Les biais des autorités régulatrices

By 15 June 2012

II. Un succès aux effets ambivalents

D’unepart, la finance comportementale serait victime de son succès. Adopter systématiquement un point de vue comportemental peut générer certains effets pervers. Appliquons l’approche comportementale jusqu’au bout de son raisonnement : si tout le monde souffre de biais comportementaux, cela n’inclut-il pas aussi l’autorité régulatrice elle- même ? (A). D’autre part, alors que le courant comportementaliste peine à remettre en cause le système juridique actuel, il a rencontré un vif succès dans le domaine politique. Ce contraste est peut-être du au fait que le juriste a brûlé certaines étapes. Ce n’est qu’en bénéficiant d’un soutien politique et d’une large diffusion auprès du public que le renouvellement de la réglementation actuelle dans une approche comportementale pourra se justifier (B).

A. Un cercle vicieux

Si les autorités régulatrices sont aussi soumises à des biais (1), alors il convient comme pour les investisseurs d’envisager des mécanismes correcteurs (2).

1. Les biais des autorités régulatrices

Comment envisager une réglementation capable de corriger les biais des investisseurs si l’entité supposée l’élaborer est elle-même la victime d’erreurs comportementales ?

L’AMF rétorquerait certainement que son haut niveau de compétences la protège de certains biais. Le travail des économistes comportementaux montre cependant que les experts sont aussi sujets à leur propre ensemble de biais. De plus, l’AMF n’est pas soumise aux mêmes pressions concurrentielles que les investisseurs et autres intervenants sur les marchés financiers. Ces forces concurrentielles peuvent réduire les biais comportementaux des investisseurs non initiés et des professionnels62.

Au contraire, les autorités régulatrices ont généralement le monopole de leur domaine, ce qui les fait échapper aux strictes contraintes du marché. Or ces pressions pourraient corriger certaines erreurs dans la prise de décisions. Si les biais sont universels, les autorités régulatrices souffrent-elles plus ou moins de ces biais que les investisseurs ? Les marchés sont cruels envers les moins talentueux et les autorités régulatrices peuvent tenter de les secourir. Tous les comportementalistes s’intéressant à la réglementation des marchés financiers n’appellent pas inconditionnellement à l’intervention du pouvoir réglementaire pour corriger les biais comportementaux. Ainsi, la possibilité que les autorités régulatrices soient soumises à des biais a conduit à s’interroger sur l’opportunité de l’utilisation de la réglementation comme correctif.

Il est clair qu’une réglementation parfaite est préférable à un marché inefficient. Mais l’alternative ne se pose dans ces termes que si l’on s’intéresse aux biais auxquels sont soumis les autorités de régulation. Celles-ci ne pourront jamais élaborer une réglementation corrective parfaite. Les comportementalistes doivent prendre en compte dans leur analyse les erreurs comportementales des autorités régulatrices. Il faut donc analyser les biais principaux que peuvent connaitre les responsables de l’AMF. Certains d’entre eux sont spécifiques aux autorités de régulation et n’affectent pas les investisseurs individuels.

Tout d’abord le biais dit « Bounded Search » montre que les régulateurs peuvent omettre d’envisager certaines alternatives à la réglementation. L’AMF tente souvent de régler des problèmes complexes par le recours à la transparence. Cela n’est pas nécessairement la meilleure solution pour corriger les biais des investisseurs. La transparence pourrait même être incapable d’éduquer les intervenants dont le processus de prise de décision est biaisé. Par exemple, des investisseurs qui souffrent d’un excès de confiance peuvent ignorer les avertissements donnés par les informations. L’importance particulière donnée par l’AMF à la transparence peut avoir pour finalité de protéger les investisseurs en évitant les scandales financiers comme Enron ou Worldcom.

Egalement, l’AMF dispose d’une multitude d’informations provenant de sources diverses telles que les entreprises, les marchés, mais aussi les investisseurs eux-mêmes ainsi que le monde académique. La conception de nouvelles règles est coûteuse et complexe. Elle requiert l’analyse de phénomènes économiques que les agents intervenants sur les marchés sont plus à mêmes de connaître que les autorités de régulation. Il n’est donc pas très surprenant que les autorités régulatrices développent souvent une vision limitée et se bornent à des schémas règlementaires bien connus (« Bounded Rationality »)63. L’inaptitude de l’AMF à étudier tous les risques des marchés et à choisir ceux à traiter en priorité64 peut expliquer ses difficultés à appréhender les évènements se déroulant sur les marchés.

L’AMF n’est pas à l’abri d’effectuer un traitement biaisé de l’information. Étroitement liées à la rationalité limitée, les heuristiques utilisées par les autorités régulatrices pour organiser le flux d’informations alimentant le marché sont caractéristiques du biais de disponibilité des autorités de régulation. Elles accordent trop d’importance aux événements récents, pour lesquels l’information est immédiatement disponible. Les responsables de l’AMF peuvent aussi être soumis au biais d’erreur rétroactive, pondérant trop fortement la probabilité d’événements passés qui ont eu lieu, par rapport à ceux qui n’ont pas eu lieu. Enfin, le biais d’erreur fondamentale d’attribution peut conduire les responsables de l’AMF à surestimer l’influence d’une supposition, par exemple la tendance à la fraude, dans l’explication du comportement d’une personne. Il en résulte qu’une fois que l’AMF considère qu’une personne n’est pas digne de confiance, elle aura tendance à rechercher la fraude plutôt qu’une erreur sincère. De plus, l’AMF n’a que très rarement l’occasion de confronter ses théories à un tribunal. La plupart des actions qu’elle intente aboutissent à une transaction, les accusés ne souhaitant pas qu’il soit porté atteinte à leur réputation.

Les responsables de l’autorité de régulation pourraient faire preuve d’un excès de confiance dans leurs recommandations, conduisant à faire des erreurs et à fixer des objectifs de réglementation irréalistes. En effet, l’expertise revendiquée par l’AMF pourrait résulter d’une tendance des experts à être optimistes dans l’évaluation de leur propre capacité décisionnelle. La SEC ne serait pas épargnée. Par exemple, cette dernière a régulièrement affirmé que la réglementation à l’américaine des marchés était la meilleure dans le monde, et cela même après les scandales Enron et WorldCom.

Les responsables de l’AMF pourraient souffrir du biais dit de confirmation. Une fois les réglementations élaborées, les autorités régulatrices pourraient ressentir le besoin de les justifier plutôt que d’évaluer leurs effets de manière objective. Les preuves qui discréditent la réglementation seront alors ignorées.

L’AMF comme la SEC tendent à supposer que les investisseurs partagent leur vision du monde, créant une illusion de consensus. De la même manière, la SEC peut se montrer sujette au biais d’autocomplaisance en choisissant de ne prendre en compte que les éléments indiquant que les investisseurs la soutiennent et partagent ses opinions. En particulier, la SEC affirme que sans son action, la confiance des investisseurs se détériorerait. Cependant, ces suppositions n’ont pas eu l’occasion d’être vérifiées.

Tous ces biais comportementaux au sein de l’AMF sont accentués par l’omniprésence de la pensée de groupe. Celle-ci apparaît quand les individus viennent à s’identifier à l’organisation et à naïvement accepter sa mission en raison de leur appartenance au groupe. Une fois une décision prise, les membres minimisent les réponses défavorables afin d’éviter les tensions au sein du groupe. Même si les individus étudient une décision objectivement, les membres du groupe se soumettent au consensus. La pensée de groupe tend donc aussi à réduire la variété des hypothèses face à un problème.

Il semble qu’en raison de la pensée de groupe, de l’excès de confiance, du biais de confirmation ou encore du biais d’auto-complaisance, l’autorité régulatrice considère qu’elle sait ce que les investisseurs considèrent comme étant juste sur les marchés.
Lire le mémoire complet ==> (La finance comportementale, régulation des marchés financiers)
Mémoire de fin d’études – L’université PANTHEON ASSAS (PARIS II) droit – économie – sciences sociales

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62 Par exemple en forçant ceux qui sont le plus influencés par ces biais à quitter le marché.

63 Thaler distingue trois catégories de biais par rapport à la norme : la rationalité limitée (« Bounded Rationality »), la volonté limitée (« Bounded Willpower ») et l’égoïsme limité (« Bounded self-interest »). La rationalité limitée comprend d’une part, les erreurs de jugement, d’autre part, les écarts par rapport à ce que préconise la règle de maximisation de l’espérance d’utilité.

64 En raison des capacités finies de son personnel.