Qualités psychologiques de la communication par Internet 

By 2 July 2012

Partie théorique

Chapitre 1 : Qualités psychologiques de la communication par Internet

Avant de comprendre les différences avec une relation en face à face, il nous faut d’abord commencer par définir les caractéristiques des relations par Internet. John Suler (1996), un des principaux chercheurs dans le domaine, considère Internet comme un espace psychologique. Il fait référence à celui-ci par le terme « cyberspace ». Pour lui, quand ils allument leur ordinateur et se connectent à Internet, les utilisateurs ont l’impression de rentrer dans un autre endroit que la pièce où ils se trouvent. Leur attention se focalise sur cet endroit et les perceptions qu’il procure, oubliant en partie l’endroit dans lequel ils se trouvent, assis devant leur ordinateur. Suler pense qu’on peut comparer cet endroit avec la notion d’espace transitionnel. Il deviendrait une extension de l’espace intrapsychique de l’individu. Cet endroit serait en partie constitué de nous, en partie constitué de l’autre. Quand les utilisateurs perçoivent le cyberspace comme un espace intermédiaire entre eux-mêmes et les autres, ils auraient tendance à projeter dans cet espace toutes sortes de « fantaisies » ou de réactions transférentielles. Pour Suler (1996), le comportement des gens à l’intérieur du cyberspace dépend de l’interaction entre la personnalité de chacun et les caractéristiques de base de cet espace. Ces caractéristiques sont les suivantes :

1) Sensations réduites (reduced sensation)
2) Communication textuelle (texting)
3) Flexibilité de l’identité (identity flexibility)
4) Perceptions modifiées (altered perceptions)
5) Égalité des statuts (equalized status)
6) Virtualité de la distance (transcended space)
7) Flexibilité temporelle (temporal flexibility)
8) Variété sociale (social multiplicity)
9) Possibilités d’enregistrement (recordability)
10) Interruption due au média (média distruption)

1.1 Sensations réduites (reduced sensation).

Selon Suler, l’absence de sensations tactiles et visuelles influence le comportement des gens et les relations entre eux. Parmi les conséquences possibles se trouvent la tendance à imaginer ce que nous ne savons pas, ou encore l’effet de désinhibition dont nous reparlerons plus tard. Jusqu’à présent, la majorité de la communication en ligne se fait par écrit, à l’aide du clavier. La webcam et le micro sont peu employés, mais en admettant qu’ils le deviennent le jour où le matériel informatique et la connexion Internet le permettront, l’absence de sensations tactiles sera toujours présente.

Depuis la rédaction de cet article, les moyens techniques ont graduellement augmenté. Néanmoins, l’usage de la caméra et du micro reste peu courant et concerne une minorité des contacts par Internet. L’avancement actuel des connections Internet qu’utilisent les particuliers ne permet pas d’avoir une communication bidirectionnelle de qualité lors de l’utilisation d’un micro et d’une camera. Le son peut être, dans de bonnes conditions, de bonne qualité, pas loin de celui du téléphone. En ce qui concerne l’image, le particulier avec sa webcam ne peut espérer guère plus qu’une image de basse définition, ayant une dimension de 3 ou 4 cm de côté, diffusée à une vitesse de 4-5 images par secondes. Bien que nous ayons trouvé sur Internet des gens qui proposaient des entretiens psychologiques ou de coaching par webcam, ceux-ci restent très minoritaires. Dans un futur proche, vu l’évolution constante de la technologie, nous pourrons utiliser la webcam à son plein potentiel : un son de qualité similaire à celui du téléphone et une image vidéo de qualité (en plein écran). Ce changement aura une influence sur les relations par Internet. Il sera alors intéressant de l’évaluer à ce moment-là.

1.2 Communication textuelle (texting).

Pour Suler, la communication textuelle ne doit pas être sous-estimée et est une puissante forme de communication interpersonnelle. Celle-ci reste, à ce jour, la méthode de communication la plus utilisée sur Internet. Pour lui, ce mode de communication peut être très complexe et devenir un moyen unique en son genre de présenter sa propre identité, de percevoir celle de l’autre et d’établir une relation. Ce mode de communication englobe les contacts par email ainsi que la communication textuelle en temps réel grâce au chat.

1.3 Flexibilité de l’identité (identity flexibility).

Pour Suler, la communication par texte et l’absence des informations habituelles dont on dispose lors d’un face à face avec quelqu’un permettent à l’utilisateur d’exprimer uniquement certaines parties de sa personnalité. Il est également possible d’assumer une fausse identité, de modifier partiellement la nôtre ou encore de rester anonyme.

Nous pensons que cette flexibilité de l’identité diminuera avec le temps, au fur et à mesure que les moyens techniques évolueront. Le jour où l’usage de la webcam sera instauré pour la majorité des communications par Internet, cette flexibilité diminuera. La présence systématique d’une image vidéo empêchera, par exemple, de mentir sur l’âge ou le sexe.

1.4 Perceptions modifiées (altered perceptions).

Pour Suler, quand on est installé devant son ordinateur, il est probable qu’on entre dans un état modifié de conscience. Nos perceptions ne sont plus les mêmes, l’attention se focalise uniquement sur l’ordinateur.

Nous préférons ne pas utiliser les termes « Etat modifié de conscience » car ils sont pour nous une erreur sémantique dans le sens où chaque être vivant, à chaque instant de sa vie est dans un certain état de conscience, et celui-ci varie constamment suivant de nombreux paramètres. Jouer de la musique, discuter, ne rien faire ou encore pratiquer l’autohypnose ne sont que quelques variations de notre état de conscience. L’utilisation du terme « état modifié de conscience » présuppose l’existence d’un état non modifié de conscience, état qui serait « normal » et qui deviendrait « spécial » dans certaines conditions. L’état de conscience actuel et ses spécificités ont une influence sur notre façon d’être, nos perceptions et de nombreux autres paramètres qui vont influencer la communication par Internet. Nous reviendrons plus tard sur ce point lors du chapitre sur l’effet de désinhibition.

1.5 Égalité des statuts (equalized status).

Pour Suler, les spécificités des contacts via Internet atténuent les différences entre les gens. La nationalité, la couleur, ou la richesse importent peu. Ce qui compte surtout, c’est la qualité des idées qu’on partage, les capacités de communication (passant par le clavier), et les connaissances techniques. Ces 3 paramètres seront fondamentaux dans la relation qui va se créer par Internet.

1.6 Virtualité de la distance (transcended space).

Pour Suler, la distance géographique importe peu lors des contacts par Internet. Discuter avec quelqu’un d’un autre pays revient au même que de discuter avec quelqu’un habitant la même ville. Cette particularité permet, par exemple, à des gens ayant des intérêts très particuliers de trouver d’autres personnes avec qui les partager facilement. Un groupe d’entraide sur Internet peut facilement exister en étant constitué de membres de différents pays. Un enfant ayant des tendances antisociales pourrait également fuir les contacts sociaux en face à face en se réfugiant sur Internet pour y converser avec d’autres jeunes présentant les mêmes tendances.

Cette particularité peut donc avoir un impact aussi bien positif que négatif. Il est possible qu’un jour l’avancement des recherches nous permettra d’avoir une idée des tendances présentées par différents groupes sociaux, culturels, économiques, ou psychiatriques vis-à-vis des possibilités de contacts par Internet.

1.7 Flexibilité temporelle (temporal flexibility).

Suler note que la communication assistée par ordinateur est beaucoup plus lente que la communication en face à face. Lors d’une discussion par email ou via un forum, il peut s’écouler de longues heures entre 2 messages. Dans une discussion sur MSN en temps réel, il s’écoule, au minimum, plusieurs secondes entre chaque réponse. L’utilisateur a le temps de réfléchir entre chaque phrase. La communication se déroule donc en temps réel mais chaque réponse est séparée de la suivante par une brève pause automatique qui correspond à la durée de la transmission de l’information par Internet.

Nous pensons que ce temps d’attente peut avoir différentes conséquences. Quelqu’un qui découvre Internet peut être rebuté par le temps qui passe entre le moment où il écrit un email et le moment où il reçoit une réponse. D’un autre côté, ces temps de pause peuvent être bénéfiques pour une personne qui souffre de timidité et d’anxiété au contact d’autrui. Celle-ci pourrait alors prendre son temps et être naturelle sans souffrir du stress causé par la présence d’une autre personne.

1.8 Variété sociale (social multiplicity).

Pour Suler, il est très facile pour l’utilisateur de contacter d’autres personnes de n’importe quelle origine géographie ou ethnique. Il est également aisé de trouver ceux qui partagent les mêmes intérêts que nous. L’utilisateur peut aussi bien converser avec une seule personne qu’avec plusieurs en même temps. Quand nous discutons avec quelqu’un, nous ne savons pas si la personne est déjà en contact avec d’autres personnes en même temps. Comme il est facile de trouver de nombreuses personnes avec qui communiquer, nous procédons irrémédiablement à une forme de filtrage. Ce filtrage et la possibilité de créer plusieurs relations potentiellement intéressantes posent question. Comment ces choix s’effectuent ils ? Suler pense qu’il y a tellement de rencontres possibles que nos peurs, nos souhaits et nos attentes inconscientes vont dicter le fonctionnement du filtrage. Lors de la recherche de contacts sur Internet, l’utilisateur utilise donc des critères de filtrage qui lui sont personnels. Il est probable que, dans une certaine mesure, ceux-ci s’appliqueront aussi lorsqu’il cherchera un psychothérapeute pour un soutien en ligne. Les informations qui présentent le thérapeute sur son site, le graphisme de celui-ci ou encore le style d’écriture joueront probablement dans le choix du client de contacter ou pas ce thérapeute dont il est en train de visiter la page.

1.9 Possibilités d’enregistrement (recordability).

Sur Internet, tout peut être enregistré. Nous pouvons relire nos discussions ou les envoyer à quelqu’un d’autre. Cela permet notamment de réévaluer une discussion du passé en la comparant avec une discussion du présent. Suler note néanmoins que la perception de ces discussions enregistrées est très subjective et varie selon le moment. Nous investissons les mots différemment selon notre état d’esprit. Suler ne fait pas le lien entre les variations de l’état de conscience et la perception de nos conversations enregistrées mais nous pensons qu’il est évident : une conversation perçue comme « agréable et longue » peut être perçue autrement quand on la relit un autre jour dans nos archives de conversations. Le sujet pourrait par exemple se rendre compte à ce moment que c’était en fait une longue conversation et qu’elle n’était pas si agréable que ça, vu les sujets abordés par l’autre personne. Cette différence de perception peut être influencée par l’état de conscience lors de la relecture, état qui n’est pas identique à celui dans lequel le sujet était lors du dialogue initial. Cette nouvelle vision de la conversation passée pourrait remplacer la première et influencer les conversations à venir. La possibilité d’enregistrer les conversations pose également de nombreux problèmes au niveau de la confidentialité (nous reviendrons sur celle-ci plus tard et en détail).

1.10 Interruption due au média (média disruption).

La communication assistée par ordinateur dépend du bon fonctionnement de l’ordinateur et de la connection Internet. Même si la stabilité et la qualité augmentent de jour en jour, l’utilisateur n’est jamais à l’abri d’une coupure de connection intempestive ou d’une panne du matériel. La connection Internet, sans pour autant se couper, peut néanmoins subir des perturbations ou des ralentissements. Ces problèmes peuvent mettre fin de façon imprévue à une communication ou considérablement la perturber. Suler pense que la façon dont nous réagissons envers notre ordinateur lors de ce type de problème est influencée par des tendances inconscientes. Pour lui, il y a un transfert entre l’utilisateur et son ordinateur comme entre l’utilisateur et certaines autres personnes.

Lire le mémoire complet ==> (Les entretiens de soutien psychologique par Internet)
Mémoire de fin d’études – Haute Ecole Léonard De Vinci
Institut Libre Marie Haps – Département de psychologie clinique