La cité industrielle : la grandeur conférée aux êtres efficaces

By 12 July 2012

IV. La cité industrielle ou la grandeur conférée aux êtres efficaces

Les questions de savoir comment faire tourner les nouveaux, comment motiver les membres ou comment améliorer le fonctionnement du système sont régulièrement abordées au sein de la coordination. Les répondants s’accordent généralement sur le caractère légitime de ces objectifs, mais pour certains la poursuite de ses fins ne correspond pas à la visée principale de BruSEL. Ces personnes défendent l’idée selon laquelle les soucis de précision, de contrôle et de productivité comme des fins étrangères au groupe. Le recours à ces principes de justification consiste véritablement en une entrave de l’esprit informel, subversif et convivial des débuts. Les partisans de la réforme du système insistent quant à eux sur la nécessité d’améliorer le BruSEL, de le rendre plus dynamique, entre autre grâce à l’outil informatique. Ce dernier permettrait plus de visibilité, de rapidité, de clarté et moins de chipotages administratifs. Les statistiques disponibles sur le site autoriseraient à ce qu’offre et demande s’équilibrent etc.

Principe supérieur commun : Efficacité, performance

Selon les p.i. 1 et 10, la logique d’efficacité et de performance est et doit rester totalement étrangère à l’esprit du SEL. Il s’agit de « casser toute ressemblance avec une société de productivité » [1.87]. Plutôt que s’attacher à faire du SEL un système performant, il faut s’assurer à ce qu’il demeure un système alternatif, subversif, et convivial. Si les répondants s’entendent en général sur le fait que la logique d’efficacité est étrangère aux échanges, ils ne partagent en revanche pas tous l’idée selon laquelle elle doive être exclue des questions de coordination : A l’inverse des p.i. 1 et 10, certains se plaignent du manque de dynamisme et d’efficacité du SEL ou soulignent qu’il est capital d’améliorer le rendement du SEL ou encore de réformer le système : « Et en fait c’est surtout des personnes qui sont quand même vieilles dans le système qui maintiennent cet espèce de noyau où ils se cachent. Alors que ceux qui arrivent bon ben sont prêts à dynamiser, sont prêts à réformer le système, l’améliorer et tout ça » [12.228].

Etat de grandeur : Performant

Il est communément admis que – comme lors d’un coup de main de voisinage – le demandeur de service doive modérer ses attentes : il doit savoir qu’il n’aura probablement pas affaire à un professionnel. Il n’y a pas de label garanti. Il n’y a pas d’exigence d’efficacité ; dans l’hypothèse où les membres se plaignent de l’inefficacité d’une personne on lui donnera tout au plus quelques conseils.

Dignité : Travail

« Nous sommes dans une société où la valeur travail est très importante » rappelle un des répondants [8.46]. La dignité ou la citoyenneté d’une personne passe en grande partie par la manifestation de sa volonté de trouver du travail. C’est là une réalité observée de près par certains bruseliens qui évoquent parfois les implications que cette pression à l’emploi a sur leurs vies. Dans ce SEL où de nombreux membres sont chômeurs ce dont il s’agît c’est précisément de permettre à chacun d’être digne sans être absolument tenu aux exigences du marché du travail. Il s’agit de permettre à chacun de faire ce qu’il sait faire et aime faire. Ici, tout comme au niveau de la critique du monde marchand (cf. supra), certains répondants procèdent à un renversement des valeurs dominantes : le travail est connoté négativement principalement en tant qu’il est inéquitablement rémunéré. Par opposition au marché du travail, BruSEL s’attachera à mettre entre parenthèses la hiérarchie des qualifications et des tâches.

Au moment de l’inscription, les nouveaux adhérents proposent souvent des services proches de leurs activités professionnelles. Mais ces services ne sont ni ceux que l’on rend le plus souvent (les petits services interstitiels sont en effet davantage prisés), ni ceux que l’on rend le plus volontiers. Ainsi, bon nombre de bruseliens finissent – après quelques temps – par refuser de rendre des services en rapport direct avec leur profession et cela pour deux raisons : (i) Pour ne pas rentrer en concurrence avec soi-même, ou se léser soi-même ; (ii) Par lassitude : « Ils le proposent pas dans le SEL parce que soit ils veulent pas que ça fasse double emploi avec leur profession ou ils font ça toute la journée et finalement ils ont pas envie de faire ça le soir ou le week-end dans le SEL » [5.456].

Répertoire des Sujets : Professionnels qualifiés

BruSEL, en tant qu’il part d’une critique des injustices générées par le marché du travail et qu’il se propose d’en subvertir la logique, repose sur le principe que toute personne mérite d’obtenir un statut de membre à part entière et cela quel que soit le degré de professionnalisme de ses activités. Il ne faut donc pas nécessairement être qualifié pour prétendre à une activité, et inversément, il ne faut pas attendre d’un seliste qu’il offre nécessairement un service de niveau professionnel. Il faut modérer ses attentes par rapport à cela. Certaines p.i. n’y parviennent pas toujours et avouent parfois préférer faire appel à des professionnels pour des services jugés trop pointus.

Répertoire des objets : Moyens, instruments

On peut ici répertorier les instruments et les dispositifs suivants …

i. Les instruments pour les services aux personnes : l’instrument du musicien, les diables et les gants des déménageurs, les cartes de la joueuse de Tarot, le code civil de la conseillère juridique, l’huile du masseur, la calculatrice de la prof de math, les ciseaux du coupeur de cheveux etc.

ii. Les instruments pour les services au système
– Les statistiques : disponibles sur le site de BruSEL , elles font l’inventaire des échanges, des offres les plus demandées, des demandes non-rencontrées etc.
– La comptabilité : elle est tenue par une personne qui comptabilise les chèques envoyés à la boite postale et qui met à jour le carnet des comptes.
– La banque : elle sert à rémunérer (en blés) les tâches administratives. On lui a appliqué la règle du puits sans fond.
– Les comptes en argent : l’argent des cotisations, la feuille des dépenses etc.

Note : Ici, on ne fait pas mention des instruments de connexion ; il en sera question dans la cité par projet.

Formule d’investissement : Progrès, rentabilité (cf. supra).

Le prix à payer pour œuvrer au bon fonctionnement du système c’est pour certains une réforme ou une modernisation. Pour d’autres, il consiste à demeurer fidèle à l’esprit convivial, léger, informel et anti-fonctionnel des débuts.

Rapport de Grandeur : Maitriser (Cf. supra)

Ce type de rapport de grandeur entre en conflit avec la soustraction à la mesure du monde inspiré, laquelle occupe une grande importance dans l’art bruselien de la justification. Nous y reviendrons un peu plus loin.

Relations naturelles : Relations fonctionnelles

i. Au niveau de la coordination : Il y a une « gestion des membres » par la coordination. On essaye de faire tourner le système, d’en améliorer le fonctionnement.

ii. Au niveau des échanges SEL : Les relations entre membres ne sont pas nécessairement conviviales ; elles se limitent parfois à l’aspect fonctionnel : elles peuvent rester très froides, presque fonctionnelles.

iii. Au niveau du système dominant : En général, les répondants rangent ces fameuses relations froides, fonctionnelles, peu humaines du côté des échanges du système dominant. [cf. infra].

Figure harmonieuse : Organisation du système

La coordination du système est quelque chose de lourd, ça demande du temps, c’est une gestion compliquée et contraignante, mais pas bureaucratique.

i. Organisation du système politico-administratif

 Organisation du système politico-administratif

La plupart des bruseliens ne participent à l’organisation que dans le cadre des éventuels services au système. Certains membres n’ont même jamais été appelés pour le moindre de ces services. Partant de là, on critique parfois les petites failles dans l’organisation. Au niveau des services collectifs aux personnes, on apprécie la bonne coordination du très prisé service déménagement.

ii. Organisation du système d’échange de services

Organisation du système d’échange de services

Epreuve modèle : Test

Pour asseoir un jugement, on ne se base ni sur le niveau de richesse, ni sur le degré de maîtrise dans la réalisation de la tâche, ni sur le prestige qui est lié… Nous n’avons pas trouvé d’exemple d’épreuves d’efficacité, ou les tests, au sein du SEL.

Mode d’expression du jugement : Effectif

La question du bon fonctionnement du système est une préoccupation importante : il faut veiller à ce qu’il tourne, et cela en poussant les gens à se rencontrer et à demander des services. Certains y posent un regard optimiste et prédisent un renouveau du système, un second souffle. D’autres se plaignent d’un manque d’échange, d’un manque de dynamisme, du fait qu’il tourne au ralenti, qu’il tourne en rond. Enfin, il y a des membres pour qui l’efficacité du système est une question de second rang.

Formule de l’évidence : Mesure

Il y a chez certains selistes quelque chose qui s’apparente à un ras-le-bol de la quantification : « On s’en fout des maths » affirme ainsi un répondant à propos du fonctionnement de la comptabilité [4.658]. Les membres adhèrent toutefois à cette idée fondatrice du SEL qui veut que, s’il est une seule et unique chose qui doive être mesurée, ce soit le temps. Les blés sont en principe la seule chose qu’on soit tenu de compter. Mais la référence du temps est parfois inadaptée : calculer la valeur du travail cela demeure un peu subjectif. D’autres critères de mesure pourraient parfaitement entrer en ligne de compte et permettre dans certains cas une meilleure évaluation et une plus juste rétribution : l’effort, la qualité, etc. Pour parer à ce problème, on autorise les bruseliens à payer davantage que 100 blés par heures.

État de petit et déchéance de la cité : Inefficacité, improductivité

Être un petit sujet revient ici à se sentir inutile, rester sous-employé, inactif, sans rien faire. C’est un sentiment que connaissant bien les chômeurs bruseliens. La raison de leur présence à BruSEL consiste à s’édifier en grand dans un improbable espace hors du marché ; un espace où peuvent coexister – pour ainsi dire – davantage de grandeurs.

La déchéance de la cité réside ici dans la fait que le système ne tourne pas ou que les gens ne soient pas assez nombreux à échanger. Les membres dont la principale motivation est politique s’en plaignent assez peu ; d’une part parce que les services du SEL ne sont pas une nécessité pour eux, et d’autre part parce qu’étant souvent eux-mêmes impliqués dans l’organisation, ils sont à la fois juge et partie. Ainsi, les p.i. 2 et 7 – essentiellement motivées par l’aspect pratique du SEL et fort peu engagées dans l’organisation – sont les premières à se plaindre de l’inefficacité du système et font régulièrement recours à la grammaire du monde industriel pour critiquer le SEL : ça tourne au ralenti, ça ne marche pas, ça tourne en rond etc.

Lire le mémoire complet ==> (Etude d’un système d’échange de services sans argent)
Mémoire présenté en vue de l’obtention du grade de licencié en sociologie
Université Catholique de Louvain – Département des sciences politiques et Sociales

________________________________

« Je pense que pas mal de conflits viennent de gens qui ont des attentes beaucoup trop grandes », [4.276] soit qui s’attendent absolument à un résultat professionnel [cf. 14]. Cependant les services «mal rendus » peuvent parfois vexer certains bruseliens : « Chacun son truc hein, moi j’ai essayé, bon ça n’me convient pas c’est pas à dire que c’est mal fait quoi. (…) je lui ai rien dit, j’vais pas lui dire que c’était bien, j’vais pas lui dire que ça m’convient pas vraiment. ‘fin j’vais lui dire gentiment, on reste social quoi… » [2.499]

Cependant, le SEL peut offrir l’opportunité de rester actif dans sa discipline ou dans sa profession : « Je suis prof de math sauf que je ne veux plus travailler dans l’enseignement ; j’aime bien, me permet de rester à niveau, de rester active, d’exercer mes compétences, garder mon esprit en éveil, ma productivité » [1.709]. Le SEL permet également de faire ce que l’on désire faire mais que l’on ne pourrait sans doute jamais faire en tant que profession : la p.i. 5 donne l’exemple du masseur, qui doit prendre des risques financiers colossaux pour faire de sa compétence un métier.

Des qualifications en certains domaines peuvent s’avérer particulièrement utiles pour la coordination du SEL : comme l’informatique : « les choses ont changé quand on a eu un informaticien (…) qui est spécialiste en développement de sites qui lui a proposé cet outil vu tous ces chipotages » [1.235]

Il est même conseillé au professionnel qualifié de ne pas proposer de services qui soient trop en rapport avec son activité professionnelle. Cependant certains acceptent volontiers de rendre à d’autres selistes des services pour lesquels ils devraient normalement être payés (aide informatique, cours de musique etc.).

De l’autre côté du spectre on retrouve des discours comme celui de la p.i. 9 qui parle du caractère « gérable » du système, de son « rendement ».

La mesure du temps est elle-même prise avec une certaine légèreté : les blés sont simplement le « témoin que ça fonctionne bien » [6.464, 6.89], un « simple figurant » [10.117]. « On s’en fout complètement de qui a combien de blés » [6.462].