Normes vestimentaires selon le territoire : Cité et Perpignan

By 8 May 2012

6. Les normes selon le territoire

La dimension locale interfère, voire domine la mode de la rue et celle véhiculée par les magazines d’adolescents et les séries télévisée visant une audience adolescente. C’est l’environnement local des pairs qui modifie les normes et également la propre perception de l’adolescent. Le témoignage d’Axelle, à ce titre, est particulièrement éloquent. Transplantée durant sa colonie estivale dans un environnement de pairs non-parisiens, elle a modifié son comportement vestimentaire et ses points de repère ou normes. Il lui a fallu ensuite une période de réadaptation après son retour en milieu parisien.

« Cet été, la mode à Paris, c’était le slim, ballerines et compagnie. En colo, personne n’était habillé comme à Paris, ils avaient plus un style baba cool, pas de slim, plus de couleurs vives. En rentrant de ma colo, j’avais ces goûts-là. » (Axelle, 3ème, 14 ans, Paris)

L’enquête a mis en évidence l’importance de la domination masculine dans les cités et la spécificité des normes perpignanaises. La dimension locale peut même s’appliquer à l’arrondissement parisien.

a) La domination masculine dans les cités

L’enquête réalisée par P.Duret a montré combien les valeurs masculines ont de poids dans les cités et qu’elles pénètrent l’univers féminin. Les garçons des milieux populaires fondent la masculinité sur la matérialité des corps, la force. L’obsession de la force dans les cités est moins entretenue par le poids des traditions populaires que par la volonté de négation des origines qui conduit au réinvestissement de l’identité dans le corps.

(1) L’uniforme du jogging pour les garçons

Depuis plusieurs décennies, le jogging est le vêtement dominant des adolescents dans les cités. En banlieue populaire, le succès des joggings et des vêtements de sport dérive à la fois du refus des habits bourgeois et des propriétés prêtées aux vêtements traditionnels (incluant le jean) de ville et d’une volonté de liberté et de confort.

« En fonction d’où tu viens, tu t’habilles différemment. Toute la cité s’habille évidemment en jogging de marque Adidas. « (David, 1ère, 16 ans, 93 Gagny)

« J’assure » ou comment faire montre de son capital économique au travers des marques Nike ou Adidas. « Assurer » consiste à prouver sa valeur par celle de l’objet acquis. Encore faut-il que sa possession témoigne un tant soit peu de ses propres compétences : débrouillardise, roublardise ou investissement sérieux et persévérance. Ce qui compte, c’est de pouvoir changer de jogging au rythme des modes. Il y a quelques années, le succès de la marque Lacoste dont s’étaient emparés les jeunes adolescents de banlieue, avait ainsi montré que le budget consacré à l’habillement ne reflétait pas nécessairement l’appartenance sociale.

« Au collège, tous les garçons étaient en jogging ou en baggy avec des baskets. C’est la marque qui différenciait, soit Nike que tu trouves à Rosny2 soit une marque spécifique. Nike c’est vraiment marqué, on le retrouve partout, Adidas un peu moins. » (Dan, 2nde, 15 ans, 93 Gagny)

Le jogging a évincé le jean et ce dernier voit la norme de genre évoluer puisque le jean est taxé d’attribut vestimentaire des homosexuels. Ceci révèle la puissance de la norme locale capable de détrôner le symbole de la jeunesse, le jean, et de le stigmatiser.

« Ceux qui s’habillaient en jean, c’étaient des gays, des gars qui voulaient plaire aux hommes. » (David, 1ère, 16 ans, 93 Gagny)

Le port du jogging est abandonné au lycée, c’est bien un marqueur de passage dans le cas des banlieues populaires.

« Personne ne porte le jogging au lycée. Au collège, ils étaient en jogging, c’était la mode. » (David, 1ère, 16 ans, 93 Gagny)

D’ailleurs, se différencier des jeunes des cités, c’est bien sûr refuser de porter leur attribut, mais c’est aussi le rejeter, le haïr.

« Je déteste le jogging, je ne le porte que quand je suis en EPS, soit une fois par semaine. » (David, 1ère, 16 ans, 93 Gagny)

Une féminité étouffée : les filles-garçons

Les filles de cité s’alignent sur le look des garçons : baskets, jeans, survêtement,en faisant rentrer l’idéal masculin dans leur apparence. Cette faible coquetterie les distingue des filles des milieux populaires traditionnels très attachées, pour marquer l’appartenance de sexe, au maquillage, à la chevelure travaillée et aux tenues suggestives. Aucune tenue suggestive ne déparait l’uniformité des adolescentes de 3ème du collège Roger Martin du Gard d’Epinay : absence de maquillage, coiffures simples, look homogène jean+baskets. Seule, Lilia s’est distinguée en arborant un jour un survêtement, ensemble jogging haut et bas Adidas noir et or, inscrit totalement dans les canons de la mode, un look très siglé. Maïmouna est très attachée à étouffer toute marque de féminité et son rêve est d’arborer le symbole de la masculinité, un survêtement siglé Adidas.

« Tous les garçons portent un jogging au collège. Y en a beaucoup qui l’ont au collège, le noir et or comme Lilia. Celui qui me fait envie, ce serait le bleu avec les bandes blanches. » (Maïmouna, 3ème, 14 ans, 93 Epinay-sur-seine)

Une enquête réalisée auprès d’une trentaine de jeunes filles de 15 à 20 habitants dans 3 cités HLM de banlieue parisienne et publiée par Isabelle Clair du Cerlis dans Lien social et politique au printemps 2005 vient conforter nos observations réalisées dans la classe d’Epinay.

L’identité féminine des jeunes filles de banlieue ne se construit pas uniquement dans l’opposition binaire entre 2 pôles répulsifs : la conformité au modèle domestique ou la conformité de la féminité du rouge à lèvres et des hauts talons, elle intègre un troisième pôle masculin. Se présenter avec des attributs collectivement perçus comme masculins permet d’abord aux filles de se créer des possibilités de sociabilité avec les garçons ; c’est également une stratégie pour renverser le stigmate de leur nature sexuelle et donc une façon de se désexualiser en revêtant les attributs de la neutralité sexuelle masculine (le masculin étant le pôle référentiel); cela contribue enfin à une pris de distance par rapport à leur assignation de sexe. Les filles sont très fières de dire qu’elles sont appréciées des garçons et qu’elles sont capables pour ce faire d’adopter les vertus masculines du courage, de la force et de la franchise. Etre dure est une qualité qui va de pair avec des tenues vestimentaires savamment équilibrées entre uniforme masculin (jogging, baskets, sweatshirt) et accessoires féminins pour ne pas donner aux autres la possibilité de les classer parmi les « putes ». Le témoignage de David, adolescent issu de famille favorisée côtoyant les jeunes des cités, le confirme. Enfin, l’actualité récente des gangs de filles auteur d’agressions Gare du Nord vient conforter cette vision.

« Les filles aussi s’habillent en jogging. Sinon, elles sont traitées de putes et ce, jusqu’en 4ème. En 3ème, elles s’affirment mais y a toujours des cas particuliers. » (David, 1ère, 16 ans, 93 Gagny)

b) Le ou la bourgeois(e) et sa pâle copie à Perpignan

Le prestige conféré par les marques est important aux yeux des adolescents, nous le détaillerons dans quelques paragraphes, et facteur d’intégration que ce soit à Paris, en province ou au sein des tribus de rappeurs ou des cités. Faute de moyens, certains recourent aux copies ou aux contrefaçons et se rapprochent ainsi des normes.

« Ceux qui ont peu de moyens veulent avoir les mêmes vêtements, ils imitent ceux qui ont beaucoup d’argent.

Le look parfait du petit bourgeois de Perpignan : Les garçons portent un slim, des chaussures pointues, l’imper, le trench, l’écharpe Burberry, souvent une fausse, la chemise et la mallette (attaché-case). Ceux qui copient : ils font tout en moins bien, avec des sous-marques, la qualité est différente. » (Laurence, 1ère, 17 ans, Perpignan)

Les diktats selon les arrondissements parisiens le 7ème versus le 16ème

Les codes et normes peuvent être très fins, l’affichage des marques est variable selon les territoires ou arrondissements, leur champ pouvant se limiter aux vêtements et exclure les accessoires, tels que les sacs. C’est le détail qui fait la différence et signe son appartenance et son intégration.

« Les modes sont assez différentes entre le 7ème et le 16ème. Dans le 7ème, les filles essaient d’imiter les mannequins dans les magazines : tunique, pantalon à pattes d’éph (éléphant). Elles portent des marques comme Maje, Sandro, Zadig et Voltaire, Vanessa Bruno. Elles ont un style plus classe, plus raffiné, plus discret, elles portent des sacs sans marque. Dans le 16ème, c’est un peu comme à Neuilly, ils ont leurs marques à eux, le plus visible, le plus orange possible. Faut montrer qu’on a des marques (Dior partout, Gucci partout, Vuitton bien voyant). En résumé, c’est la mode des chals ». (Laetitia, 2nde, 16 ans, Paris 16)
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Modes vestimentaires chez les adolescents : Construction de l’identité et du lien social
Mémoire de recherche Master 2

Tables des matières :

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Duret P., Les jeunes et l’identité masculine, PUF, 1999, p 38-40