Crises de l’engagement mutualiste et de l’adhésion syndicale

By 11 August 2012

§2-La crise de l’engagement

La vocation du syndicalisme et du mutualisme est d’organiser pour et avec leurs adhérents des réponses à leurs besoins de protection dans les domaines professionnel et sanitaire et social. En plaçant l’homme au centre de leurs préoccupations et de leurs gestions, ces deux mouvements sociaux ont misé sur une forte implication humaine. Or, il semblerait que celle-ci ne soit pas à la hauteur de leurs espérances. L’engagement que requièrent mutualisme et syndicalisme connaît aujourd’hui une érosion voire une réelle désaffection.

A-La crise de l’adhésion syndicale

Historiquement, l’adhésion syndicale était le symbole de la volonté de l’individu de s’engager et de participer à la défense de ses intérêts professionnels. Dans cette adhésion, il y avait l’idée que l’on rentrait dans une communauté, que l’on rejoignait une identité collective. Pierre Rosanvallon rappelle que le versement de la cotisation n’était qu’une obligation de l’adhérent parmi d’autres comme obéir aux statuts syndicaux ou encore assister aux réunions60. L’adhésion « consistait en une incorporation61 ». Aujourd’hui, cette conception de l’adhésion semble surannée. Si certains adhèrent encore pour entrer dans une communauté, ce modèle n’apparaît pas comme étant le plus répandu.

En effet, cet esprit collectif a laissé la place à un agrégat de cotisants. C’est à cela que se résume aujourd’hui l’adhésion à un syndicat. Le salarié et l’organisation syndicale n’entretiennent plus les mêmes rapports.

On constate une réelle désaffection des travailleurs pour l’engagement syndical. On remarque que cette évolution de la syndicalisation est semblable quel que soit le groupement syndical. Cela semble exclure la seule cause économique62. Quelles sont les causes d’un tel désintérêt ?

En premier lieu, il est d’avis de nombreux observateurs sociaux que le syndicat peut désormais vivre sans adhérents63. Il n’est plus qu’un personnage mineur de l’activité syndicale64, une donnée arithmétique. Comment un syndicat pourrait-il vivre sans adhérents ou presque ? Il suffit pour le comprendre de regarder les facilités d’implantation du syndicat dans l’entreprise ou encore les moyens dont il dispose.

On peut aussi citer comme cause à la désaffection syndicale le désaccord avec la ligne de fond de l’organisation, sa trop forte politisation, les problèmes de division syndicale, l’impression qu’ont les salariés d’une absence de défense individuelle.

Il convient également de tenir compte des changements du paysage actif français. Traditionnellement, le syndicalisme présente un visage très ouvrier, organisé autour de la défense de ces ouvriers. Or, on constate une érosion de cette image. Aujourd’hui, l’image du syndicalisme ouvrier est de plus en plus supplantée par un syndicalisme de classes moyenne et supérieure. De plus, on ne peut pas mettre de côté la hausse du nombre de chômeurs et de travailleurs précaires écartés de fait du paysage syndical français. Tous ces éléments sont autant d’éléments d’explicitation sinon d’explication du phénomène de désaffection que connaît, de nos jours, le syndicalisme.

Il convient de s’intéresser enfin au fonctionnement même des organisations syndicales. En effet, on peut se demander si entre le syndicalisme et ses membres il n’y aurait pas une rupture d’une sorte de pacte de communication. Il appartient au syndicat d’informer ses adhérents sur ses orientations, ses actions, son fonctionnement. Or, on constate sur ce point de véritables lacunes. L’information ne circule pas entre l’appareil et la base. Si des moyens d’information existent (comme les panneaux d’affichage mis à disposition sur le lieu de travail), ils semblent clairement insuffisants. Une réunion trimestrielle des salariés comme en Allemagne serait la bienvenue et raviverait très certainement l’intérêt d’un certain nombre d’entre eux.

Il apparaît donc que les militants dévoués et altruistes soient de moins en moins nombreux. Le système syndical français est entré dans un cercle vicieux dont il va avoir bien des difficultés à sortir. La désaffection des adhérents a des répercussions directes sur le nombre de militants puisque ceux-ci sont issus de la masse des adhérents. Moins d’adhérents signifie moins de militants et par conséquent des effectifs réduits. De cette situation résulte une capacité d’intervention elle aussi diminuée et donc une amplification de la désaffection. Le syndicalisme se trouve aujourd’hui plus que jamais face à un véritable défi : reconquérir des membres actifs et motivés.

B- La crise de l’engagement mutualiste

Si le mouvement mutualiste connaît une certaine baisse de ses effectifs, cela est sans commune mesure avec la désaffection qui frappe le syndicalisme. Bien que l’on continue à rechercher l’adhérent, la crise de l’engagement vécue par la mutualité touche plus particulièrement la sphère des militants. Les adhésions se poursuivent mais le sociétaire, une fois en place dans la structure mutualiste accepte difficilement de prendre certaines responsabilités.

Le militant mutualiste est un bénévole. Au sens étymologique, c’est celui qui agit sans obligation et gratuitement et s’investit de son propre chef dans une action qui le motive, sans qu’il y recherche une source de profit. De par l’image positive qu’elle véhicule, la mutualité devrait bénéficier d’une capacité d’attraction qui lui permette d’avoir un tissu militant en perpétuel renouvellement et véritablement représentatif de la société tout entière. Or, les militants mutualistes vieillissent et il n’y a pas beaucoup de jeunes désirant s’investir plus avant dans l’activité mutualiste.

Les causes peuvent en être recherchées dans un éventuel désintéressement pour la vie de la structure de base dans laquelle les membres sont engagés. Mais il semble qu’il faille aussi se tourner vers les attributions des militants. En effet, outre un engagement moral, les militants mutualistes doivent présenter certaines compétences dans des domaines divers et variés. S’investir dans la mutualité requiert des qualités humaines telles que le désintéressement, la volonté d’aider ou encore le sens de l’écoute65. En s’engageant, le militant accepte un devoir d’information et de formation afin d’acquérir les compétences nécessaires à l’exercice de sa fonction. Enfin, le militant s’engage à être suffisamment disponible pour exercer cette mission dans les meilleures conditions. Il apparaît donc qu’être volontaire n’est plus suffisant et s’engager en mutualité c’est accepter ces exigences de qualification, de compétence et de disponibilité. Ce sont ces contraintes, certes essentielles à un fonctionnement de qualité, qui freinent ceux qui souhaiteraient s’engager.

Enfin, du fait de l’absence de réel statut de l’élu mutualiste, les membres craignent de s’investir dans des postes qui ne sont pas véritablement réglementés. Dans les entreprises, les candidats à une éventuelle implication dans l’univers mutualiste sont peu nombreux. Ceux-ci préfèrent s’engager dans les syndicats où le statut d’élu bénéficie d’une réglementation protectrice. C’est pourquoi la mutualité a, depuis quelques temps déjà, engagé une réflexion sur l’élaboration d’un réel statut de l’élu mutualiste.

S’engager en mutualité ne fait plus appel à la seule bonne volonté des adhérents. Si ceux-ci ne sont pas déficients, ils ne s’investissent pas plus avant dans la gestion du mouvement hormis par leur présence aux assemblées générales. Ce comportement met la mutualité face un double problème : une sphère militante vieillissante et un renouvellement de celle-ci qui tarde à se faire. Or, nous l’avons vu, le fonctionnement mutualiste nécessite la présence et l’implication de ces militants. L’avenir de cette question est donc entre les mains des diverses fédérations mutualistes et dépend de leurs orientations quant à la promotion d’un statut de l’élu mutualiste.

Syndicalisme et mutualité sont deux mouvements sociaux faits pour l’homme et par l’homme. En répondant à leurs besoins par la mise en place de structures et de politiques solidaires, elles font du bien-être de l’homme leur finalité. En le plaçant au centre du fonctionnement de leurs diverses instances, elles le responsabilisent en le rendant acteur de sa propre protection mais aussi de celle des autres. Si, historiquement, le syndicalisme et le mutualisme se sont construits et forgés dans une perspective profondément sociale, et s’il ne fait pas de doute que cette logique imprègne encore les deux mouvements, la question se pose aujourd’hui d’un certain basculement vers une logique plus économique. En effet, l’époque actuelle fait la part belle à l’économie et a tendance à vouloir tout lui soumettre. Qu’en est-il de ces mouvements où la dimension sociale est plus qu’essentielle ? Syndicalisme et mutualité ne sont-ils pas en train de glisser vers une logique où l’économique va supplanter le social ou à tout le moins le réduire à l’état de portion congrue ? C’est à ce problème d’une actualité certaine qu’il convient maintenant de s’attacher.

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Syndicalisme et Mutualité
Mémoire de DEA de Droit Social – Université Lille 2-Droit et santé
Faculté des sciences juridiques, politiques et sociales

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60 ROSANVALLON (P.), op.cit., p.31.
61 Id., p.32.
62 La Fédération de l’Education Nationale connaît une érosion semblable de l’adhésion syndicale alors même qu’elle est implantée dans un secteur protégé.
63 Cf. ROSANVALLON (P.), op.cit. , p.90.; ADAM (G.), « L’institutionnalisation des syndicats, esquisse d’une problématique », Dr.soc.1983, p.59.
64 SACHS-DURAND (C.), « La légitimité syndicale dans l’entreprise », Dr.ouvrier 1993, p.45.
65 Rapport du groupe de travail « les moyens de la démocratie » pour la FNMF, « Orientations pour un projet de Statut de l’élu mutualiste », validé par le Comité exécutif du 11 mars 1999 et par le Conseil d’administration du 12 mars 1999, mise à jour du 20 avril 1999,p.8.