Les effets pervers du syndicat – institution

By 13 August 2012

§2- Les effets pervers du syndicat-institution

Si le syndicat, eu égard à sa nature institutionnelle, a trouvé les moyens de sa reconnaissance et de sa pérennisation, il semblerait qu’il soit parallèlement entré dans une sorte de perversion du système. En effet, l’institutionnalisation, loin de faire l’unanimité, apparaît comme drainant dans son sillage divers effets néfastes pour le syndicat. Des critiques, émanant de syndicalistes comme de non-syndicalistes, mettent en exergue deux problèmes : la professionnalisation du militantisme et la rupture du dialogue et de la confiance. Ces deux travers, que la critique attribue à la nature institutionnelle du syndicat et à son institutionnalisation, sont deux difficultés très actuelles du syndicalisme français et participent à la désaffection des adhérents pour les organisations professionnelles.

A-La professionnalisation du militantisme

Le militant est une figure centrale du syndicalisme. Il est le lien permanent entre l’appareil syndical et les adhérents. A la faveur de la désaffection des adhérents pour le syndicalisme, les militants ont vu leur nombre diminuer. Parallèlement, l’institutionnalisation des syndicats et leur rôle grandissant au sein de l’Etat ont multiplié les obligations des militants ainsi que leurs mandats.

La tendance actuelle est de confier à une minorité, les militants, des fonctions de plus en plus nombreuses au sein des structures syndicales mais également au sein de l’entreprise et des organismes paritaires dans lesquels les syndicats sont partis. Ainsi, les militants se voient confier dans le même temps plusieurs mandats. Le syndicalisme est une affaire de professionnels. Militer fait désormais figure de véritable métier. Selon Messieurs ANDOLFATTO et LABBE, « un discours et des plans de formation, relatifs à la « professionnalité » des militants se sont développés »110. Cette professionnalisation entraîne elle aussi des effets pervers puisque se développe aujourd’hui un certain « carriérisme » syndical. Les militants étant de manière croissante occupés par leurs missions syndicales ; il arrive de plus en plus fréquemment qu’ils arrêtent de travailler pour se consacrer uniquement à leur carrière au sein de l’appareil syndical. Dans une telle situation, comment peut se faire le lien avec la base ?

La professionnalisation du militantisme pose en filigrane la question d’une relative expertise des militants. La professionnalisation s’accompagne de la volonté des confédérations syndicales de voir leur militant être non seulement formés mais spécialisés dans différents domaines. Face à des questions techniques complexes comme celles que peuvent être amené à traiter les organismes paritaires, il convient d’avoir de véritables experts syndicaux. Experts en stratégie, en finance, en gestion, en communication, rien n’est laissé au hasard. La formation syndicale tend à s’apparenter à une réelle formation professionnelle. Militer, ce n’est plus seulement défendre ses convictions. Militer, c’est désormais accepter de faire du syndicalisme sa véritable profession.

La question peut être posée de savoir si la professionnalisation du syndicalisme par le canal des militants n’est pas le moyen d’un renouveau de la légitimité syndicale ? En effet, la spécialisation inhérente à la notion de professionnalisation garantit aux salariés un discours et une pratique quotidienne du syndicalisme recevable. Un tel discours et une telle pratique présente un caractère légitimant pour les salariés. Ils ont affaire à des experts et qui mieux que des experts pourraient défendre leurs intérêts. Déjà, dans certaines sections syndicales se mettent en place des enquêtes sociologiques afin de mieux connaître les salariés. Il s’agit d’une pratique minoritaire mais certains y voient un des moyens d’appréhender le social comme le font les professionnels des directions engagés dans les observatoires du climat social111.

Faire de la professionnalisation l’instrument de la « relégitimation » du syndicalisme semble être un raccourci quelque peu rapide. Il ne faut en effet pas oublier que la professionnalisation des syndicalistes est une des raisons de la désaffection des adhérents pour la forme syndicale. Si la professionnalisation est un des effets pervers de l’institutionnalisation des syndicats, son corollaire, à savoir la rupture du dialogue et de la confiance, semble éloigner la conception d’une professionnalisation comme facteur de légitimation. Ainsi, le second effet pervers de l’institutionnalisation est-il en lien direct avec le premier.

B- La rupture du dialogue et de la confiance

Nous l’avons vu, institutionnalisation du syndicat et professionnalisation du militantisme sont intimement liées. Il convient de rattacher à la professionnalisation une difficulté qui se révèle de plus en plus aux syndicats : la rupture du dialogue et de la confiance entre l’organisation et les adhérents.

La professionnalisation est synonyme de multiplication des mandats. Corrélativement, multiplication des mandats signifie présence réduite. En effet, l’insuffisance de la présence des militants voire leur absence totale sont les conséquences de la professionnalisation et donc de l’institutionnalisation des syndicats. Ce problème touche les élus au comité d’établissement, les interlocuteurs de la direction au moment des négociations, les responsables des structures syndicales ou encore les militants des organisations syndicales engagées dans des accords au sein de l’entreprise. S’ensuit presque nécessairement une rupture, une distanciation entre les militants sur le terrain, dont le nombre décroît, et ceux très liés à la tête de l’organisation. Cette distanciation rompt le nécessaire dialogue devant s’établir entre l’appareil syndical et la base et génère bon nombre d’incompréhensions notamment au regard de la ligne suivie par le syndicat.

Les lois Auroux de 1982 ont véritablement donné un nouvel élan à un processus d’institutionnalisation déjà bien enclenché. La multiplication des réunions augmente de fait la fréquence des échanges entre la direction et les représentants des organisations syndicales. Cette augmentation des rencontres pourrait être la bienvenue, le signe d’une volonté réelle d’associer les syndicats à la vie de l’entreprise. Toutefois, une grande partie des syndiqués y voit la cause de leur perte de confiance envers les organisations professionnelles dont ils sont les adhérents. Beaucoup ne voient plus dans leur représentant le porte-parole de leur organisation mais un simple médiateur entre eux et la direction. Pour certains, à trop se rapprocher de l’Etat et du patronat, les militants avec charge de représentation y perdent leur indépendance et leur liberté de jugement. Comment dans ces conditions faire confiance à son représentant syndical et au syndicat lui-même ? Il ne faut pas oublier que l’entreprise est un espace essentiel de l’engagement syndical. L’institutionnalisation, et plus particulièrement l’incorporation au sein de l’appareil étatique, éloigne les syndicats de ce lieu privilégié et par conséquent des réalités pratiques du terrain. Certains syndicalistes y voit un changement de rôle des syndicats et le déclin de la recherche d’un contact avec la base.

La rupture du dialogue et de la confiance est, elle aussi, une cause de désaffection pour les syndicats. Les individus ne s’y reconnaissent plus. La défiance est venue remplacer la confiance. Il semblerait qu’il faille donner la priorité à l’engagement des militants sur le terrain, dans l’entreprise, l’atelier, au plus proche des salariés. C’est là que se construit la confiance entre les travailleurs et les organisations syndicales. Si la professionnalisation n’est pas le meilleur moyen de rendre au syndicat toute sa légitimité, c’est vers une restauration de la présence sur le terrain qu’il faut s’orienter.

A une époque où la forme contractuelle était la règle, le syndicat s’est forgé autour d’une logique institutionnelle. Au fil de son évolution, divers textes sont venus accentuer cette nature institutionnelle mettant en place un véritable processus d’institutionnalisation. Si l’institutionnalisation dans l’entreprise n’est pas remise en question, l’incorporation des syndicats au sein de l’appareil étatique soulève plus de critiques. Louée par les uns au regard de sa participation à la reconnaissance du syndicat et à sa pérennité, elle est cependant décriée par les autres pour les effets pervers qu’elle entraîne dans son sillage. Bienfait ou préjudice, elle n’en demeure pas moins dans la nature profonde du syndicat. Consacrée à la même époque par la loi du 1e avril 1898, on pourrait penser que la mutualité a adopté la forme du moment à savoir le contrat. Si elle présente bien un visage contractuel, la mutualité nous offre une réalité bien plus complexe, où le contractuel côtoie l’institutionnel et où l’ambiguïté règne en maître.

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Syndicalisme et Mutualité
Mémoire de DEA de Droit Social – Université Lille 2-Droit et santé
Faculté des sciences juridiques, politiques et sociales

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110 ANDOLFATTO (D.), LABBÉ (D.), .op.cit, p.76.
111 DURAND (J.P.),Le syndicalisme au futur, p.53.