Le paternalisme libéral : le concept du « Nudge »

By 15 June 2012

B. Le paternalisme libéral

Une réglementation matérielle fait peur. Pour être justifiée et acceptée, elle devra s’appuyer sur un courant politique. Les politiciens sont plus démagogues que les juristes car il leur faut convaincre l’électorat (1). Pensée comme la mise en œuvre d’un politique bienfaisante, les exemples de réglementations correctives apparaissent bien plus séduisants (2).

1. Le concept du « Nudge »

Durant sa compagne présidentielle, Barack Obama n’a cessé d’appeler au changement. Jusque là, cet argument semble classique, et même étrangement banal. Si le nouveau président des Etats-Unis a su séduire l’électorat, c’est parce qu’il proposait de changer non pas l’Amérique, mais les Américains. Pour mettre en œuvre ce programme ambitieux, Obama s’est entouré des meilleurs comportementalistes. Il est en effet plus facile de changer les gens quand on comprend leur comportement. La « dream team » d’Obama comporte notamment C. Sunstein et R. Thaler, inventeur de l’expression « paternalisme libéral ». Ceux-ci sont les co-auteurs du Nudge, ouvrage à destination du grand public qui s’est imposé comme une référence incontournable de la littérature comportementale. « Nudge » signifie « coup de pouce », ce qu’illustre d’ailleurs la couverture de l’ouvrage représentant un gros éléphant, l’État, poussant de sa trompe un éléphanteau, l’individu. L’ouvrage explique comment les apports de l’économie comportementale peuvent permettre d’aider les pouvoirs publics à mettre en place des mesures devant inciter les individus à faire de meilleurs choix.

Sunstein et Thaler ont conçu leur œuvre à la manière d’un roman, suscitant ainsi dès les premières pages l’intérêt du lecteur. Ils décrivent un monde peuplé par deux espèces, les « Humans » et les « Econs ». Ces derniers ont les capacités de réflexion d’Albert Einstein, les facultés de mémorisation des ordinateurs d’IBM et la volonté de Gandhi. Ils font toujours des choix rationnels et sont parfaitement informés. Nous les connaissons bien mais pourtant ne les avons jamais rencontrés : ce sont les Homo Oeconomicus. Mais comme le font remarquer les auteurs, les gens que nous connaissons ne sont pas comme cela. Les personnes réelles n’arrivent pas à faire des calculs complexes sans calculatrice, oublient parfois l’anniversaire de leur femme et vivent un réveil difficile le matin de la Saint-Sylvestre. Ce sont les « Humans », êtres ignorants, mal informés et paresseux.

L’environnement dans lequel évoluent ces Homo Sapiens détermine constamment leurs choix sans qu’ils s’en rendent forcément compte. Il est possible, en intervenant sur cet environnement, d’influencer sur nos décisions. Le « nudge » se présente donc comme une action ou une politique publique bien intentionnée, souvent fondée sur le bon sens et visant à corriger les faiblesses de la nature humaine. Une action possible consiste à nous présenter un choix que l’on adoptera par défaut. En effet, des études montrent que nous faisons la plupart de nos choix par défaut, et cela même si les enjeux sont importants. Pour les auteurs, il faut en tirer deux importantes leçons: « First, never underestimate the power of inertia. Second, that power can be harnessed » (page 9).

Celui qui a la responsabilité d’organiser le contexte dans lequel les gens prennent des décisions est appelé un architecte du choix (« choice architect »). Il peut s’agir de celui qui conçoit les bulletins de vote utilisés lors d’une élection, du docteur qui explique à son patient les différents traitements possibles, des parents, des entreprises, mais encore les concepteurs des politiques publiques. Ces derniers orienteront nécessairement les individus en fonction de la manière dont ils conçoivent leurs dispositifs, et même si telle n’est pas leur intention initiale. Dès lors, autant les orienter vers l’option qui correspond le plus à ce que les individus choisiraient s’ils étaient parfaitement rationnels et consciencieux. Enfin, le « nudge » a en général un coût dérisoire par rapport aux bienfaits qu’il apporte, et n’interfère nullement avec les actions de ceux qui ont déjà pris les bonnes décisions.

Thaler et Sunstein considèrent que leur courant est « The Real Third Way » permettant de faire une synthèse entre les démocrates qui, depuis Roosevelt, ont souvent insisté sur des interventions fermes, réduisant voire éliminant la liberté de choix et les républicains argumentant en faveur du laissez-faire et contre l’intervention du gouvernement.

Ils décrivent ainsi leurs idées comme relevant du « paternalisme libéral ». Les auteurs expliquent pourquoi ils ont choisi cette curieuse expression qui met côte à côté deux mots qui sont totalement contradictoires. Ils expliquent pourquoi ces termes semblent inconciliables :

« Libertarians embrace freedom of choice, and sot hey deplore paternalism. Paternalists are thought to be deeply skeptical of freedom of choice and to deplore libertanism »67.

L’opposition entre les partisans du paternalisme et les libéraux est dépassée si l’on fusionne les deux tendances pour n’en former qu’une seule : « paternalisme »68 parce qu’il est légitime pour les architectes du choix d’aiguillonner les individus vers certains résultats, soit pour prévenir les conséquences des « faiblesses humaines » qui les conduisent à prendre des décisions contraires à leurs intérêts, soit en jouant sur celles-ci pour parvenir à des objectifs socialement désirables, et « libéral »69 car ce courant respecte et préserve la liberté de choix. Thaler et Sunstein affirment que le « libertarian paternalism is not an oxymoron » (page 253), ce qui est également le titre d’un article dans lequel ils défendent leur expression.70

Cette politique se veut bien intentionnée, possible et justifiée. Elle réhabilite le rôle de l’Etat, qui en tant qu’architecte du choix a nécessairement une influence sur les choix que font les individus. Il fournit aux individus un large éventail de choix possibles, mais il ne leur garantit pas un « contexte de choix » optimal. Le rôle de l’Etat paternaliste libéral consisterait à construire des configurations de choix qui orientent les individus.

Des deux termes, celui qui représente le mieux le courant est « paternalisme ». Thaler et Sunstein expliquent que le mot libertarian est utilisé pour modifier le sens de paternalism. Ce ne serait qu’une forme atténuée de paternalisme qui préserve la liberté. Le paternalisme libéral n’est pas intrusif parce que les choix ne sont pas bloqués, définitifs ou accablants.

L’ambition de ce courant est bien sûr de séduire les partisans des deux camps. Il s’agit aussi de dépasser le clivage droite-gauche dont se sont lassés les Américains. Ce fut un des grands thèmes de toute la campagne de Barack Obama. L’aigreur partisane empoisonne la politique américaine et affaiblit depuis des décennies les institutions démocratiques des Etats-Unis.

Le paternalisme libéral est une politique consensuelle et « transpartisane ». Thaler et Sunstein ne sont pas favorables à un gouvernement plus important mais à une meilleure gouvernance. Cette philosophie ouvre de nombreuses perspectives intéressantes pour moderniser les politiques publiques.
Lire le mémoire complet ==> (La finance comportementale, régulation des marchés financiers)
Mémoire de fin d’études – L’université PANTHEON ASSAS (PARIS II) droit – économie – sciences sociales

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67 C. Sunstein et R. Thaler, voir note 66.

68 « The paternalistic aspect lies in the claim that it is legitimate for choice architect to try to influence people’s

behavior in order to make their lives longer, healthier and better », Nudge, page 5.

69 « The libertarian aspect of our strategies lies in the straightforward insistence that, in general, people should be free to do what they like, and to opt out of undesirable arrangements if they want to do so », Nudge, page 5.

70 C. Sunstein et R. Thaler, « Libertarian paternalism is not an oxymoron », Working Paper, 2003.