Dimensions du comportement – domaine de la finance d’entreprise 

By 1 June 2012

1.2. Dimensions du Comportement

Quelles sont les dimensions comportementales les plus adéquates à l’analyse du comportement dans le domaine de la finance d’entreprise ? Quelles sont les dimensions les plus prometteuses pour la recherche en finance d’entreprise ? Existe-t-il une typologie du comportement ?

Il existe une multitude de dimensions du comportement :

. Contrôlé vs Automatique,
. Intentionnel vs Spontané
. Acquis vs Inné,
. Conscient vs Inconscient,
. Actif vs Passif,
. Cognitif vs Affectif,
. Individuel vs Collectif…

D’après Camerer et al. (2004, p14), les catégories « réaction automatique ou contrôlée » seraient trop inégales voire pour certaines presque inexistantes. En effet, ces catégories montreraient seulement une petite différence dans l’aménagement du comportement et donc entraîneraient plus une répétition qu’une avancée dans la recherche. Nous effectuerons donc, lorsque cela sera utile, un aparté présentant la différenciation entre un comportement contrôlé et automatisé.

De plus, Charreaux (2002a, p34) distingue deux types de comportement. Une décision peut être « intentionnelle » au sens où les mécanismes sont formalisés, comme le conseil d’administration, ou « spontanée » (mécanismes informels), par exemple la culture d’entreprise. Dans ces conditions, certains agissements peuvent être considérés comme imposés et d’autres comme suggérés.

De même, au lieu de présenter les  éléments acquis ou innés qui pourraient être redondants pour les mêmes comportements, nous présenterons plutôt en généralité les origines de ceux-ci, si cela a une forte importance. Par contre, nous présenterons le processus d’apprentissage qui joue un rôle important dans le comportement mais surtout en finance d’entreprise pour les acteurs.

Les dimensions Conscient/Inconscient ou Actifs/Passifs sont respectivement l’apanage des domaines des théories psychanalytiques et de la sociologie. Nous ferons peut-être allusion à ces dimensions à certains moments mais cela ne semble pas constituer les pièces explicatives maîtresses dans notre domaine de la finance.

Les comportements peuvent être dus à un raisonnement cognitif ou à une sensibilité affective. Cette dimension est principale dans tous les domaines de la psychologie et de la sociologie (Camerer et al., 2004 ; Rabin, 2002). Par contre, en finance, déjà cette dimension n’est pas tellement prise en compte explicitement, mais en plus, l’aspect émotionnel est en grande majorité inexistante (Lowenstein, 2000, p426) ou simplement perçu comme un frein à la cognition (Charreaux, 2005, p 13-14 ; Hermalin et Isen, 2000). En effet, Kahneman (1991, p145) présente les émotions comme un nouveau domaine de recherche pour expliquer le jugement et les prises de décisions qui est pourtant un domaine dans lequel la psychologie a déjà beaucoup contribué contrairement à la finance d’entreprise. Depuis, l’étude de l’affectif en finance s’est principalement focalisée sur l’excès de confiance et l’optimisme des investisseurs (Glaser et al., 2003) et des dirigeants (Baker et al., 2004 ; Heaton, 2002) voire sur les stratégies d’interactions entre individu (Hermalin et Isen, 2000). Pourtant, cette dimension semble pouvoir permettre un développement des théories explicatives du comportement lors de prises de décision en finance d’entreprise.

Suivant les courants, les dimensions du comportement peuvent évoluer. A titre d’exemple, en psychologie ou psychanalyse, l’étude du comportement se focalise sur l’individu (« le sujet »). Contrairement en sociologie, seul le comportement du groupe d’individu a son importance. Ils ne s’intéressent pas à l’individu. En finance et gouvernance d’entreprise, la dimension Individuel/Collectif a son intérêt puisque le dirigeant doit agir suivant les règles qui lui sont imposées. Ces règles peuvent être politiques, juridiques… afin d’assurer le bon fonctionnement des organisations.

A présent, nous avons présenté un certain nombre de dimensions. Nous allons établir une typologie du comportement. Camerer et al. (2004, p10) ont présenté une typologie utilisant les dimensions Cognitif/Affectif et Contrôlé/Automatique dans le cadre individualiste. Mais cela ne semble pas correspondre au mieux au domaine de la finance puisque Camerer et al. (2004), eux-mêmes, ont précisé (p14) que la répartition était inégale voire limitée principalement à deux profils (affectif automatique et cognitif contrôlé) sur les quatre présentés. De plus, il est difficile en finance d’entreprise de déterminer le niveau de contrôle des éléments comportementaux (e.g. pensées magiques…).

Par contre, Greenfinch (2005) a présenté une typologie du comportement suivant les dimensions Cognitif/Affectif et Individuel/Collectif qui semble prometteuse pour la finance et la gouvernance d’entreprise. Le vocabulaire n’étant pas normalisé et étant donné que le classement, suivant ces dimensions, peut être contesté dans chacune de ces dimensions et semble, de plus, être déjà discuté par les commentaires de Greenfinch sur son site internet, nous allons donc tenter de concilier tous ces éléments dans le tableau suivant.

Tableau 3: Introduction à la variété et à la multitude des biais comportementaux

Biais Individuels Biais Collectifs
Biais Cognitifs Ancrage, attention, attribution, croyances, surcharge cognitive, dissonance cognitive, cadrage, heuristique, irrationalité, représentativité, compartimentage mental, habitude, rétrospective, domicile… Cascades, croyances communes, consensus, manipulation, memes (*), mimétisme, paradigmes, percolation, anticipations rationnelles (positive feedback/rétroactions positives), apprentissage social…
Biais Emotionnels Addiction, effet de dotation et d’héritage, attentisme et attentes magiques, abnégation, cupidité, peur, aversion pour les pertes et les regrets, pensée magique, optimisme, confiance, orgueil, statu quo Conformisme, épidémie/contagion, manies, pensée ou lubies de groupe/ inhibitions, hystérie collective, modes, comportement moutonnier, pression des pairs…

(*) Unités de transmission culturelles

Maintenant que nous avons choisi une typologie du comportement, nous allons sommairement référencer les différents éléments de ces dimensions, afin de mieux expliciter les possibles retombés en finance et gouvernance d’entreprise.

1.2.1. Cognitif vs Affectif

Cognitif vs Affectif

« Le cœur a ses raisons, que la raison ne connaît point ; on le sait en mille choses. […] » Pascal, Pensées (1657-1662), n°277, p134.

Comme le présente Pascal, nous allons donc considérer que le comportement est tiraillé entre le coeur, soit l’affectif, et la raison, soit le cognitif. En effet, la vision de l’individu ne peut être réduite à celle d’une machine. C’est un être complexe qui a ses propres schémas cognitifs (Mullainathan et Thaler, 2000) et des compétences, des perceptions différentes – théories cognitives de Charreaux (2002a) – . De plus il ressent des émotions (Hermalin & Isen, 2000) et structure son propre système de préférences (Camerer, 2003).

D’ailleurs, la neuroscience, grâce aux imageries cérébrales, permet de mieux savoir quels sont les éléments du cerveau qui ordonnent le comportement. Etant donné que les experts en neuroscience savent déterminer qu’elles sont les parties du cerveau qui représentent un raisonnement cognitif ou un élan émotionnel, il devient possible de pouvoir savoir la proportion ou plutôt l’intensité d’activité des zones cérébrales propres au raisonnement ou au sentiment qui conduit à effectuer tel ou tel comportement.

Par le terme cognitif, nous entendons tous les systèmes et mécanismes de raisonnement. Cela regroupe les schémas mentaux – telles que l’analyse séquentielle, la tendance à rechercher des éléments de confirmation et non d’infirmation (Shefrin, 2001) -, les références (Kahneman, 2003), et les compétences propres à chaque individu (Malmendier et Tate, 2002).

L’affectif regroupera l’ensemble des perceptions, des sensations, des émotions, des humeurs et des sentiments que l’on évoque communément en parlant de « ressenti ». Les émotions regroupent non seulement des sentiments positifs (joie…) (Hermalin et Isen, 2000) ou négatifs (peur…) mais aussi d’autres sentiments viscéraux issus du besoin naturel ou « animal » – tels que la faim, la soif, le désire – et la douleur (Lowenstein, 2000).

Ce système Cognitif et Affectif est intrinsèquement lié à l’environnent de la prise de décision. En effet, un individu réagit différemment s’il est en société.

1.2.2. Individuel vs Collectif

Individuel vs Collectif

Le comportement est déterminé aussi bien par le cœur & la raison (psychologie) de l’individu que par des groupes ou réseaux (sociologie) auprès desquels l’individu est en relation.

Parmi les diverses contributions, nous allons en présenter certaines. D’après Brunner (1987) avec sa théorie de l’homme socialisé, jouant un rôle et sanctionné, la société détermine la nature de l’homme. En effet, l’influence d’un groupe peut avoir deux natures différentes. La première consiste à être en relation avec d’autres individus ou groupes d’individus. La seconde se crée dans la configuration entre membres du même groupe. D’ailleurs, Charreaux (2003, p6) présente une relation d’intégration ou d’interorganisation. Mais tout d’abord, nous présenterons les éléments génériques de la prise en compte de l’influence des groupes.

Les dirigeants sont influencés par les groupes (Shefrin, 2001, p10). En effet, l’individu prend des décisions en interaction avec différents environnements et réseaux sociaux (Charreaux, 2003, p7-8). L’individu remet constamment en jeu sa légitimité, son pouvoir, son intégration et sa réputation… (Charreaux, 2003, p6) L’analyse des influences des groupes s’inspire des théories de la perspective (Kahneman, et Tversky, 1979), des jeux et du mimétisme. Tous ces éléments déterminent le comportement de l’individu envers autrui.

Dans le cas de la relation avec autrui, l’individu doit prendre en compte la dépendance aux ressources et le niveau d’incertitude de l’environnement (Kreiser et Marino, 2002). Le dirigeant a besoin d’adapter son comportement lorsqu’il est en relation avec autrui. Il faut, par ailleurs, distinguer le rôle des investisseurs et des managers (Backer et al., 2004, p1-2). D’ailleurs Backer et al. (2004) ont inspiré le tableau suivant dans le cadre de la rationalité substantive :

Tableau 4: Cadre théorique de l’Interaction entre Managers et Investisseurs

Investisseur
Rationnel Non Rationnel
Manager Rationnel Efficience & Maximisation Maximisation
Non Rationnel Efficience Irrationnel

D’après Baker et al. (2004, p34), le dirigeant, s’il est rationnel, tentera de maximiser son utilité (d’où le terme « Maximisation » dans le tableau 4). Dans le cas où le marché serait inefficient, ce même dirigeant tentera de corriger le cours du marché afin qu’il reflète la valeur de l’entreprise. Par contre, un marché efficient jouera un rôle disciplinaire qui aura encore plus d’intérêt si le manager n’est pas rationnel afin de contenir ce comportement divergent. Le cas particulier de rationalité ou de non rationalité des deux types d’agent n’a pas été étudié dans cette étude. Le premier est le seul très largement traité par les recherches en finance d’entreprise même si celles-ci ne présentent pas explicitement l’attrait de l’étude du comportement. En effet, Baker et al. (2004) et Shefrin (2000) étudient indépendamment la non rationalité des managers et des investisseurs en postulant réciproquement l’efficience de marché (Postulat 3b) et la maximisation (Hypothèse A). En fait, l’étude du comportement se réduit ni à une dimension binaire (rationnel ou non) ni à une vision actionnariale (Charreaux, 2002b) mais reprendra toutes les dimensions précédemment présentées comme celles de Camerer et al. (2004).

L’étude des réseaux sociaux prend toute son importance au sein des approches partenariales de la gouvernance (Charreaux, 2002a, p26). Les systèmes de gouvernance, dont le conseil d’administration (Forbes et Milliken, 1999 ; Charreaux, 2003 ; Morck, 2004)…, sont les principaux réseaux influençant le dirigeant en finance d’entreprise. Chaque membre du même groupe est en interaction avec les autres. En effet, ces groupes incitent et génèrent une décision collective après échange d’opinion et élaboration d’une réflexion collective (Anderson, 1983). Dans ce domaine, le conseil d’administration, suivant sa composition ou d’autres critères, joue un rôle disciplinaire (La Porta et al., 2000) et productif (Charreaux, 2002, p26). Dans ce cadre, tout élément influençant le rôle, la constitution et les divers critères du fonctionnement des conseils d’administration sont à prendre en compte. De plus, la finance d’entreprise incorpore aussi des perspectives stratégiques (Foss, 1996) comme celle de la réciprocité (Hermalin et Isen, 2000).

Nous expliciterons, à mesure de notre progression, différents éléments des interactions du dirigeant avec des groupes. D’ailleurs afin de faciliter les introductions des différents éléments constituant les dimensions du comportement, nous allons formaliser les facteurs explicatifs de l’ensemble de ces dimensions qui vont constituer notre grille de lecture pour cette recherche.

Lire le mémoire complet ==> (Le développement des approches comportementales et de la neuroéconomie : Quelles conséquences pour le développement de la recherche en finance d’entreprise ?)
Master Sciences du Management, Option Recherche en Sciences de Gestion,
Axe Finance, ARchitecture et Gouvernance des Organisations (FARGO)
Laboratoire d’Economie et de Gestion (LEG) – UMR CNRS 5118
Décisions en Finance d’Entreprise Comportementale