La cité inspirée que confère l’accès à un Etat de grâce

By 13 July 2012

VII. La cité inspirée ou la grandeur que confère l’accès à un Etat de grâce

Il y a dans le SEL comme dans la cité inspirée un refus de quantifier certains êtres. Leur grandeur étant irréductible à une mesure, ce qu’on y gagne à les posséder, c’est- en bonne logique – quelque chose d’incommensurable. Concrètement, l’idée que nous défendrons ici est que le bénéfice des échanges (ou plus exactement le bien que l’on tire des activités que l’on fait et des liens que l’on tisse) est composé d’un ensemble de grandeurs indicibles, invisibles et intimes que l’on nomme « autonomie », « estime », « reconnaissance », « humanité » etc. Nous montrerons ici comment par-delà l’attrait des échanges concrets et visibles, certaines p.i. ont finalement été séduites, enthousiasmées, galvanisées par les idées ou les principes submentionnés et y ont attaché une valeur exorbitante. Bref, à travers les années, ces personnes conservent leur enthousiasme en tant qu’ils sont sûrs de ce que le SEL appuie la valeur – certes incommensurable – de leurs intuitions.

Le principe bruselien de rejet des biens n’est pas sans faire penser à la morale de Saint-Augustin : la vie véritable passe selon ce dernier par l’éloignement de la possession des choses matérielles et la conscience de ne pas être l’une d’entre elles. Bref, l’âme est grande lorsque – affranchie des choses – elle se souvient de ce qu’elle est vraiment. Nous illustrerons cette perspective à l’aide des témoignages d’acteurs, en précisant toutefois qu’il y a dans BruSEL des choses qui sont absolument contraires à la cité inspirée : comme par exemple le fait que l’acte de création soit essentiellement le fruit de liens, de connexions entre personnes.

Principe supérieur commun : Incommensurabilité, Inspiration

On est ici en droit de se demander s’il existe le moindre sens à rapprocher l’activité de SEL d’un acte visant une grandeur incommensurable. Les répondants ont-ils ne serait-ce qu’effleuré l’idée de l’existence de principes « dont dépend toute grandeur réelle en ce monde » ? Le fait de répondre à cette question risque donc de nous amener à un niveau de généralité tel qu’on finira sans doute par se couper totalement du discours des bruseliens. Nous tenterons malgré tout l’exercice et démontrerons le réel intérêt de la question : celui d’identifier clairement le fondement moral de BruSEL en tant que projet politique.

Ce qui y est incommensurable c’est la valeur (i) de l’activité humaine, celle de (ii) la personne humaine et celle (iii) des liens noués à travers l’échange. Ce sont ces trois choses-là qui font figure d’Absolu ou de Bien souverain : difficilement identifiables, elles ne se possèdent pas comme on pourrait posséder un bien matériel, ne s’achètent pas et ne se mesurent pas. A l’appui d’un travail de Christian Jetté, nous défendrons l’idée que ce sont là des choses qui se donnent.

i. La valeur de l’activité : Le choix d’une activité valorisante pour soi – adoptée au terme d’une introspection, d’une recherche intérieure – n’a pas de prix.

ii. La valeur de la personne : Chacun est porteur d’une valeur telle qu’il serait vain de la placer sur une échelle de grandeur. C’est le principe qui semble fonder la règle 1h=1h, laquelle amène les membres à mettre les compétences de tous à égalité, à renoncer à les classifier.

iii. La valeur du lien : Les fondateurs ariégeois et la plupart des répondants défendent l’idée « le lien vaut plus que le bien ». Le lien social est donc un troisième principe ‘absolu’ si l’on puit dire.

État de Grandeur : Indicible, incommensurable, intérieur, reçu du dehors

L’adhésion aux trois principes évoqués ci-dessus repose non pas sur un raisonnement ou sur un calcul, mais sur une conviction, la certitude d’une adéquation de ces principes au Bien souverain. L’extrait suivant illustre bien ce propos :

« Et donc, je sais qu’en sortant de la réunion d’info, j’étais complètement euphorique, rien qu’à l’idée. Après ça a été plus difficile de choisir des services, tout ça ça a été intéressant, mais en fait au début je me disais que je m’inscrirais même si j’avais rien à proposer, juste pour soutenir le truc… » [5.23]. La p.i. ajoute « Je fais fonctionner le système parce que quelque part je crois vraiment à sa pertinence » [5.278].

Dignité : Désir de créer, aspiration à…

La dignité consiste à s’écarter d’un état des choses (le marché du travail, la hiérarchie des qualifications etc.) pour se pencher sur ce qui est « possible ». Selon la formule d’André Gorz il s’agit de saisir les misères du présent et la richesse du possible, soit de prendre distance par rapport au modèle de vie actuel pour imaginer et créer d’autres formes de vivre ensemble. S’offre à nous l’« occasion de vivre et de prouver que d’autres rapports économiques, sociaux et politiques sont possibles (…) ça expérimente autre chose au sein de ce système-là » [4.546]

Répertoire des sujets : Illuminés

BruSEL est né sous l’impulsion d’un groupe d’intellectuels davantage soucieux de développer un laboratoire de pensée que de répondre à de quelconques besoins pratiques. Il y a donc eu des aspirations assez intellectuelles à la base du mouvement (cf. p. 32). Les personnes motivées par la dimension politique du SEL sont animées d’un projet utopique. Sans pour autant se leurrer sur la portée de leur action, ils rêvent tous d’autre chose : droit au travail, égalité des chances et solidarité sociale.

« J’aimais bien que tout cet ensemble de personnes ait construit, ait inventé ce projet… Et puis j’ai réalisé que les gens qui étaient à la base de ce projet c’était des gens qui étaient quand même en lutte contre le système de commercialisation de tout quoi. Donc ça veut dire que ça crée d’autres contacts entre les gens que l’achat et la vente et euh… et les gens qui… qui se donnent de la peine de faire une charte. ‘Fin toute cette administration, cette invention… c’est des gens qui en valent vraiment la peine… ‘Fin pour moi quoi… que je trouve intéressants et que je suis contente d’avoir rencontré ». [10.38]

Répertoire des objets : ‘Objets’ incorporés : Les objets de la cité inspirée sont détachés du monde physique. Au sein du discours on a pu identifier trois objets qui rentrent dans cette catégorie : le temps, les idées et les compétences.

i. Le temps : Selon les initiateurs français du projet SEL, le temps est le bien le plus précieux, il a une valeur indicible. Le temps de vie dont chacun dispose est ce qu’il y a de plus indéterminé mais il est par la même occasion ce dont on peut tout faire advenir. La possession argent n’est que la condition nécessaire à l’acquisition de biens marchands, tandis que le temps est la condition nécessaire à l’acquisition de tout bien qu’il soit marchand ou non ; c’est-à-dire à la création et à la transmission de toute valeur. « La seule valeur qui ait du sens finalement (…) c’est le temps humain » [4.47].

ii. Les idées, la réflexion :

Elles ont une place très importante dans BruSEL en tant que ce sont des préoccupations davantage philosophiques que prosaïques qui ont présidé à sa fondation : « Réflexion et dialogue sur les questions de qu’est-ce que c’est l’argent ?, le travail, la rétribution, l’échange ? » [8.20]. BruSEL aide à « réfléchir sur ce qui est important, ce dont on a besoin » [1.678].

iii. Les compétences

Se reconnaître des aptitudes peut, pour certains, être une tâche extrêmement difficile : « parce que des personnes étant au chômage après un bout de temps perdent un peu confiance dans les compétences qu’elles ont et ne savent plus trop se définir sur ce qu’elles peuvent faire, ce qu’elles savent faire » [8.35]. Le rôle de BruSEL est ici très exactement d’y replacer de l’estime et de la confiance. Les coordinateurs soutiennent que même les personnes qui croient n’être dotées d’aucun talent peuvent rendre des services utiles. Un des grands buts de BruSEL sera donc de mettre en valeur les petits talents, ces petites perles auxquelles ont ne croit plus nécessairement. Il s’agit donc essentiellement de valoriser des compétences jugées extrêmement précieuses et qu’il serait par ailleurs très difficile de valoriser dans le domaine marchand ». [5.398]. On cite des exemples du type apprendre à quelqu’un à rouler à vélo ou apprendre à quelqu’un à parler français.

Formule d’investissement : Renoncer aux habitudes

Les habitudes auxquelles il faut renoncer :
i. En rapport avec la cité de renom : Culpabiliser (de ses dettes)
ii. En rapport avec la cité civique : Déléguer
iii. En rapport avec la cité marchande : Posséder, Profiter
iv. En rapport avec la cité industrielle : Maîtriser, Calculer, quantifier

Rapport de grandeur : Etre soi-même (singularité)

Ici, le principe de rapport de grandeur n’a pas de sens en dehors du for intérieur. Dans cette cité où l’état de grand est prédiqué à des choses abstraites du monde physique, matériel, mesurable ou maîtrisable, est immense ce que l’on définit soi-même comme tel. Ainsi, ce qui est habituellement considéré comme petit peut s’édifier. Les petits services personnalisés ou les petites compétences sans grande valeur marchande peuvent acquérir de la grandeur.

BruSEL est ainsi un laboratoire qui vise entre autres à mettre en évidence la vraie valeur du temps des gagne-petit. Difficilement objectivable elle est – sauf exception – laissée à l’appréciation de chacun. La règle une heure égale une heure a donc été instaurée afin que nul ne présume de la grandeur ou de la petitesse d’un service avant de l’avoir apprécié ou déprécié.

Relations naturelles : créer, rêver, imaginer, concevoir ce qui n’est pas

Dans son fondement même, BruSEL procède d’une invention, d’un rêve, d’une création, d’une alternative. Mais gardons-nous d’assimiler trop rapidement les relations qui unissent les êtres de BruSEL à celles du monde inspiré, car la plupart des activités SEL ne sont pas des activités créatives. Il s’agît de dépannage informatique, de déménagements, de massages, de coupes de cheveux etc. Et les quelques actes de création qui sont exécutés au sein de BruSEL requièrent non pas un isolement, une rentrée en soi-même – comme le voudrait la grammaire du monde inspiré – mais bien une sortie de l’isolement qui tient à la grammaire connexionniste de la cité par projets. La construction du lien social est en effet à la fois la condition nécessaire et un des buts ultimes, sinon le but ultime des échanges.

Figure harmonieuse : Imaginaire

Permettre à des personnes d’avoir des activités valorisantes et de disposer pleinement du fruit de ce travail dans le cadre de rapports humains égalitaires et solidaires est le rêve qui a uni les fondateurs. C’est la société et les rapports sociaux qui sont ici investis par l’imagination des membres (versant polis) : BruSEL est l’occasion d’imaginer autre chose que ce qui existe ici dans nos pays industrialisés et économicisés, un autre monde possible. C’est en ce sens qu’on rapproche souvent les SEL de l’utopie. « Et l’idéologie, c’est-à-dire le but final ou en tout cas le but final par rapport à notre conscience actuelle, c’est déjà ce monde idéal dont on rêve… le SEL étant un des moyens pour y arriver… un des moyens que nous pensons efficaces pour y arriver » [12.385].

Epreuve modèle : L’épreuve se vit dans le for intérieur (peu objectivable)

L’épreuve consiste à s’accorder sur ses propres aspirations, parvenir à identifier ce que l’on sait faire, ce que l’on aime faire et ce que l’on veut faire. Si un membre n’y parvient pas, on lui proposera de faire appel à un service d’orientation. Il doit néanmoins s’agir d’un choix spontané, libre…

i. Sentiment d’indépendance : Certains répondants identifient explicitement BruSEL à un espace de liberté ou d’autonomie, où il est possible d’avoir davantage prise sur sa vie : « un espace temps où je suis maître de ma vie, où j’ai prise sur ma vie directement, où on ne décide pas à ma place » [4.548].

ii. Sentiment de vivre dans une société de pairs : Puisque l’on part de l’idée que chacun possède des compétences utiles et qui ne peuvent être placées sur une échelle de valeur, il n’est pas question de se sentir a priori supérieur ou inférieur aux autres, plus ou moins apte que d’autres à participer à la vie du SEL : « Il n’y a pas à faire le gros cou parce qu’on fait quelque chose de compliqué ou qui a demandé beaucoup d’études. Il n’y a pas des tâches qui valent rien ». [6.44].

iii. Sentiment de solidarité : les répondants s’accordent sur la spécificité de l’échange SEL. On y décèle des traits qui sont généralement peu présents dans d’autres types d’échanges. C’est-à-dire qu’ils ne peuvent être identifiés ni aux froids échanges commerciaux, ni aux contraignants liens de famille et d’amitié. Voici alors comment les bruseliens les qualifient : intéressants, humains, chaleureux, solidaires, enrichissants, agréables, libre, conviviaux… Ce qui n’exclut pas que certains échanges SEL se passent mal, que le courant ne passe pas, que ça reste froid, distant, désagréable.

Mode d’expression du jugement : Illumination, éclair de génie

Certains êtres – dont le principe SEL en lui-même – sont qualifiés de géniaux, super, intéressants, fruits d’une impulsion créatrice, chouettes. On émet ainsi beaucoup de jugements sur le mode du sentiment vécu : « en sortant de la réunion d’info, j’étais complètement euphorique » [5.24]

Formule de l’Évidence : la certitude de l’intuition

Les jugements à propos de ce qu’est une société juste ou de ce que sont de justes rapports sociaux renvoient à une intuition : Pourquoi des rapports sociaux libres, égaux et solidaires sont-ils préférables à des rapports sociaux aliénés, inégaux et intéressés? La réponse est moins le fruit d’une construction logique que quelque chose « reçu du dehors » ou « ressenti à l’intérieur ». Ces principes qui déchaînent l’enthousiasme (chers, précieux, justes, biens, fondamentaux), ne peuvent être défendus sur base de preuves tangibles, comme on défendrait la validité d’un théorème mathématique.

État du petit et déchéance de la cité : Extirpé du rêve, le retour sur terre

« Petit » devrait ici être prédiqué à celui qui se désintéresse des activités qu’il est capable de faire et des liens qu’il peut tisser. A ces valeurs incommensurables, s’opposent des éléments de moindre importance (honneurs, argent etc.) : faire de leur quête une fin en-soi (agir par intérêt, par obligation etc.), c’est échapper à la grandeur de la cité inspirée. La déchéance de la cité pourrait aussi s’apparenter à la dérive statistique et à la technicisation du système. Il y a une « envie de savoir », de contrôler, d’avoir des statistiques… qui est – pour certains – étrangère à l’esprit de BruSEL.

Lire le mémoire complet ==> (Etude d’un système d’échange de services sans argent)
Mémoire présenté en vue de l’obtention du grade de licencié en sociologie
Université Catholique de Louvain – Département des sciences politiques et Sociales

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Boltanski et Thévenot rapprochent la philosophie de Saint-Augustin de l’inspiration, de l’illumination et de la création artistique. Or, en vertu de la formule « in interior homine habitas veritas », Saint-Augustin identifie les oeuvres d’Art à des manifestations de concupiscence qui détournent les âmes de Dieu (Saint-Augustin, La cité de Dieu, livre VII, chapitre IV, Paris, Points, 1997).

Boltanski L. & Thévenot L., op cit, 1991, p. 110

A BruSEL, ce principe est largement accepté mais son application stricte est chimérique : «tout n’est pas rose», « il y a des gens avec qui on ne s’entend pas».

Ces trois points ne coïncident pas complètement avec le monde inspiré ; ils tiennent également du monde civique (liberté, égalité, solidarité) et de la cité par projet (projet, forme horizontale, connexion).

« SEL, mode d’emploi », op cit., p. 4

C’est là un débat qui traverse toute l’histoire de la philosophie et qu’on ne peut malheureusement traiter ici que de manière maladroite et lapidaire (cf. Saint-Augustin, Les Confessions XI, 14, 17, Paris, Flammarion, 1964 ; I. Kant, Critique de la raison pure, Paris, PUF, 2004, p. 62-63 ; H. Bergson, la pensée et le mouvant, Paris, PUF/Quadrige, 2003 ; M. Merleau-Ponty, Phénoménologie de la perception, Paris, Gallimard, 1976)

Les activités professionnelles ne sont cependant pas absentes des échanges, on les y exerce parfois pour le simple fait de rester actif, en éveil.

BruSEL est « quelque chose de l’ordre d’une utopie » [8.294], sans sa connotation négative. Il donne naissance à des relations plus saines, des échanges relationnels tout à fait différents et permet une autre définition de l’homme et des échanges sociaux. C’est un point qui a été développé plus haut.

Néologisme d’André Gorz (cf. note en bas de la page 8)