Quelques exemples de « Nudges »

By 15 June 2012

2. Quelques exemples de « Nudges »

Quelques « nudges » ont déjà été mis en œuvre. Thaler et Sunstein citent comme étant un bon exemple la réforme des retraites votée en 2006 aux Etats-Unis. Les Américains épargnent peu pour leur retraite. Ils ont tendance à faire remettre à plus tard leur décision mais risquent ainsi de se retrouver démunis quand vient l’âge de la retraite. Au lieu de devoir souscrire volontairement à un plan de retraite, l’employeur met automatiquement en place un plan d’épargne par défaut pour ses employés. Or, ceux-ci peuvent, au nom de la liberté de choix, se désinscrire pour disposer à leur gré de leur épargne. Mais leur paresse naturelle les empêche en général de faire de choix. Il est également prévu, par défaut, que le taux de contribution augmente avec l’évolution du salaire, alors que cette hausse reposait précédemment sur une démarche volontaire.

Dans « Nudge », Thaler et Sunstein font de nombreuses propositions qui pourraient se concrétiser dans les années futures. Dans le cas de la préservation de l’environnement, «le gouvernement devrait créer un « inventaire des gaz à effet de serre ». Les plus gros pollueurs seraient contraints de se dévoiler. Les gens pourraient ainsi prendre connaissance des diverses sources de gaz à effet de serre aux États-Unis et suivre leur évolution au fil du temps. Les États et les collectivités seraient en mesure de prendre des mesures législatives. L’inventaire, relayé par les médias et les associations, permettrait aussi d’attirer l’attention sur ces gros pollueurs. Cette mauvaise publicité pourrait les inciter à corriger eux-mêmes leur comportement, car l’image d’une entreprise a une influence sur ses résultats.

Thaler et Sunstein s’interrogent sur les « nudges » qui auraient peut-être permis d’éviter la crise financière de 2008. Avant tout, ils font remarquer que les « nudges » tous seuls n’auraient pas été suffisants. Ils mettent en avant trois principaux biais comportementaux qui ont favorisé la survenance de la crise : les capacités de compréhension limitées des individus, la tentation de recharger leurs emprunts hypothécaires au lieu de les payer ainsi que les biais d’optimisme et de représentativité qui les ont conduits à croire que les prix de l’immobilier allaient toujours monter.

La complexité du monde financier a considérablement accru pendant les vingt dernières années. Même certains professionnels sont susceptibles de ne pas comprendre des produits financiers très sophistiqués. La solution proposée par les auteurs est d’améliorer la transparence. Des obligations rigoureuses concernant le ratio de solvabilité ne seraient pas la solution. Il serait nécessaire d’amener les dirigeants des banques, des hedge funds et des compagnies d’assurance à mieux se conduire grâce à la transparence. Thaler a ainsi pu affirmer : « Disclosure does help at every level. Maybe it’s not a panacea, but that’s not a reason not to do it ». L’analyse comportementale des obligations d’information ne conteste pas leur bienfondé mais leur caractère absolu. La réglementation doit permettre aux personnes concernées de comprendre le risque réel de leurs investissements. Concrètement, les contrats pourraient être transférés sur un site internet qui les rendrait compréhensibles et mettrait en évidence les détails cachés.

Le fait de connaitre les risques de son investissement va permettre aussi de réduire le biais de représentativité. Un auteur71 a proposé la création d’une base de données statistiques, mais Thaler et Sunstein préfèrent opter pour un système de label comparable à celui qui existe pour la nourriture.

Mais le « nudge » le plus susceptible de contrer ces biais serait l’insertion de dispositions dans les hypothèques et autres instruments, qui seraient adoptées par défaut par le consommateur. Une réglementation élaborant ces dispositions est alors envisageable. Comme la liberté de choix est préservée, la réglementation devrait aussi poser des règles au cas où le consommateur n’opte pas pour les dispositions qui lui sont proposées.

Il convient de remarquer que dans chacun de ces exemples, le coût du « nudge » ne serait guère important, mais ses effets très conséquents.

CONCLUSION :

L’hypothèse d’anticipations rationnelles qui se trouve au fondement de l’hypothèse d’efficience des marchés financiers constitue le socle sur lequel la théorie financière s’est construite depuis un demi-siècle. Cette rationalité signifie que les investisseurs peuvent calculer la meilleure estimation possible de la valeur fondamentale en utilisant toute l’information pertinente disponible. L’objectif essentiel du droit des marchés financiers est alors de garantir l’accès à une information fiable et suffisante. La transparence et les obligations d’information constituent l’outil juridique de l’efficience.

En dépit de l’élargissement progressif de la notion d’efficience, l’hypothèse de rationalité des investisseurs apparaît en contradiction avec un nombre croissant d’anomalies. Les tests empiriques invalidant les prédictions du modèle ont rendu possible l’avènement de la finance comportementale. Ce courant se propose d’appréhender le fonctionnement des marchés et la formation des prix sous l’hypothèse de comportements non parfaitement rationnels et à partir de travaux effectués en psychologie cognitive. Il est aujourd’hui communément admis que les travaux de Daniel Kahneman et Amos Tversky ont jeté les fondations de la finance comportementale. Lauréat du prix Nobel d’économie en 2002, Kahneman n’est ni un économiste de formation ni un mathématicien, mais un psychologue. Ce dernier se vante d’ailleurs de n’avoir jamais pris de cours d’économie.

Si, pour de nombreux chercheurs, la finance comportementale constitue la remise en question, voire la fin du paradigme de l’efficience des marchés, elle constitue aussi une source de réflexions, notamment pour le juriste. Le renouvellement du droit des marchés financiers dans une optique comportementale se heurte à de nombreux obstacles parce que la finance comportementale est au stade de l’infiltration. La diversité de la littérature comportementale témoigne de son succès. Par exemple elle s’est déjà exportée dans la gouvernance d’entreprise (« Behavioral Corporate Governance Theory »), le management stratégique, le marketing ou encore la comptabilité (« Behavioral and Experimental Accounting »). Comme les juristes, les spécialistes de ces domaines sont amenés à rechercher comment « débiaiser » les comportements. L’approche comportementale est cependant un domaine sous-exploité, particulièrement par les juristes français, et un grand nombre de commentateurs considèrent que la matière n’a pas atteint un niveau de maturité suffisant.

Néanmoins la percée récente des comportementalistes dans le monde politique offre de nouvelles perspectives. Plus particulièrement, les théories générales des incitations connaissent un certain succès.

En même temps, elles posent un problème éthique que ne manqueront pas de faire remarquer les opposants au paternalisme libéral. En effet, ce courant implique que certains choix sont objectivement meilleurs que d’autres, quels soient les individus concernés. On présuppose donc que certains savent ce qui est bon pour autrui.

Evidemment les comportementalistes ne sont pas à l’abri des critiques. Malgré cela, la finance comportementale aura indéniablement apporté un éclairage nouveau sur les actions et décisions humaines. D’ailleurs pour Thaler, la crise actuelle est due au fait que les organismes de réglementation n’ont pas pris en compte ces caractéristiques humaines. Nous sommes loin des propos de Burton Malkiel qui a affirmé à propos du caractère imprévisible des cours qu’« en matière de sélection d’actions, un chimpanzé, les yeux bandés, qui lance des fléchettes sur le Wall Street Journal peut faire aussi bien que les experts » (A random Walk Down Wall Street, 1973). La finance comportementale a réintroduit l’humain dans la compréhension des marchés financiers.

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71 Elizabeth Warren

Lire le mémoire complet ==>(La finance comportementale, régulation des marchés financiers)
Mémoire de fin d’études – L’université PANTHEON ASSAS (PARIS II) droit – économie – sciences sociales

Bibliographie

Bibliographie
Bibliographie relative à la théorie de l’efficience des marchés :
Articles :
M. Albouy, « Peut-on encore crois à l’efficience des marchés financiers ? », Revue française de gestion, 2005.
A. Sangare, « Efficience des marchés : un siècle après Bachelier », Revue d’économie financière, 2005.
R. Gillet et A. Szafarz, « L’efficience informationnelle des marchés. Une hypothèse, et au-delà ? », Working Paper, 2004

Ouvrages :
B. Colmant, R. Gillet, A. Szafarz, « Efficience des marchés : concepts, bulle spéculative et image comptable », Editions Larcier, 2003.
L. Dabin, « Régime juridique des marchés financiers et des valeurs mobilières», Editions Larcier, 2004.
A. Orléan, « Les marchés financiers sont-ils rationnels ? », Reflets et perspectives de la vie économique, L’efficience des marchés financiers, Editions De Boeck Université, 2004.
R. Cobbaut, « Pour tenter de conclure : à la croisée des chemins », Reflets et perspectives de la vie économique, L’efficience des marchés financiers, Edition De Boeck Université, 2004.

Bibliographie relative à la finance comportementale :
Articles :
A. Orléan, « Efficience informationnelle versus finance comportementale : un débat », Working Paper, 2007.
N. Aktas, « La finance comportementale : un état des lieux », Revue française de gestion, 2005.
A. Orléan, « Efficience, finance comportementale et convention : une synthèse théorique », Les crises financières, La Documentation française, 2004.
V. Ricciardi, H. Simon, « What is Behavioral Finance? », Business, Education and Technology Journal, 2000.
M. Albouy, G. Charreaux, « La finance comportementale ou l’émergence d’un nouveau paradigme dominant ? », Revue française de gestion, 2005.

Ouvrages :
A. Susskind, « La finance comportementale », Editions Larcier, 2005.
M-H. Broihanne, M. Merli, P. Roger, « Finance comportementale », Editions Economica, 2004.
M. Mangot, « Psychologie de l’investisseur et des marchés financiers », Editions Dunod, 2008.
L. Tvede, « Psychologie des marchés », Editions Séfi, 2008.

Bibliographie relative à l’ana lyse co mp ortementale du droit des marchés financiers :
Articles:
S. Choi, A. Pritchard, « Behavioral Economics and the SEC », Working Paper, 2003.
L. Cunningham, « Behavioral Finance and Investor Governance », Washington & Lee Law Review, 2001.
S. Bainbridge, « Mandatory Disclosure: a Behavioral Analysis », University of Cincinnati Law Review, 2000.
D. Langevoort, « Taming the Animal Spirits of the Stock Market: A Behavioral Approach to Securities Regulation », Berkeley Program in Law & Economics, Working Paper Series, 2002.
R. Epsteint, « Behavioral Economics: Human Errors and Market Corrections », The University of Chicago Law Review, 2006.

Bibliographie relative au paternalisme libéral :
Articles:
R. Thaler, C. Sunstein, « Libertarian Paternalism is Not an Oxymoron », Working Paper, 2003.
R. Thaler, C. Sunstein, « The dramatic effect of a firm nudge », Financial Times, 2008.
R. Kerr, « Nudging us into the third way? », Hamilton East Rotary Club, 2008.

Ouvrage :
R. Thaler, C. Sunstein, « Nudge », Editions Penguin, 2008, 2009.

Autres références :
J. Antoine, M-C Capiau-Huart, « Dictionnaire des marchés financiers », Publié par De Boeck Université, 2006.
A. Couret, H. Le Nabasque, « Droit Financier », Editions Dalloz, 2008.