Les processus d’attribution de l’identité

By 17 July 2012

2.4.2 Les processus d’attribution de l’identité

L’objet de l’étude se centre sur les processus d’attribution des identités dans les relations interpersonnelles pour la constitution du groupe social que représente l’organisation de tourisme sportif. L’intérêt se porte sur les pratiques de construction et d’affirmation des identités. Il s’intéresse également à leur mise en scène dans les cérémonies, les expositions, les musées, les manifestations, les spectacles et les discours qui représentent les processus de cristallisation des cultures et des identités. Au sein de toute organisation, des rituels existent et témoignent de l’identité collective de l’entreprise. L’identité collective au sens large relève essentiellement de la pensée structuraliste que la logique de nos propos renverse. En anthropologie, si les cadres théoriques se succèdent, la propension se maintient au cours de siècles, à établir des classements, des catégories et des typologies dans un objectif à la fois descriptif et administratif. L’élaboration de ces typologies, typologies politiques, économiques, sociales, culturelles et ethniques conduit nécessairement à extraire quelques traits et à les isoler pour les ériger en modèles typiques d’un groupe humain, d’un ensemble culturel ou d’une organisation sociale. S’inscrire dans cette logique entraînerait une conception figée, statique et invariable de la culture et de l’identité. L’attribution d’étiquettes identitaires aboutie souvent à des constructions artificielles. Globalement, du besoin de nommer et d’identifier, naît toujours de celui de distinguer ; distinguer l’autre que l’on exclue de son groupe, et corrélativement, se nommer soi, s’affirmer une identité sportive, une étiquette distinctive, pour fixer le point de limite au-delà duquel l’autre sera identifié comme tel.

C’est ainsi toujours face à l’autre, face au besoin de se démarquer de l’autre, identifié comme en retrait du groupe, hors de celui-ci, que s’affirment les positionnements identitaires et se renforcent les frontières entre les groupes. Cette inclusion de l’autre dans la problématique identitaire qualifie la notion d’identité de paradoxale, dans la mesure où son étymologie, la racine latine est idem, le même. Elle met l’accent sur l’identité comme construction de l’unité du moi, de l’individu et efface la dimension relationnelle qu’elle comporte nécessairement : l’un est reconnu comme unique que s’il est différent de l’autre. Cette différence n’a d’existence que si elle est reconnue et attestée par ce dernier qui se positionne comme autre. L’identité dans l’entreprise s’envisage également comme une construction par réciprocité, entre une identité pour autrui et une identité pour soi : « Ce double enracinement permet de voir ce qui se joue dans les entreprises,…leur identité est construite par l’entreprise » (Bernoux, 1995, page 183). En sport, la définition identitaire se décrit aisément dans une relation d’opposition. Dans une rencontre sportive, chaque membre de l’équipe passe par l’autre pour se définir. Le coéquipier ou l’adversaire servant à la fois d’élément d’identification et en même temps de distinction. L’identité d’un individu est reconnue si elle est à la fois suffisamment identique et suffisamment différente de l’identité des membres du groupe de référence.

L’identité se construit par réciprocité et met l’accent sur son aspect dynamique, mouvant et évolutif négligé dans une conception par juxtaposition de traits caractéristiques. Le fait d’isoler un ensemble de traits pour en faire des caractéristiques et la définition d’une culture constitue déjà une démarche artificielle. Ces traits ne sont significatifs et pertinents qu’en fonction des rapports qu’ils entretiennent les uns avec les autres. Certains traits apparaissent dans des situations simplement parce qu’à ce moment-là, ils permettent de renforcer la relation en cours. Même s’ils sont susceptibles de constituer des emblèmes, ils peuvent disparaître dans d’autres situations dans lesquelles ils ne sont plus appropriés. C’est le cas de la manifestation de l’identité de l’équipe sportive qui s’exprime dans des cadres bien définis, comme celui de la compétition et qui disparaît dans des situations éloignées du domaine sportif. Ce processus se rapproche du principe contingent de « l’autonomie du phénomène organisationnel » (Crozier & Frieberg, 1977, page 167). Chaque état de culture ne peut être compris que comme le résultat de transformations, d’évolutions, de négociations antérieures, de rapports de forces, et le résultat, saisi à un moment donné, est déjà en train de se transformer.

Les traits culturels et identitaires donnés comme caractéristiques d’une culture ou d’une identité sont à replacer dans un ensemble qui constitue un « réservoir culturel ». Les acteurs sociaux puisent dans ce réservoir en fonction des situations dans lesquelles ils interagissent. Ils se conduisent, se présentent et se définissent face à l’autre, en fonction du rôle et du statut qui est le leur ou dont ils cherchent à se faire reconnaître. La recherche constructiviste propose une approche qui vise à rompre avec une conception figée dans laquelle telle ou telle identité est définie une fois pour toute. Il est important de souligner le caractère dynamique, évolutif, négociable de l’identité qui se conçoit comme une donnée situationnelle constamment jouée et rejouée par les acteurs sociaux. Dans cette perspective, la construction identitaire devient un processus qui résulte aussi des rapports de force entre les individus et comporte à ce titre une dimension conflictuelle. Ce processus s’écarte ainsi des perspectives structuralistes dans lesquelles l’identité est à dominante statique et morcelable.

Il convient de garder à l’esprit que le sentiment d’appartenance à un groupe et la manière de se définir socialement sont aussi le résultat de constructions issues du cours de l’histoire. Elles ont parfois modifié radicalement l’identité qui existait à l’origine. Un même individu peut centrer sa vie sur le sport dans son adolescence et à l’âge adulte ne plus porter d’intérêt à ces pratiques pour donner sens à sa vie avec d’autres activités (professionnelles, loisirs,…). Cela conduit à utiliser avec prudence les notions d’authenticité et de tradition observées dans la communication des organisations sportives de loisirs. La dimension interactionnelle de l’identité semble le résultat de négociations et de rapports de force. Ces rapports de force s’opèrent à l’intérieur même des groupes sociaux. « L’individu et le groupe cherchent, en permanence, à obtenir une reconnaissance par les autres, et celle-ci entre en conflit avec la volonté de se faire reconnaître pour exister » (Bernoux, 1995, page 185). Dès lors que les frontières sociales sont suffisamment perméables pour laisser la possibilité de mobilité sociale, des conflits d’identité interviennent au sein de l’organisation. La distribution des acteurs y est forcément hiérarchisée et soumise à une logique de promotion et d’ascension sociale. À ce modèle, relativement statique s’oppose le processus des dominants décideurs face aux dominés tributaires. Dans les faits, ces catégories ne sont pas immuables et se modifient dans le temps et dans l’espace. L’exemple de l’acte sportif exceptionnel permet à un acteur social de sortir de l’anonymat des effectifs du club.

L’empreinte du structuralisme et du marxisme apparaît dans la description des ensembles sociaux stratifiés et lieux d’affrontements entre groupes dominants et groupes dominés qui aspirent à rejoindre l’identité véhiculée par les détenteurs du pouvoir, décideurs, entraîneurs et managers. En résumé, l’exploration fait apparaître la complexité des situations identitaires Si l’on conçoit l’identité dans un processus d’interaction, celle-ci n’est jamais simple et prend des formes différentes dans le temps et dans l’espace.

Le tourisme sportif en quête d’identité
La construction identitaire dans les organisations de tourisme sportif, entre idéologies sportives et matérialité professionnelle marchande
Thèse de doctorat de 3° cycle – Sciences de l’Information et de la Communication
Université de Nice Sophia-Antipolis