Développement du marketing ethnique en France

By 1 September 2012

La France : un contexte particulier – Chapitre 2 :

Section 1 – Données démographiques et migratoires

La France, plus grande société d’immigration d’Europe, a connu de nombreux bouleversements démographiques depuis le 19ème siècle. Deux grandes vagues d’arrivées au 20ème siècle, dans les années vingt et les années soixante, ont permis de satisfaire les besoins en main-d’œuvre. Si en 1881, la France comptait déjà un million d’étrangers, l’INSEE comptabilisait près de cinq millions d’immigrés en 2004, soit 8,1% de la population française. Les immigrés provenant d’Afrique et d’Asie sont plus nombreux qu’en 1999, contrairement à ceux issus des anciens courants migratoires, d’Espagne et d’Italie, qui voient leur nombre diminuer. En 1999, 44,9% des immigrés sont originaires d’Europe, 39,3% d’Afrique et 12,8% d’Asie. Les natifs du Maghreb sont au nombre de 1,5 million en 2004-2005, soit une augmentation de 17% par rapport à 1999.56 Les hommes et les femmes sont désormais aussi nombreux, contrairement aux années 1970 où l’immigration était à dominante féminine du fait du regroupement familial. Grâce aux nouveaux arrivants, la population immigrée n’a pas vieilli entre 1999 et 2004-2005, contrairement aux non-immigrés. Comme l’ensemble de la population française, le niveau de formation des immigrés a considérablement augmenté. Ils sont quatre fois plus nombreux qu’en 1982 à être diplômé de l’enseignement supérieur. Quatre immigrés sur dix résident en Île-de- France, un sur dix en Rhône-Alpes et un sur dix en Provence-Alpes-Côte d’Azur.56 Selon les estimations de l’INED (Institut National d’Etudes Démographiques), près d’un français sur quatre compte au moins un parent ou un grand-parent immigré.

Mais s’il est aisé d’établir des statistiques sur les immigrés en France, cela l’est beaucoup moins concernant les “minorités visibles”, qui ont pour beaucoup la nationalité française, mais qui se distinguent par leur couleur de peau et leurs modes de vie. Aujourd’hui, les minorités ethniques représenteraient près de 20% de la population française, soit environ 12 à 14 millions de personnes, dont la moitié serait issue d’Afrique du Nord.57 La France possède ainsi la plus importante société multiculturelle d’Europe. Les trois principaux groupes ethniques en présence sont les Noirs, issus d’Afrique Subsaharienne et des Dom Tom ; les Maghrébins, issus d’Afrique du Nord ; et dans une moindre mesure, les Asiatiques.1 On sait également que l’Islam est la deuxième religion de France et la France le premier pays musulman d’Europe avec 4 à 5 millions de croyants. Parmi les musulmans, trois millions ont la nationalité française.5 Selon l’hebdomadaire Marianne, “il y aurait entre 2 et 6,5 millions de personnes de couleur noire en France dont 2 millions de Domiens. Sans compter les clandestins.”58

La France est également le pays du métissage, bien plus présent qu’aux Etats-Unis. Il est de moins en moins facile d’identifier les ethnies. Le métissage est aussi perceptible dans le brassage culturel et les influences culturelles permettent à la France entière de consommer au-delà de ses frontières maternelles. On assiste ainsi à l’émergence d’une nouvelle génération au goût très prononcé pour les marques et les signes d’identité multiculturelle. Les communautés ethniques sont pour la plupart concentrées dans les mêmes régions puisque 42,3% d’entre elles vivent en Ile-de-France (dont 11,4% à Paris), 10,8% en Rhône-Alpes et 9,4% en Provence Alpes Côte d’Azur.56

Section 2 – Données sociologiques

Jusqu’au début du 20ème siècle, l’individu se définissait encore par la communauté (métier, statut social, origine géographique, appartenance religieuse ou politique…). Ce n’est que récemment qu’on a assisté à l’émergence de l’individu comme référent social, résultat d’un long processus historique et philosophique. La modernité s’est donc construite contre les communautés, auxquelles l’Etat comme la société française s’opposent. C’est la République qui définit l’identité française. Pour le philosophe Pierre-André Taguieff, le communautarisme désigne “toute forme d’ethnocentrisme ou de sociocentrisme, toute autocentration de groupe, impliquant une autovalorisation et une tendance à la fermeture sur soi, dans un contexte culturel dit “postmoderne” où “l’ouverture”, et plus particulièrement “l’ouverture à l’autre”, est fortement valorisée.”59 Le communautarisme s’oppose donc à la fois à “l’individualisme” et au “cosmopolitisme”.

Si la France aime se déclarer moderne, ouverte et égalitaire, elle continue d’établir une distinction entre français “d’origine étrangère” et français “de souche”, ou encore entre blancs et métisses, à l’instar de l’Amérique qui conçoit sa population comme multiculturelle et composée d’ethnies. Pourtant, l’omniprésence du débat sur le bien-fondé du républicanisme contre le communautarisme montre que la société française est devenue multicommunautaire malgré elle. Pour l’historien Gérard Noiriel, “la concentration spatiale des immigrants est une réalité incontestable”, et bien qu’elle s’explique avant tout par des raisons sociales, “l’entre-soi communautaire” n’est qu’une première phase d’adaptation qui n’empêchera pas les immigrants de s’intégrer au fil des années.57

Si la France ne dispose pas vraiment de ghettos “à l’américaine”, regroupant les individus selon leur ethnie, elle dispose pourtant de “banlieues” dont la situation est similaire. L’intégration républicaine et ses instances de socialisation (l’école laïque notamment) sont en crise et pour y faire face, certains habitants de ces “quartiers difficiles” revendiquent leur appartenance à un territoire ou à une origine ethnique particulière. Ils ont ainsi recours à l’édification de communautés culturelles, non pas pour s’opposer à la société globale mais pour s’y intégrer sur le modèle américain communautaire et collectif, et non républicain universaliste et individuel.60 La surexposition médiatique des banlieues françaises est significatif de la peur suscitée par la ghettoïsation (sociale plus qu’ethnique en réalité) dans l’imaginaire français. Pourtant, identités culturelles et républicanisme ne sont pas forcément incompatibles. Sans remettre en cause les principes républicains, la France doit les adapter à une nouvelle réalité.

Aujourd’hui, la République, une et indivisible, reconnaît l’utopisme de sa doctrine mais continue d’adopter un langage politiquement correct pour masquer les failles de son modèle d’intégration. Les débats sur la discrimination positive, le foulard à l’école ou plus récemment la burqa l’illustrent clairement. D’un côté, on affirme vouloir améliorer la place des minorités visibles dans la société, et de l’autre on ignore ces mêmes minorités pour respecter l’égalité républicaine. La France doit régler cette contradiction, qui peut être ressentie comme une forme d’hypocrisie. En effet, le pays reconnaît en permanence les différences, comme c’est le cas avec l’adoption de la loi sur la parité, pourtant contraire au principe de la République et de l’égalité. Il a même fallu modifier la Constitution pour permettre la parité entre hommes et femmes pour les mandats électoraux. On retrouve également cette hypocrisie dans le discours des politiques, qui contournent la dimension ethnique par l’utilisation de critères territoriaux et sociaux. L’Etat fait ainsi de l’ethnique au nom du social, de l’affirmative action, en proclamant la politique contraire.

marketing ethnique en FranceLa France, de plus en plus critiquée pour le manque de représentation politique et sociale de ses minorités ethniques, commence à prendre conscience des limites de son élitisme. Un communautarisme blanc serait même en train d’émerger, celui des électeurs du Front National, se sentant menacés par une société devenue multiculturelle.61 Les différentes communautés ethniques de l’Hexagone revendiquent de plus en plus leur intégration sans pour autant renoncer à leurs valeurs propres. Mais pourquoi la France n’ose-t-elle encore désigner ses minorités en tant que telles ?

Section 3 – Données politiques

Selon l’article premier de la Constitution de la Vème République, « La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale. Elle assure l’égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d’origine, de race ou de religion. » La République, sensée être la même pour tous, quelque soit son origine, sa couleur de peau ou son orientation sexuelle, offre ainsi une identité commune à l’ensemble de la population. La définition de la nation française est fondée sur la philosophie des Lumières et particulièrement sur l’idée du contrat social de Rousseau. La nation est le résultat d’un accord commun, d’un pacte fictif d’une volonté de vivre ensemble. La citoyenneté est encadrée par l’individualisme civique qui pose l’individu comme seul sujet de droit et qui par conséquent refuse toute différenciation ethno raciale dans l’espace public. La revendication des particularismes ne peut ainsi se faire qu’au sein de la sphère privée.

Le modèle social français d’intégration se fonde sur l’indifférenciation entre les hommes, c’est pourquoi il est universaliste. Chaque être vaut pour lui-même indépendamment de la communauté à laquelle il appartient. En effet, la tradition historique française envisage l’intégration des immigrés à travers l’assimilation par la vie publique, les particularismes culturels n’ayant droit de cité que dans la vie privée. Les nouveaux venus sont donc tenus d’adapter leurs comportements aux moeurs et usages français. Et même si ces dernières années ce modèle d’intégration est en crise, la France continue d’invoquer les principes fondateurs de la République pour justifier l’exception française. On admet qu’il faut moderniser ce modèle d’assimilation, et l’adapter aux réalités sociales d’aujourd’hui, mais on ne veut en aucun cas annihiler l’universalisme qui le caractérise. Dans la pratique, le communautarisme existe et est toléré, mais il est inenvisageable que le multiculturalisme soit un jour institutionnalisé. La France se considère comme le pays du melting pot, et préfère gommer les différences plutôt que de les reconnaître. La multiculturalité désigne la “coexistence, au sein d’un même système étatique, de plusieurs segments de population se différenciant par la pratique d’une langue ou d’une religion autre que celles du groupe majoritaire, ou encore par la référence à une filiation historique ou à une identité culturelle spécifique”, alors que le multiculturalisme renvoie à “une forme de gestion politique de la multiculturalité, la reconnaissance institutionnelle de la nature multiculturelle en question”.5 Un pays peut donc être multiculturel sans faire du multiculturalisme, comme c’est le cas de la France qui associe ce dernier au communautarisme.

Dans la perspective centralisatrice jacobine, le modèle d’intégration français par assimilation contraint les immigrés à abandonner leurs coutumes et leur culture d’origine afin de mieux se fondre dans la société française. A l’inverse de l’Amérique, qui intègre ses immigrés sur la base d’un minimum de valeurs partagées et laisse les différences cohabiter, la France a toujours prôné l’assimilation à une identité commune en gommant les différences. La société française doit ainsi conserver son caractère monolithique. Cependant, cette conception est de plus en plus contestée, car la France refuse ainsi de reconnaître les composantes ethniques en mutation de la société. Si le multiculturalisme est largement rejeté par la classe politique française, beaucoup s’accordent à dire que le modèle d’intégration républicain est en panne. L’enjeu est donc de déterminer quelles politiques doivent être menées afin de pallier les échecs du modèle d’assimilation.

Lire le mémoire complet ==> (Le marketing ethnique “made in USA” est-il transposable au modèle républicain français ?)
Mémoire de recherche – IEP de Toulouse