Quand les termes ruralité et agriculture perdent leur synonymie

By 10 July 2012

 

Section 2 : Les limites de l’approche sectorielle dans la politique de développement rural

La politique européenne de développement rural est, on l’a vu et démontré, entrain de plier sous l’influence de la politique agricole. Les mesures en faveur des campagnes sont en majeure partie destinées à la rémunération des agriculteurs qui s’engagent à respecter les normes environnementales et à protéger l’espace rural, ou encore à la modernisation des infrastructures agricoles. L’Europe se sert de son deuxième pilier comme d’une légitimation à la politique agricole qu’elle mène depuis près de quarante ans. Le fait que l’agriculture se modernise et soit ainsi plus respectueuse de l’environnement n’est pas critiquable. Mais c’est se servir du développement rural pour mener des politiques environnementales et agricoles qui le devient.

A quoi doit servir le développement rural ? La ruralité ne se résume-t-elle qu’à ses agriculteurs et à son espace naturel ?

Il est important de comprendre en quoi le rural n’est plus simplement synonyme d’agricole, pour ensuite se demander quels doivent être les rôles respectifs des politiques agricoles et des politiques de développement rural au sein des territoires ruraux.

§1) Quand les termes « ruralité » et « agriculture » perdent leur synonymie

Les termes d’agriculture et de ruralité ne doivent plus aujourd’hui s’entendre comme équivalent. Le Petit Robert nous donne la définition suivante de l’adjectif rural : « concerne les paysans ». Or aujourd’hui, la ruralité ne se résume plus à la paysannerie ou à l’agriculture. Au contraire, elle est devenue un espace complexe faisant intervenir divers acteurs. De plus, elle prend différentes formes selon ses caractéristiques géographiques (localisation à proximité d’un centre urbain, montagnes), culturelles, historiques et sociales. La compréhension des espaces ruraux passe par une analyse plus approfondie de ses composantes.

Si l’agriculture perd de plus en plus de poids au cœur des régions rurales européennes, d’autres activités font leur apparition et sont porteuses de développement.

A) Le poids de l’agriculture dans les zones rurales

Il est une fréquente tendance de lier agriculture et ruralité. Or les campagnes européennes ne sont aujourd’hui plus dominées par le secteur primaire.

Dans l’Europe des vingt-sept, l’agriculture emploie en moyenne 9% de la population totale et représente 3% de la richesse produite. Ces moyennes sont cependant à manier avec doigté. Les chiffres sont en effet différents quand on examine de façon séparée les nouveaux Etats membres. L’agriculture y est un secteur plus décisif et représente 17% des emplois et 6% de la valeur ajoutée de la zone. Des nouveaux entrants comme la Lettonie, la Lituanie, la Pologne ou dernièrement la Roumanie sont toujours des pays agricoles.

Cependant, la part de l’agriculture dans l’activité de tous les Etats membres ne cesse de décroître. En examinant la période s’étalant de 2002 à 2007, on observe une nette baisse de la part de l’emploi agricole dans la population active occupée ainsi que de la part de l’agriculture dans le PIB national. Dans l’Europe des quinze, l’emploi agricole représentait en 2002 4% de la population active, il n’en représente plus que 3,5% en 2007. En termes de création de richesses, les chiffres ont baissé de 1,6% à 1,1%. Le chiffre de 1,1% en 2007 souligne bien le faible poids du secteur primaire dans l’économie européenne. Les pays à dominante urbaine comme le Luxembourg, (0,3%), le Royaume-Uni (0,4%) ou encore la Belgique (0,8%) alimentent cette basse moyenne. Pour autant, même les pays considérés comme plus agricole, la Grèce (2,8%), l’Espagne (2,2%) ou la France et l’Italie (1,5%) ont des taux extrêmement faibles. En revanche, le Portugal et la Grèce conservent une part signifiante d’emplois agricoles, respectivement 11,6% et 11,5%. Les emplois saisonniers dans les secteurs fruticole et vinicole jouent un rôle positif sur ces taux. Partout ailleurs, l’agriculture n’est plus un secteur utilisant une main d’œuvre importante. En France, en Italie et en Espagne, les taux oscillent entre 3,4% et 4,5%.

Le nombre d’agriculteurs au sein du territoire européen est donc en constante diminution. Depuis quelques années, un autre phénomène apparaît au sein de la profession, celui du cumul d’activités. En 2007, 35% des agriculteurs exerçaient en effet une deuxième activité rémunérée. Dans certains cas, l’agriculture ne suffit donc plus pour vivre décemment.

Ainsi, la question du rôle du secteur primaire dans le développement des zones rurales se pose. Un secteur produisant de moins en moins de richesse et où des emplois sont détruits chaque année ne contribue pas à alimenter un essor de la croissance. Les zones rurales ne sont pas pour autant essentiellement des zones d’inactivités et de marasme économique. Quels sont alors les autres secteurs qui alimentent le développement rural ?

B) La diversification fonctionnelle et économique des zones rurales

Dans l’Europe des vingt-sept, les zones rurales représentent 43% du revenu total et 55% des emplois en 2007. Pour les nouveaux entrants ces chiffres augmentent de façon considérable, 79% des emplois dans les dix Etats membres sont localisés dans les zones rurales qui produisent à elles seules 70% du revenu national total. L’image d’une activité essentiellement située dans les zones urbaines est donc erronée, l’espace rural joue encore aujourd’hui un rôle économique clé en Europe. L’agriculture n’est cependant plus le secteur d’activité essentiel.

Les zones rurales ont changé de nature. Dans l’ouvrage collectif dirigé par Philippe Perrier-Cornet, Repenser les campagnes, les auteurs analysent les bouleversements structurels des espaces ruraux en France et en Europe. Ils distinguent trois fonctions principales de la campagne qui confirment le déclin progressif du secteur agricole.

Les campagnes sont avant tout résidentielles. Le développement des transports permet aux ruraux d’accéder à des emplois en ville et de retourner vivre en banlieue. Le développement de la mobilité joue en effet un rôle quand au retour des citadins vers les campagnes. On observe aujourd’hui un phénomène d’étalement des villes qui « grignotent » l’espace rural. La frontière entre le rural et l’urbain est de moins en moins évidente et on assiste à un phénomène de « périurbanisation ». Beaucoup d’anciennes zones rurales se transforment petit à petit en zones résidentielles et deviennent en quelque sorte des « cités dortoirs ». Si les habitants considèrent qu’ils habitent à la campagne, la proximité avec un grand centre urbain fait de ces zones des espaces intermédiaires. Les politiques s’y attachant ne vont donc pas être centrées sur les mêmes préoccupations que dans une région rurale enclavée.

Ensuite, l’ouvrage du groupe de travail de la DATAR, revient sur le caractère productif du rural. Le secteur primaire a perdu une large part de marché en la matière. 82% des emplois et 95% de la richesse produite provient en 2007 d’activités non agricoles. On assiste aujourd’hui à une tertiarisation de l’activité dans les zones rurales. Le tourisme et les fonctions récréatives sont des secteurs porteurs de développement pour les campagnes. Les gîtes ruraux, les parcs naturels ou de loisirs attirent de plus en plus d’urbains à la recherche de nature et de calme. De même, les services aux personnes emploient une large part de la population rurale. La composante démographique entre ici en jeu. En zone rurale, la part des personnes âgées (soixante-cinq ans et plus) dans la population est supérieure à celle des zones urbaines. Le vieillissement démographique est en effet une des caractéristiques récurrentes des campagnes. Les jeunes partant faire leurs études supérieures et trouvant du travail dans les centres urbains. Néanmoins, certaines régions rurales européennes ont su tirer profit de ce fait en développant des activités liées à l’économie des séniors (domotique, autonomisation, services à domicile).

Enfin, l’ouvrage analyse l’espace rural comme un espace naturel. Cette fonction est essentielle dans le sens où c’est elle qui attire les visiteurs. La nature, les paysages et le cadre de vie offert par la campagne sont en effet des atouts essentiels. Les secteurs agricoles et forestiers continuent de jouer un rôle majeur car ils façonnent eux-mêmes ces paysages attractifs. En complément, des moyens sont mis en œuvre pour conserver l’espace naturel. La directive Natura 2000 est un exemple européen qui intervient directement dans les zones rurales. Elle met en place un réseau écologique visant au maintien de la biodiversité dans les Etats membres.

Les campagnes ont donc changé de visage et de fonctions. Pour autant, ces mutations sont différentes pour chaque espace selon l’histoire de la région. Dans les anciens Etats membres comme la France, elles sont essentiellement devenues des zones résidentielles et de loisirs, alors qu’elles sont des véritables lieux d’activités économiques en Bulgarie, en Estonie ou en Lettonie par exemple.

A travers la diversification fonctionnelle et économique des zones rurales, que penser aujourd’hui du choix européen de l’approche sectorielle en termes de développement rural ?

Lire le mémoire complet ==> (Les enjeux autour de la politique européenne de développement rural)
Mémoire pour l’obtention du Diplôme – Institut d’Etudes Politiques
Université PAUL CEZANNE – AIX-MARSEILLE III
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DG AGRI, Rapport statistique 2009, op.cit., p.10

ibid., p.10

cf. annexe 4, « Le poids de l’agriculture dans l’emploi et l’économie des vingt-sept Etats membres », p.130

DG AGRI, Rapport statistique 2009, op.cit., p.9

PERRIER-CORNET Philippe, Repenser les campagnes, op.cit.

ibid., chapitre 3 « La diversité des formes de la périurbanisation »

DG AGRI, Rapport statistique 2009, op.cit., p.14

cf. activités du réseau européen SENAER (Silver Economy Network of European Regions) : http://www.silvereconomy-europe.org/network/index.htm

Domotique = technique utilisée dans le secteur du bâtiment visant à apporter des fonctions de confort, de sécurité et de communication. Dans le cas des seniors, elle permet une certaine autonomie en leur offrant une assistance dans la vie quotidienne.

Directive du Conseil n° 92/43/CEE, du 21 mai 1992, concernant la conservation des habitats naturels ainsi que de la faune et de la flore sauvages, JO n° L 206 du 22 juillet 1992, p. 7 à 50