Le concept d’identité dans une logique constructiviste

By 18 July 2012

2.4.3 Le concept d’identité dans une logique constructiviste

Le processus identitaire prend appui sur les identifications aux différents modèles proposés par les groupes sociaux auxquels le sujet appartient : sa nation, sa culture, son groupe, son entreprise, son équipe sportive. L’identification est réciproque, le groupe reconnaît l’individu comme un de ses membres et l’individu se reconnaît dans les modèles identificatoires et les exemples valorisés par le groupe (Ericksson, 1982).

– La psychologie sociale expérimentale se penche sur les relations entre l’identité sociale et l’affiliation groupale. Elle distingue les groupes d’appartenance dont le sujet fait partie et les groupes de référence au sein desquels le sujet puise ses modèles, valeurs et normes et auxquels il peut ne pas appartenir. L’adolescent supporter de l’équipe nationale de football adopte des vêtements, un vocabulaire, des comportements qu’il emprunte à un groupe sportif auquel il ne pourra jamais réellement appartenir, mais il s’y identifie simplement le temps d’un championnat.

– La psychologie génétique et la psychologie sociale s’efforcent d’approfondir le processus d’interaction entre les dimensions personnelles et sociales de l’identité. Dans l’optique de la sociologie, de la théorie du rôle, de la catégorisation sociale et des théories cognitives comme dans des travaux interdisciplinaires, de nombreuses recherches apportent des données qui mettent en cause l’hypothèse d’une identité unique. On assiste aujourd’hui à un consensus pour supposer que chaque individu et chaque groupe dispose successivement et même simultanément de plusieurs identités dont la matérialisation dépend du contexte historique, social et culturel où il se trouve (la famille, l’école, les amis, le milieu professionnel, l’activité sportive, …).

– On orientera nos propos vers une approche plus dynamique, interactionnelle et sociale. Notre société s’intéresse à la notion d’identité et de perte de l’identité qui trouve audience auprès du public. Repris par les médias, le concept d’identité en est quelque peu banalisé ; on le retrouve dans les discours politiques, dans des travaux techniques et comme justification de divers projets, mais sans que l’on sache exactement si on parle toujours de la même chose. Appartenir à une culture, à une nation ou à une organisation professionnelle ou sportive, implique d’être reconnu comme semblables aux autres sur quelques caractéristiques jugées essentielles. La notion d’identité collective n’y est rarement explicitée. Il existe une identité collective quand les individus disposent en commun d’une même logique d’acteur dans les positions sociales qu’ils occupent. Ce concept, formulé par la théorie des relations humaines américaines, est récemment développé par des recherches interdisciplinaires sur les organisations. L’entreprise en général est un lieu privilégié de construction de l’identité par les tensions et les investissements psychologiques dont on fait l’expérience dans les relations avec les collègues de travail et la hiérarchie (Sainsaulieu, 1977).

Les études menées par enquête, observations et études de cas tendent à soutenir l’idée d’une interférence entre les structures sociales du travail et les structures psychiques individuelles. Ce type de recherche sur la sociologie des professions se développent depuis 1929. Ils démontrent qu’une profession émerge quand un nombre de personnes commencent à maîtriser une technique définie et fondée sur une formation spécialisée.

Développé depuis le XVII° siècle, la technique peut s’entendre sous son sens social. « Il est clair que pour un objet fabriqué, c’est le point de vue humain de sa fabrication et de son utilisation par les hommes qui est essentiel et que, si la technologie doit être une science, c’est en tant que science des activités humaines » (Haudricourt, 1988, page 28). Si la technique apporte la capacité de satisfaire les besoins grandissants de la société moderne, elle domine en retour les travailleurs en les déqualifiant. « L’analyse attentive du développement machinique ne laisse pourtant aucun doute sur le fait que la division du travail précède et détermine très précisément la nature des innovations technologiques et des inventions scientifiques nécessaires à son approfondissement » (Goriat, 1979, page 69). En termes de représentations sociales, la maîtrise technique incarne le progrès et la modernité, déqualifie le travail ouvrier et dote ses acteurs d’une identité professionnelle. Elle devient une dimension constitutive de l’identité.

Les constituants de l’identité professionnelle apportés par la maîtrise technique :
– La spécialisation des services qui accroissent la satisfaction d’une clientèle,
– La création d’associations professionnelles qui définissent et contrôlent les règles de la conduite professionnelle (codes d’éthique et déontologie professionnelle),
– La mise en place d’une formation spécifique fondée sur un corps systématique de théories qui permet l’acquisition d’une culture professionnelle.

Source : Habermas, La technique et la science comme idéologie, Ed Denoel/ Gonthier, Paris, 1984.

L’identité professionnelle met en évidence l’articulation de deux processus identitaires distincts. L’identité pour soi et l’identité pour autrui interagissent l’une sur l’autre. La dualité entre l’identité sociale et l’identité professionnelle s’explique par le fait que chacune est identifiée par autrui mais peut refuser cette identification et se définir autrement. Dans les deux cas, l’identification utilise des catégories socialement disponibles et légitimes à des niveaux différents : appellation officielle, dénomination ethnique, régionale, professionnelle.

Les actes d’attribution visent à définir quel type d’homme ou de femme nous sommes pour autrui. Les actes d’appartenance expriment quel type d’homme ou de femme nous voulons être. Il n’y a pas de correspondance nécessaire entre l’identité singulière d’une personne déterminée par son histoire vécue individuelle et les identités attribuées par autrui. Il s’agit des identités numériques qui nous définissent officiellement dans l’état civil et les codes d’identification qui permet aux autres de nous classer comme membre d’un groupe, d’une catégorie sociale ou professionnelle.

Cependant, cette identité est la condition pour qu’une personne puisse être identifié par d’autres. C’est dans l’activité avec d’autres, impliquant un sens, un objectif, une justification ou un besoin qu’un individu est identifié et qu’il est conduit à endosser ou à refuser les identifications qu’il reçoit des autres et des institutions.

Les deux processus de la construction identitaire :
– Le premier concerne l’attribution de l’identité par les institutions et les agents directement en interaction avec l’individu. Il ne peut s’analyser en dehors des systèmes d’action dans lequel l’individu est impliqué et résulte de rapports de force entre tous les acteurs concernés et la légitimité des catégories utilisées. Le processus aboutit à construire « les identités sociales virtuelles des individus » (Goffman, 1977).

– Le second processus concerne l’intériorisation, l’incorporation de l’identité par les individus eux-mêmes. Elle ne peut s’analyser en dehors des trajectoires sociales dans lesquelles les individus se construisent des identités. Les « identités sociales réelles » ne sont rien d’autre que l’histoire qu’ils se racontent sur ce qu’ils sont. Lorsque ces deux processus ne coïncident pas, qu’il y a désaccord entre l’identité sociale virtuelle et l’identité sociale réelle il en résulte des stratégies identitaires destinées à réduire l’écart entre les deux identités (Dubar, 1001, page 115).

L’identité sociale ne peut se réduire à des statuts d’emploi et à des niveaux de formation. Avant de s’identifier personnellement à un groupe professionnel ou à un type de diplômés, un individu hérite dès l’enfance d’une identité de sexe, mais aussi d’une identité ethnique et d’une identité de classe sociale qui sont celles de ses parents ou de ceux qui ont la charge de l’élever.

Les éléments de la construction des identités sociales (Goffman, 1977)
– Les identités sociales héritées de la génération précédente car la première identité sociale est toujours conférée par les aînés,
– Les identités virtuelles scolaires acquises au cours de la socialisation initiale primaire,
– Les identités professionnelles accessibles au cours de la socialisation secondaire.

De ce fait, la première identité éprouvée et expérimentée personnellement par le petit enfant se construit toujours dans sa relation à sa mère ou à celle qui en tient lieu. C’est pourquoi la psychanalyse demeure incontournable dans toute approche de l’identité individuelle. Cependant, c’est bien par la catégorisation des autres, et notamment celle des partenaires de l’école que sont les maîtres et les copains, que l’enfant fait l’expérience de sa première identité sociale. C’est une identité héritée. Parmi les événements les plus importants pour l’identité sociale, la sortie du système scolaire et la confrontation au monde du travail constituent un moment essentiel de la construction d’une identité, c’est un enjeu important pour comprendre les processus de construction identitaire du tourisme sportif. Cette confrontation prend des formes sociales diverses selon les pays, les niveaux scolaires et les origines sociales, mais c’est de son issue que dépend à la fois l’identification par autrui de ses compétences, de son statut, de sa carrière, de ses aspirations et par conséquent de son identité. C’est de l’issue de cette première confrontation que dépend la construction d’une identité professionnelle qui constitue non seulement une identité au travail mais aussi une projection de soi dans l’avenir, l’anticipation d’une trajectoire professionnelle et la mise en œuvre d’une logique de qualification et de formation. Cette formation choisit l’adolescent induit un projet d’avenir et de carrière. Elle suppose d’avoir déjà connaissance des éléments qui constituent l’identité du groupe dans lequel il souhaite s’intégrer, c’est l’identité visée.

Dans l’actuelle mouvance de notre économie mondialisée, cette première identité professionnelle pour soi a de plus en plus de chances de ne pas être définitive. Elle est régulièrement confrontée aux transformations technologiques, organisationnelles et de gestion d’emploi des organisations. Elle est vouée à des ajustements et des reconversions successives. Elle risque d’être, d’autant plus menacée qu’elle s’est souvent construite à partir de catégories spécialisées et étroites. Cette catégorisation s’observe dans le sport où les métiers se spécialisent de plus en plus par rapport à la pratique d’activités physiques. Ainsi, le guide de moyenne montagne ne peut encadrer de l’escalade, le moniteur de voile ne peut diriger un navire avec des passagers à son bord, les prérogatives du maître nageur ne s’exercent plus sous la surface de l’eau…

Ces dispositifs impliquent des projections à l’intérieur de filières d’avenir qui, pour certaines, n’existent pas encore et pour d’autres risquent d’être fortement modifié, voire de disparaître entre la période pendant laquelle le jeune y inscrit son projet d’avenir, et celle à laquelle il devrait y accéder. Rappelons que la durée moyenne de qualification pour accéder aux métiers du sport comporte généralement 3 ans de formation. Elle est donc fortement marquée par l’incertitude alors même qu’elle accompagne théoriquement le passage de l’adolescence à la vie adulte et à une forme de stabilisation sociale. « L’identité n’est jamais donnée, elle est toujours construite et à reconstruire dans une incertitude plus ou moins grande et plus ou moins durable » (Dubar, 1991, page 113).

Cette socialisation par la professionnalisation est « un processus de production du socius, c’est-à-dire qu’un individu est alors capable de réagir à des stimuli sociaux » (Bernoux, 1995, page 183). C’est par leur socialisation que les individus apprennent un nombre important de normes sociales et de valeurs qui leur permettent d’interpréter les rôles sociaux qu’ils doivent jouer dans les différentes situations de la vie en société. C’est par cette socialisation que se forme la personnalité sociale des individus. Grâce à cette construction de la personnalité, l’individu devient apte à s’insérer dans le contexte social. Le produit de la socialisation se présente comme l’intériorisation de la culture. Selon Lucchini, « la personnalité sociale de l’individu est en quelque sorte la communication de la culture dont il a fait l’apprentissage à travers sa socialisation » (Lucchini, 1998, page 233). Ces propos soulignent l’importance du rôle de la culture dans la construction de l’identité sociale. Explorer l ‘identité entraîne la recherche à s’intéresser aux relations existantes entre culture et socialisation.

Lorsque l’on traite de culture, il faut en distinguer la socialisation des processus d’acculturation, de déculturation et d’enculturation :
– L’acculturation est l’acquisition de traits culturels étrangers à la culture de l’individu. C’est souvent un processus forcé dont l’exemple classique en anthropologie reste la période coloniale.
– La déculturation concerne un individu qui se voit privé de certains traits culturels sans remplacement adéquat, à l’image des populations autochtones d’Amérique du Nord avant la création de leur statut de nation indienne et la reconnaissance de leur culture.
– L’enculturation correspond à l’intégration de la personne dans la culture de sa société. Ce processus commence seulement quand l’individu a acquis la capacité à réagir culturellement aux stimuli sociaux. Cela implique que la construction de la personnalité sociale soit déjà amorcée pour que l’individu puisse répondre aux attentes de comportements qui lui sont adressées. L’enculturation reste étroitement liée à la socialisation car elle la suit dans le temps. « L’enculturation concerne cette phase dans la construction de la personnalité qui vient après la socialisation » (Lucchini, 1993 , page 234). Il y a enculturation lorsque l’individu adapte sa personnalité sociale aux exigences de son milieu socio-culturel. L’enculturation est un processus qui tend à corriger et à compléter certains traits de la personnalité et qui jette les bases qui permettront la construction de l’identité sociale.

L’investigation s’oriente sur l’étude du phénomène identitaire en milieu professionnel que l’on aborde par l’analyse des identités de métier.

Le tourisme sportif en quête d’identité
La construction identitaire dans les organisations de tourisme sportif, entre idéologies sportives et matérialité professionnelle marchande
Thèse de doctorat de 3° cycle – Sciences de l’Information et de la Communication
Université de Nice Sophia-Antipolis