Cité civique : collectif SEL et principe d’autogouvernement

By 13 July 2012

V. La cité civique ou la grandeur dispensée aux êtres adhérant au collectif

Le collectif ‘SEL’ se fonde sur un principe d’autogouvernement, les membres y déterminent à eux seuls – et selon une définition qui n’engage qu’eux-mêmes – ce en quoi consiste la coopération sociale. Ils sont a priori tous dotés d’une égale capacité à réviser les règles d’organisation et d’échange auxquelles ils se sont soumis. C’est le scrutin au terme des AG qui décide des éventuels changements des règles de fonctionnement de l’association.

Principe supérieur commun : Prééminence du collectif

Le collectif BruSEL est considéré par certains comme un laboratoire politique dans lequel on expérimente le vivre ensemble. C’est aussi un collectif qui est venu se loger aux interstices du système, au sein de ses failles. On y attribue de la grandeur aux êtres qui permettent de donner corps à ce groupe, de s’y engager. L’admiration des membres à l’égard d’un membre qui fait tenir le groupe sur pied s’explique par leur forte adhésion à l’égard des principes de fonctionnement du groupe, lesquels sont jugés plus justes, plus humains.

État de grandeur : Taille confédérale et appartenance à l’espace public

Association de fait d’une nonantaine de membres, BruSEL n’est encore qu’un petit système d’échange au statut juridique incertain. Il essaye de prendre ses marques dans l’espace associatif, d’étendre sa taille ou de se faire connaître. Pour la grande majorité des p.i., l’objectif est non pas de suppléer le système politico-économique dominant mais de rester local et interstitiel, d’occuper « une place plutôt petite mais nécessaire et importante » [5.273].

Dignité : Aspiration aux droits civiques

Les membres qui perçoivent leur adhésion comme un engagement politique ne se donnent pas pour visée d’agir immédiatement sur l’appareil politique ou les structures politiques ; ils reconnaissent d’ailleurs parfois leur ignorance en la matière. Il consiste plutôt à créer du vivre ensemble ou encore à agir sur le quotidien : Ce qui anime les membres c’est entre autre l’idée que « l’amélioration de la société dans le futur est faite de petites améliorations quotidiennes » [5.298], que l’engagement politique se fait dans le concret, dans le présent, à travers la vie quotidienne.

En conclusion, le côté local et « réduit » du système BruSEL n’empêche pas un profond engagement et une profonde aspiration des membres à l’égard de certains principes de justice. Il s’agit de faire de BruSEL un système libre, où il n’y a pas d’injustices économiques, pas d’exploitation etc. Voici très concrètement en quoi consistent les principaux fondements de l’action politique dans BruSEL…

i. Droit à l’activité : Ce point a déjà été développé à la page 34.

ii. Le droit d’accès aux services : il y a une indignation des membres vis-à-vis de l’importance des écarts de richesse dans le système d’échange dominant : « Il y a des gens qui peuvent tout se payer et des gens qui ne savent jamais rien se payer, qui doivent se priver » [7.442]. BruSEL va à rebours de ce phénomène, c’est-à-dire que l’adhésion au SEL implique un droit d’accès aux services.

iii. Le droit à la parole (en Assemblée) : BruSEL est une petite démocratie directe, un espace politique sans délégation ou chacun a un égal droit de parole.

iv. L’effacement de la hiérarchie des qualifications : Sur le marché du travail, certaines activités pourtant très utiles sont déconsidérées ou peu rétribuées. En réponse à cela, BruSEL se propose de les mettre en valeur, de faire en sorte qu’il n’y a pas des tâches qui ne valent rien, qu’il n’y ait pas de services plus valorisés que d’autres. Pour ce faire, on y a adopté la règle une heure égale une heure Les membres soutiennent ce principe avec force, sans nécessairement se dire partisans d’un égalitarisme total.

Répertoire des sujets : Les personnes collectives et leurs représentants

i. Les SEL : La personne collective dont il est question dans ce travail, c’est bien entendu BruSEL. Mais il est aussi fait référence à d’autres systèmes d’échange sans argent : le SEL de Villers-la-ville, les SEL français, anglais ou australiens (dont on envie souvent le dynamisme et la taille).

ii. Les collectivités dans le SEL : Certains comptes SEL sont collectifs ; c’est-à-dire que certaines personnes vivant en famille ou en communauté sont parfois regroupées sous un seul numéro. Il a été question au cours des dernières AG de diviser ces ‘corps intermédiaires’ en attribuant un numéro à chaque membre (cf. supra).

iii. L’État : Il n’est presque pas fait mention de la politique nationale ; les selistes insistent sur le fait que BruSEL n’est rattaché à aucun parti. Cependant, leur orientation idéologique est incontestablement de gauche (ce qui n’exclut pas qu’une minorité de personnes soit de la tendance inverse). C’est parfois la société ou le système capitaliste en tant que tels qui sont passés au crible ; ce qui n’est pas du goût de tout le monde.

Répertoire des objets : Les formes légales (loi, décret, tract)

i. La législation belge : Elle est présentée comme intransigeante à l’égard des activités SEL, qu’elle tend – dit-on – à associer à du travail illégal.

ii. Les règles de la charte : Il est prévu qu’elles puissent être remises en question par l’assemblée souveraine. Cela amène de très vifs débats entre ceux qui n’ont pas envie que les règles communes se disloquent et ceux qui désirent réformer ou améliorer le système. Il existe cependant des règles de la charte qui remportent l’adhésion de tous : des règles très bien acceptées, jamais remises en question comme la fameuse règle ‘une heure égale une heure’.

iii. Les PV : Pour privilégier la transparence, on publie un PV au terme de chaque AG.

iv. Les références : Il a été fait mention d’un Kit (qui n’est – semble-t-il – autre que le Let’s info pack de Liz Shephard) et du fameux SEL Mode d’emploi des fondateurs ariégois du mouvement SEL en France.

Formule d’investissement : Renoncer au particulier, à l’immédiat

Une proposition doit être discutée et obtenir l’aval de la majorité des membres réunis en AG afin d’être acceptée. Les volontés propres des membres doivent ainsi s’incliner devant la volonté générale de l’assemblée (ouverte à tous). Mais il arrive que l’assemblée réunisse à peine un dixième des bruseliens. Dans ce cas, il se peut que l’immédiateté reprenne ses droits sur la délibération et la volonté particulière d’un membre sur la volonté générale de l’assemblée. C’est ce qu’entend la p.i. 4 lorsqu’elle parle ainsi de « décisions qui sont prises à l’arrache » [4.402]. Dans la même idée, la p.i. 11 affirme que « même si on a un fonctionnement qui sur le papier est démocratique, il y a moyen de le pervertir (…) si la philosophie se perd et si des gens à un moment donné s’imposent par leur charisme par exemple» [11.97].

Rapport de grandeur : Adhérer, Représenter, Déléguer

L’adhésion au SEL se faisait au départ par cooptation, ou à l’aveuglette, par un simple coup de fil. Mais après quelques temps, des membres se sont rendus compte que des gens s’étaient inscris sans rien savoir du fonctionnement du SEL. C’est pourquoi on a instauré la présence à la réunion d’information comme condition préalable à l’inscription. Avant de s’inscrire, l’adhérant doit également lire, approuver et signer la charte de BruSEL.

Relations naturelles : Association qui permet de faire d’une multitude une seule personne

i. Une dette partagée : Le membre n°1 n’est pas Isabelle Stengers mais BruSEL ; il s’est vu attribuer un numéro et un compte au même titre que n’importe quel autre membre. Sa spécificité est de ne pouvoir être crédité du moindre « grain de SEL » : il rétribue les membres avec des blés qu’il n’a – en bonne logique – pas pu gagner. Par conséquent, le membre BruSEL voit sa dette se creuser à mesure que les personnes-membres travaillent pour lui. C’est comme si la responsabilité de cette dette immense était partagée en parts égales entre tous les membres. De ce fait, elle ne lèse personne; elle ne déstabilise pas le système. On peut s’en servir comme d’un « puits sans fond » en veillant cependant à ce que la somme de tous les soldes des comptes-membres et du solde du compte-système soit égale à zéro.

ii. Une assemblée générale : C’est sans doute là, au sein de cette assemblée dont chaque bruselien est membre à part entière que se concrétise au mieux la personnalité du groupe. C’est là qu’elle peut y être renforcée, modifiée, améliorée etc. C’est là qu’elle peut se déployer dans tout son champ de possibilité.

iii. Une culture de groupe [4.570] : Malgré la diversité des motivations, les divergences d’opinion et les points de vue inconciliables, il existe une certaine unité dans BruSEL, un esprit ou une philosophie commune liée aux trois principes de justice (cf. supra) et principalement au principe de solidarité.

Figure harmonieuse : République démocratique

Nous avions déjà fait état du fait que – admettant parfois aveu de leur ignorance ou de leur désintérêt en la matière – les répondants évitaient de donner un avis en politique. Mais des questions ayant directement trait à la politique sont néanmoins abordées et y compris par ceux qui affirment ne rien savoir ou ne rien vouloir savoir en la matière :
i. Hiérarchie des qualifications
ii. Allocations de chômage vs. Allocation universelle
iii. L’‘hypercontrôle’ étatique et la chasse aux chômeurs
iv. La perte des acquis sociaux et le risque d’augmentation des écarts de richesses
v. La rupture entre citoyens et représentants et la délégation
vi. Le centralisme de la prise de décision
vii. La perte d’indépendance du pouvoir politique à l’égard du pouvoir financier
viii. La politique des partis

Epreuve modèle : Manifestation pour une juste cause (Assemblée)

L’épreuve c’est ici essentiellement la discussion en AG, c’est en y participant qu’on peut savoir comment les choses évoluent. On y délibère sur ce qui est juste pour le collectif, sur les règles à suivre. Cela génère une éthique de la discussion tout particulièrement appréciée : « Quand on rencontre un problème, on en discute jusqu’à ce qu’on trouve une solution… c’est quelque chose que j’aime vraiment bien » [4.574].

Mode d’expression du jugement : Verdict du scrutin

Résultats des votes en AG : les décisions sont votées à la majorité simple

Formule de l’évidence : Texte de loi

La loi prévoit …

i. Un classement des fonctions selon leur salaire et un revenu minimal pour les sujets-producteurs les « plus petits » (monde civique, industriel et marchand)
ii. Les services auxquels toute personne peut avoir accès (santé, éducation…), et plus largement l’ensemble des droits civiques
iii. Un système d’attribution des responsabilités administratives (monde industriel et civique)
iv. Un système d’attribution des responsabilités civiles
v. Un système de réévaluation et révision des modes légaux d’attribution de la grandeur (monde civique et monde inspiré).

La charte prévoit quant à elle…

i. Que les services ne soient pas ordonnés et rétribués selon une échelle
ii. Que toute personne puisse avoir accès aux services et à l’assemblée
iii. Que toute personne puisse prétendre à une place au sein du comité de coordination
iv. Le recours à une cellule de médiation en cas de conflit
v. Qu’une proposition de modification de la charte puisse être soumise au vote au sein de l’assemblée générale.

Le SEL n’endosse aucune responsabilité quant aux éventuelles infractions des membres à la législation en matière de « travail ».

Etat du petit et déchéance de la cité : Divisé, individualiste

Les personnes intéressées, individualistes, dont l’unique intérêt est égoïste, sont discréditées : les personnes inscrites pour un déménagement et parties, les personnes qui se montrent peu disponibles, peu solidaires, qui ne soutiennent pas etc. Mais ces personnes qui vont à rebours de la philosophie civique du SEL ne sont pas nécessairement exclues.

La déchéance de la cité c’est la fracture, l’éclatement du groupe en petites groupes : ceux qui tournent et ceux qui restent à zéro, ceux qui participent aux réunions et ceux restent anonymes, ou encore ceux qui possèdent un ordinateur et ceux qui n’en possèdent pas. Ce problème d’éclatement fait partie des principales préoccupations des membres : il faut que tout le monde soit sur le même pied.

Lire le mémoire complet ==> (Etude d’un système d’échange de services sans argent)
Mémoire présenté en vue de l’obtention du grade de licencié en sociologie
Université Catholique de Louvain – Département des sciences politiques et Sociales

_________________________________

(1) liberté [1.1164, 3.173, 5.68, 5.119, 5.170, 5.184, 5.356, 12.115], (2) égalité [1.21, 1.59, 2.93, 3.38, 4.17, 4.27, 4.49, 4.615, 6.25, 8.311, 10.25, 11.77, 11.90, 12.29, 12.34, 12.40], (3) solidarité [1.328, 1.628, 1.1096, 1.1236, 1.1294, 1.1330, 4.525, 5.509, 8.290, 10.30, 11.75, 12.213, 13.60, 13.60, 13.317, 13.320].

Certains affichent de plus larges ambitions : participer à changer voire à renverser le système. Celles-ci sont fortement désavouées par certains membres comme la p.i. 2 qui y voit une forme d’extrémisme. Le SEL – pur système d’échange – n’aurait selon elle absolument rien à voir avec quoi que ce soit de politique.

Ici, l’engagement citoyen n’est pas attaché à un programme de parti ou à un discours préétabli, mais bien à une construction commune de sens. C’est ce qui amène la p.i. 11 à affirmer ceci : «Il faut arrêter de penser que quelqu’un détient la vérité et la valeur de répondre au capitalisme sauvage débridé et cætera » [11.21].

Mais on peut – il est vrai – retrouver dans les discours des répondants 6, 10 et 12 l’idée d’un renversement du système par le SEL. Chez la p.i. 10, c’est un retournement au sens symbolique, une « subversion » [10.28]. Chez les p.i. 6 et 12, c’est une aspiration sur le long terme (auquel le SEL ne ferait bien entendu que participer)

Sauf pour faire mention de la politique belge en matière d’emploi (« chasse au chômeurs », « hypercontrôle » [6.585]).

Il n’a été fait mention que d’un parti : « vivant » . Deux répondants (5 et 6) y voient un esprit proche de l’« esprit de SEL » (cf. recours à l’allocation universelle. [5.369])

Comme dans le modèle de démocratie imaginé par Rousseau, on exclut toute délégation, « Le peuple se représente tout seul, … c’est une « démocratie directe [4.390]. Les p.i. 4 et 8 mettent bien en évidence les difficultés que présentent l’absence de délégation dans un groupe : « on n’a pas l’habitude d’appartenir à un réseau où il n’y a pas de local, il n’y a pas une institution avec des gens, des noms, un numéro de téléphone à appeler en cas de difficulté » [8.279].

Bon nombre de répondants voient le SEL comme une réaction symbolique ou locale aux problèmes de déficit démocratique mentionnés ici. Dans ses principes fondamentaux, le SEL est donc perçu comme beaucoup plus juste et beaucoup plus démocratique que le système dominant.

Cette liste simpliste et non exhaustive n’a pas d’autre prétention que de mettre en lumière les particularités que les articles de la charte de BruSEL présentent en comparaison aux principes de justice officiels, légaux.

Cette dernière opposition mérite quelque éclaircissement : pour certains, l’orientation informatique prise par BruSEL porte préjudice au système en ce sens qu’elle discrimine une importante part des bruseliens : « ceux qui n’ont pas d’ordi se sentent floués » [1.276] ; « laissés pour compte » [1.289].