivement leurs titres, ce qui entraîne une hausse des taux (80% sur le marché secondaire). L’effet sur le service de la dette publique est immédiat. Parallèlement, on constate dès le premier trimestre de l’année 1998 “une stagnation des flux d’investissements directs, ainsi que des entrées d’investissement de portefeuille moins importantes et la poursuite des sorties de capitaux”. Ce qui contraint la Banque centrale de Russie à puiser dans ses réserves de change pour financer le déficit courant, provoqué également par la baisse continue des prix du pétrole (qui est le principal secteur exportateur russe). Selon Philippe Bourgeois, vers la fin du mois de mai, ces réserves constituent environ 15 milliards de dollars, c’est-à-dire moins que la dette due aux non-résidents, qui s’élève alors à 20 milliards de dollars.

Dès lors, rien, pas même le prêt octroyé par la communauté internationale, ne permet de freiner la dégradation du système bancaire et de rétablir la confiance des marchés. En effet, fin juillet, le FMI verse 4,8 milliards de dollars, première tranche d’un prêt de 22,6 milliards de dollars. Mais les exigences demandées par le FMI en contrepartie ne tiennent compte ni du “caractère politique du blocage des réformes, ni de l’urgence de la situation en raison de la maturité très courte de la dette”. Mais la crise financière russe ne s’explique pas seulement par l’incapacité du gouvernement à mener les réformes nécessaires et à gérer correctement le déficit public, par les conséquences de la crise asiatique, par la perte de confiance des investisseurs étrangers ou encore par la baisse des prix du pétrole. Selon certains économistes comme Jacques Sapir, directeur d’étude à l’EHESS, la crise financière est liée à la “nature largement perverse de la restructuration économique de la Russie”.

Avec la disparition du système soviétique, certaines entreprises ne purent établir le contact avec leurs fournisseurs. Des entrepreneurs étrangers proposèrent alors à ces entreprises de leur fournir la matière première en échange d’une partie de la production transformée. Les entreprises n’eurent d’autre choix que d’accepter l’accord, tout en sachant que la part de production qui leur était laissée ne leur permettrait pas de payer à la fois les salaires et les autres consommations intermédiaires comme l’électricité : en effet, les banques, à cette époque, se souciaient peu de financer l’investissement productif (préférant spéculer sur le marché des GKO).

Aussi ne proposaient-elles des devises aux entrepreneurs pour acheter leurs matières premières qu’à des conditions financières inacceptables. Afin de poursuivre leurs activités, les entreprises furent donc contraintes de faire appel à ces entrepreneurs étrangers qui possédaient le “savoir vendre”, accumulant les impayés, pour les salaires, pour l’énergie ou même pour les impôts. La richesse réelle, produite par les entreprises russes, fut ainsi captée par des sociétés étrangères. Ce mécanisme est désigné par le terme de “tolling”. On comprend donc mieux que l’effondrement des recettes fiscales, la fuite des capitaux, ainsi que la “financiarisation spéculative” aient constitué une limite à la politique économique et financière russe, à la fois inadaptée et rigide. La forme particulière de régulation économique qui s’instaura alors possédait certes des marges de stabilité, mais également “un risque de système généralisé, c’est-à- dire d’enchaînements catastrophiques”. Aussi, dès l’apparition de chocs tels que la crise asiatique, les marges de stabilité se transformèrent-elles en leurs contraires, engendrant la crise d’août.

2- Déroulement de la crise financière russe

Le 17 août 1998, le gouvernement russe annonce un certain nombre de décisions: la suspension du remboursement de la dette intérieure en attendant sa restructuration, “un moratoire de 90 jours sur le remboursement du principal des prêts accordés par les non-résidents, des primes d’assurances des crédits cautionnés par des titres, des contrats de change à terme”. Le “corridor de change” du rouble par rapport au dollar est élargi à 9,5 roubles (contre 7,15 auparavant), ce qui entraîne une dévaluation de facto de 34%. Dans les bureaux de change, le prix de vente du dollar augmente de 50%. Puis le système bancaire se bloque, empêchant toute transaction. Fin août, le cours du rouble et des actions des sociétés russes continue de s’effondrer, le taux d’inflation ne cesse d’augmenter, atteignant 15% (contre 2% en juillet et 0,1% en juin). Des banques commerciales licencient ou ferment, les entreprises réduisent leurs coûts fixes (salaires revus à la baisse, chômage technique), de grandes compagnies pétrolières sont amenées à fusionner (Loukoïl, par exemple, ferme 4500 puits et se rapproche de Gaz-Prom).Les régions de Russie, quant à elles, réagissent à leur manière, adoptant différents comportements qui ne manquent pas d’accentuer l’écart d’appréciation avec le centre, de même que les disparités entre les modèles de politique régionale.

3- Les conséquences de la crise russe

A peine sept mois après l’annonce des décisions gouvernementales d’août 98, il est difficile d’analyser les conséquences de la crise en raison de l’insuffisance d’informations définitives sur une situation qui ne cesse d’évoluer, notamment dans le secteur bancaire. La décision du gouvernement de geler le remboursement de la dette interne et d’élargir la bande de fluctuation du rouble porte un coup terrible aux banques, malgré le moratoire de 90 jours sur leurs engagements externes, instauré sous leur pression. Les banques russes auraient subi une perte de 100 milliards de roubles, ayant préféré spéculer sur le marché très lucratif des bons du Trésor plutôt que de financer l’investissement industriel. Sur 1500 banques présentes avant la crise, la moitié a disparu, le reste parvenant à survivre grâce à une meilleure gestion ou à un soutien de la part de grands groupes industriels ou d’administrations locales.

La Banque Centrale place sous son contrôle tout le secteur bancaire en vue d’une restructuration et envisage de procéder à une nationalisation, tandis qu’un regroupement et une fusion entre les différents établissements financiers s’opèrent : la Banque de Moscou acquiert la majeure partie des actions de Mosbiznesbank. Incombank (la deuxième banque russe) et la Natsionalisalny Reservny Bank (quatorzième) ne forment désormais qu’un seul et même groupe. Enfin, Oneksimbank (quatrième), Menatep (septième) et Most-Bank (dix-septième) décident de fusionner. Sur les 250 milliards de roubles de GKO, 20% étaient détenus par des banques étrangères, c’est-à-dire 15 milliards de dollars.

En décembre 98, le gouvernement décide d’opérer une restructuration des GKO en roubles, défavorable aux investisseurs étrangers. Il est prévu un remboursement en liquide de 10% seulement, le solde étant transformé en bons d’investissement. Les établissements bancaires européens (essentiellement des banques allemandes, autrichiennes et britanniques) qui détiennent des créances sur des banques russes qui ont acquis des bons du Trésor sont donc frappés de plein fouet par la crise. Mais les entreprises étrangères (Moulinex par exemple) qui ont investi en Russie dans la production et la distribution de biens de consommation le sont tout autant (mais on oublie souvent de rappeler que ces mêmes entreprises ont beaucoup gagné avant la crise). Il convient toutefois de relativiser les conséquences de la crise sur l’Union Européenne (les exportations russes n’ont qu’une incidence légère sur le commerce européen), et plus généralement sur le monde, le poids économique de la Russie étant faible (il représente seulement 1,5%) 24.

“Inkombank” était une des plus grandes banques russes. Elle ferma ses portes presque du jour au lendemain, après la crise d’août 1998.La crise financière en Russie, qui s’est traduite également par une crise économique, a culminé en 1998. Elle est marquée par une dévaluation brutale du rouble et un défaut sur la dette russe (les GKO notamment).

Cette crise se produit à la suite de la crise économique asiatique de 1997, située au début d’un ralentissement économique mondial.

L’inflation cette année-là fut de 84 % en Russie.

4- Prolongements 25

La crise sur les GKO cause dans le monde une course vers la liquidité et une fuite vers la qualité, lesquelles causent la faillite du hedge fund Long Term Capital Management. Ce dernier ne détenait directement pas même une obligation russe, mais il possédait des obligations adossées à des créances douteuses

Mais cette crise a été salutaire, en ce sens qu’elle a permis à l’appareil de production russe de redevenir compétitif et de se remettre en marche. La hausse des prix du pétrole et les réformes économiques engagées par Vladimir Poutine à partir de 1999 ont favorisé également ce rebond. Entre 1999 et 2005, la Russie a connu une croissance économique moyenne supérieure à 6%.

Lire le mémoire complet ==> (Le système financier international en temps normal et en temps de crise : Quelles réformes ?)
Ecole doctorale management international des entreprises
Mémoire de magistère – Faculté des sciences économiques, commerciales et sciences de gestions

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23 Dossier : “La Russie ne relève pas de la raison” Par Isabelle BAUDELOCQUE Le 01/06/1999
24 Crise financière russe de 1998Un article de Wikipédia, l’encyclopédie libre.
25Article Les Echos, apparu le 20 août 2007