Les entreprises chimiques françaises et le Responsible Care

By 20 June 2012

Discussion et pistes de recherche – Chapitre 2 :

Dans ce chapitre, nous menons une réflexion sur les résultats obtenus afin de répondre à notre question de recherche et d’émettre des pistes de recherche envisageables pour la réalisation d’une thèse.

Section 1 : Discussion

Rappelons que le but de cette recherche est de découvrir, si les entreprises chimiques françaises ont adopté les pratiques du Responsible Care de la même manière ou s’il existe des divergences dans leurs mises en œuvre. La nature de notre question de recherche nécessitait une approche qualitative et inductive sur un échantillon de taille réduite. Nos observations sur le terrain nous ont permis de construire une classification des pratiques d’une dizaine d’entreprises chimiques françaises en matière de Responsible Care.

Les recherches antérieures sur le Responsible Care mettent en évidence des différences d’application du programme au niveau international. En effet, on observe des différences entre la quarantaine de programmes nationaux. Il existe certes des objectifs, des principes directeurs communs, mais les codes de bonne pratique, les plans de mise en œuvre, les indicateurs de performance, diffèrent d’un pays à l’autre. De plus, il n’existe pas de programme international unique appliqué de manière uniforme par les associations nationales et par les entreprises. Les travaux de King et Lenox (2000) montrent que les entreprises américaines ont atteint des stades de développement différents en matière de Responsible Care puisqu’il n’existe aucun seuil de performance. L’étude de Howard, Nash et Ehrenfel (2000) est particulièrement intéressante car elle met en évidence les différences dans la mise en œuvre du Responsible Care dans quelques entreprises américaines. Ils découvrent des similitudes dans l’application des codes de pratiques tournés vers l’extérieur (code de distribution, code sensibilisation de la communauté et action en cas d’urgence) tandis que ceux qui concernent le fonctionnement interne diffèrent d’une entreprise à l’autre.

Les résultats obtenus, grâce à nos recherches portant sur dix entreprises chimiques françaises, permettent de confirmer l’hypothèse de ces chercheurs américains. En effet, nous constatons que les entreprises chimiques adoptent des pratiques identiques lorsqu’il s’agit de communiquer avec les parties prenantes. Dans de nombreuses entreprises, la perception du Responsible Care par les salariés est assez limitée, cela tient au fait que le langage et le logo du Responsible Care utilisés pour présenter l’amélioration permanente de la performance au monde extérieur ne sont pas ou sont très peu utilisés par la direction et le personnel des sites. Ces entreprises n’ont pas recours à la terminologie du Responsible Care dans les communications internes ou dans les formations avec leur personnel. Cependant, lorsqu’il s’agit d’informer le monde extérieur, elles utilisent le Responsible Care comme un moyen de communication permettant d’améliorer leur image et la réputation de l’industrie chimique française. Leur politique de dialogue semble être la même, elles organisent des réunions avec les élus locaux, des journées portes ouvertes et mettent en place des partenariats et des campagnes pour sensibiliser la population. Donc face au monde extérieur, les pratiques de Responsible Care sont similaires. Ici, l’élément primordial est le capital réputation des entreprises. Nous avons vu que la moitié des entreprises interrogées ont adhéré à l’Engagement de Progrès pour préserver ou améliorer l’image de la chimie française. Grâce à ce programme, les entreprises chimiques enrichissent leur capital réputation puisqu’elles démontrent leur capacité à répondre aux attentes de la société concernant les aspects sécurité, santé et protection de l’environnement. Afin d’assurer la légitimité de leurs entreprises, les dirigeants mettent en œuvre des stratégies d’image et de conformité symbolique ou effective avec les attentes de la société (Capron & Quairel, 2004). La légitimité naît dans un environnement qui impose des exigences sociales et culturelles poussant ainsi les entreprises chimiques à jouer un rôle déterminé et à maintenir certaines apparences extérieures. La théorie néo-institutionnelle nous apporte un éclairage sur la conformité des comportements ou des pratiques des entreprises. Lorsque celles-ci adoptent un comportement de conformité aux attentes sociales c’est parce que leurs dirigeants se conforment consciemment ou inconsciemment aux règles, normes et valeurs de leur environnement et donc par conséquent, les organisations vont être de plus en plus semblables.

Cependant, nos recherches ne retrouvent que partiellement ces perspectives. En effet, si les entreprises deviennent similaires dès qu’elles sont exposées au public, ce n’est pas le cas lorsque leurs actions ont peu d’influence sur leur image organisationnelle. Les résultats de nos recherchent montrent que les entreprises adoptent de différentes manières le Responsible Care dans leurs pratiques habituelles. Nous avons classé ces entreprises en trois catégories en fonction du rôle qu’elles octroyaient à ce programme. Les outils utilisés pour mettre en œuvre ce programme (systèmes de management intégrés, audits, rapports SSE) diffèrent d’une entreprise à une autre puisque leur contenu dépend de la politique et des objectifs de chaque entreprise. Donc les entreprises ne répondent pas toujours de la même manière aux exigences de la société. C’est la raison pour laquelle, la théorie de la dépendance des ressources nous parait adéquate pour expliquer ces divergences. Selon cette théorie, la pérennité des entreprises dépend de leur aptitude à gérer les demandes des acteurs sociaux dont elles dépendent pour leur survie. Ainsi, les entreprises répondent stratégiquement aux pressions sociales, elles intègrent dans leur politique les critères nécessaires à leur survie à long terme (les ressources financières, les ressources humaines, les clients etc ;). Les pratiques en matière de Responsible Care dépendent alors des objectifs des entreprises, des ressources dont elles disposent (ressources humaines, financières et matérielles), de l’identification des exigences des parties prenantes, de l’établissement des priorités et de l’évaluation des performances et des besoins d’amélioration.

Les résultats de notre étude permettent de valider la théorie néo-institutionnelle dans le cadre de la problématique du Responsible Care en sciences de gestion. Cependant, cette théorie néglige la capacité des entreprises à répondre aux pressions institutionnelles, en considérant qu’elles sont comme des éléments passifs face à un environnement qui les façonne et déterminent leurs résultats. En n’utilisant que la théorie néo-institutionnelle pour comprendre les pratiques en matière de Responsible Care, nous arrivons à une analyse partielle des relations entre les entreprises chimiques et les pressions institutionnelles. Ainsi, la théorie de la dépendance des ressources complète cette analyse. En effet, les entreprises réagissent face à ses pressions en adoptant le programme Responsible Care de manière stratégique. Lorsque les pratiques sont visibles de l’extérieur et que la légitimité de l’industrie chimique est enjeu, alors les pratiques des entreprises deviennent similaires permettant ainsi de renforcer le capital réputation de l’industrie chimique. Dans le cas contraire, les pratiques des entreprises divergent en fonction des objectifs des dirigeants et des moyens mis à leur disposition.

Par ailleurs, les typologies obtenues demeurent une construction propre au chercheur, à partir d’un usage, certes raisonné, d’une méthode qualitative comportant cependant certaines limites. En effet, on peut nous reprocher en premier lieu, la taille de notre échantillon. Nous avons choisi d’interroger que dix entreprises chimiques françaises car le temps qui nous était imparti ne permettait pas d’approfondir nos recherches. Il serait donc nécessaire de confirmer nos résultats par un échantillon de plus grande taille. Une autre critique peut porter sur le choix des personnes interviewées. L’objectif de notre étude étant de comprendre en quoi les pratiques Responsible Care peuvent être différentes ou similaires d’une entreprise à une autre, nous avons décidé de rencontrer les personnes qui ont pour charge la mise en place de ce programme. Cela nous a permis de comprendre les significations que ces responsables attachent au Responsible Care. Mais on pourrait supposer que les autres membres de l’entreprise ont une vision complètement différente du Responsible Care. Il serait donc intéressant d’approfondir l’étude en interrogeant d’autres personnes telles que les animateurs HSE ou coordinateurs HSE sur les sites. Mais rappelons que la durée des recherches étant limitée, nous avons interrogé les personnes susceptibles de nous informer sur tous les aspects qui nous intéressent. Concernant les sources d’informations, nous les qualifions de suffisantes, car elles sont principalement issues des entretiens et complétées par des documents externes (rapports environnementaux, bilan HSE etc). Nous n’avons pas eu le droit de photocopier ou d’emporter des documents internes. Nous les avons consultés sur place mais ces documents étaient cohérents avec les informations obtenues lors des entretiens. Ces entretiens se sont déroulés suivant les étapes décrites par Rubin et Rubin (1995) et Thiétart (2003). Ensuite pour analyser les données obtenues, nous avons suivi les différentes étapes d’analyse de contenu proposées par Miles et Huberman. De plus, nous avons procédé à une triangulation pour confirmer les résultats obtenus. En effet, tout au long de notre collecte de données, nous avons vérifié nos résultats en utilisant plusieurs méthodes (entretiens, documents publiés sur Internet, documents obtenus sur les sites). Ainsi, nous avons pu rapprocher les résultats obtenus grâce à chaque méthode.
Lire le mémoire complet ==> (Responsible Care dans les entreprises chimiques françaises)
Master Recherche Sciences de Gestion (DEA) – Mémoire Majeur
IAE de Poitiers – Université de Poitiers