La résilience des régimes providentiels

By 20 May 2012

1.6 La résilience des régimes providentiels

Les régimes providentiels sont des types résilients, qui sont le fruit d’une construction historique : leur parcours présent et celui qui les attend porte le poids des compromis historiques qui ont structuré leurs institutions. À cet effet, l’approche néo-institutionnaliste historique présente un intérêt dans l’appréhension de la résilience des régimes providentiels et des mécanismes de protection sociale qui les caractérisent :

« (…) les institutions politiques formelles et l’étendue des capacités administratives de l’État (state capacities) affectent directement l’histoire des politiques sociales. En fait, ces facteurs permettraient d’expliquer, au moins en partie, les différences entre les systèmes nationaux de protection sociale : les institutions politiques, qui exercent une contrainte incontournable sur les réformateurs et les acteurs sociaux, structureraient leurs stratégies et leurs institutions.»

Les fondations des régimes providentiels reposent donc sur une histoire institutionnelle qui concourre à délimiter le terrain des politiques sociales. L’agenda des politiques sociales porte aussi le poids de la culture politique établie, de l’empreinte idéologique qu’ont laissé les partis politiques sur les institutions. À cet effet, Huber et Stephens notent que de nombreuses réformes sociales ont survécu à un changement important de la garde politique, elles se sont institutionnalisées malgré l’accession au pouvoir de partis politiques qui s’y opposaient d’un point de vue idéologique. Ainsi, l’institutionnalisation des réformes sociales a transcendé dans bien des cas l’action politique et l’orientation idéologique des partis qui les ont mises en branle :

«Until the era of retrenchment, it was rare for secular conservative parties to roll back welfare states reforms instituted by social democratic or Christian democratic parties. Indeed, they generally accepted each new reform after it had been instituted, and the new center of gravity of the policy agenda became defined by the innovations proposed by the progressive forces of society. The reason for this change in posture of the conservative parties was that the reforms were popular with the mass public, especially the broad-based policies in the areas of pensions, education, and health care (…)»

Étant subordonnées à un parcours institutionnel et politique, les fondations des régimes providentiels ne sont pas complètement inébranlables, mais ne peuvent toutefois s’écrouler du jour au lendemain. Si la résilience des régimes providentiels est acquise dans l’approche néo-institutionnaliste historique, cette dernière demeure toutefois énigmatique dans l’appréhension de perspectives de changement. Comme le notent Palier et Bonoli, les thèses néo-institutionnelles insistent souvent davantage sur l’empreinte du passé portée par les institutions politiques que sur l’identification de processus potentiellement porteurs de changement :

«Montrer que les systèmes ne changent pas permet donc de prouver la validité des thèses néo-institutionnelles dans le domaine de la protection sociale : ils ne changent pas car les variables importantes sont les variables liées aux passés, facteurs de résistance; les variables économiques ou sociétales ont beau avoir changé depuis vingt ans, la stabilité des systèmes souligne que celles-ci pèsent peu au regard du poids des politiques passées. Dès lors, ces approches cherchent parfois surtout à vérifier leurs hypothèses, en minimisant l’importance d’évolutions marginales ou de faible ampleur financière, qui pourtant peuvent se révéler fondamentales.»

Cette critique rejoint celle de Béland qui reproche au néo-institutionnalisme de négliger l’importance des variables socio-économiques dans l’articulation de la protection sociale et des réformes auxquelles elle est sujette :

«Malgré ses qualités indéniables, le néo-institutionnalisme rend toutefois difficilement compte des choix techniques et idéologiques qui donnent leur forme spécifique aux politiques sociales. Or, ces choix sont largement déterminés par des facteurs socio-économiques qui restent trop souvent à la marge des analyses néo-institutionnalistes. Pour comprendre le contenu des réformes adoptées dans le domaine de la protection sociale, il convient en effet de réintégrer certaines variables socio-économiques dans l’analyse institutionnelle.»

Comme nous le verrons subséquemment, la construction méthodologique de notre modèle d’analyse est en partie inspirée de ces critiques du néo-institutionnalisme. Nous appréhendons la résilience de régimes providentiels à deux niveaux : d’une part, sur la base de variables de dépenses publiques rendant compte des grandes lignes de l’institutionnalisation de la protection sociale et, d’autre part, sur la base de variables socio-économiques, qui représentent des retombées des dépenses publiques en même temps qu’elles structurent leur orientation.

À l’ère postindustrielle, l’appréhension de la résilience des régimes providentiels pose des défis intéressants dans la mesure où cette résilience fût historiquement construite pour faire face et répondre aux réalités et aux risques propres aux sociétés industrielles. Cette résilience pourra-t-elle s’accommoder avec les nouvelles exigences d’économies tertiarisées qui misent sur le capital humain et sur la flexibilité ? Comment l’articulation des piliers de bien-être que sont l’État, le marché et la famille tiendra-elle la route face à la pléthore de nouveaux risques qui pèsent sur les sociétés post-industrielles (chômage, pauvreté, monoparentalité, santé, etc.) ? Pour saisir le déploiement des nouvelles réalités qui posent des défis à la résilience des régimes providentiels, nous tenterons de mettre en exergue les éléments centraux de la matrice des risques propre aux sociétés post-industrielles et les changements qu’elle implique au niveau de l’articulation entre l’État, le marché et la famille dans la production et la distribution du bien-être.
Lire le mémoire complet ==> (Les régimes providentiels à l’ère post-industrielle : reconfiguration ou résilience ?)
Mémoire présenté à la Faculté des études supérieures – Faculté des Arts et Sciences
En vue de l’obtention du grade de maîtrise ès sciences (M.Sc.) en sociologie

Table des Matières :
Introduction : l’État-providence à la croisée des chemins
Plan du mémoire
Chapitre 1 – Les repères historiques des régimes providentiels
1.1 La typologie d’Esping-Andersen et ses développements
1.1.1 Les droits de démarchandisation
1.1.2 La stratification sociale
1.1.3 Les critiques féministes et la défamilialisation
1.2 Le régime social-démocrate
1.3 Le régime libéral
1.4 Le régime conservateur
1.5 Le régime latin
1.6 La résilience des régimes providentiels
Chapitre 2 – La reconfiguration des rapports entre l’État, le marché et la famille à l’ère post-industrielle
2.1 L’évolution des rapports entre les piliers de bien-être
2.2 Les rapports entre les régimes providentiels et les régimes de production
2.3 Étudier l’évolution des régimes providentiels
Chapitre 3 – Problématique de recherche
3.1 Les régimes providentiels
3.2 Les piliers de bien-être
3.2.1 L’État
3.2.2 Le marché
3.2.3 La famille
3.3 La résilience des régimes providentiels
Chapitre 4 – Revue de littérature sélective d’études quantitatives sur l’évolution de la protection sociale
4.1 Obinger et Wagschal
4.2 Hicks et Kenworthy
4.3 Powell et Barrientos
4.4. Huber et Stephens
Chapitre 5 – Données et méthodes d’analyse
5.1 Le choix de la période et des points d’observation
5.2 Le choix des pays
5.3 Le choix des variables
5.4 Les difficultés rencontrées dans la construction de la base de données
5.5 L’analyse factorielle des correspondances
5.6 L’analyse de classification hiérarchique
5.7 Les types-idéaux
Chapitre 6 – Les régimes providentiels dans les années 2000
6.1 Le choix du nombre d’axes factoriels
6.2 Le positionnement des pays sur les deux premiers axes factoriels
6.3 Les regroupements de pays à l’épreuve de la classification hiérarchique
6.4 Présentation et interprétation du premier axe factoriel
6.5 Présentation et interprétation du deuxième axe factoriel
6.6 Discussion
Chapitre 7 – L’évolution des régimes providentiels de 1985 aux années 2000
7.1 L’évolution du classement des pays de 1985 aux années 2000
7.2 L’activation et le poids des transferts sociaux : deux axes structurants des régimes providentiels dans le temps
7.2.1 L’activation : de l’investissement social à la solution du marché
7.2.2 La part des transferts sociaux dans l’appareil de protection sociale
7.3 Les pays nordiques : l’activation par l’investissement social
7.4 Les pays anglo-saxons : l’activation laissée au marché
7.5 Les pays d’Europe continentale : l’activation, un projet en chantier
7.6 Les pays d’Europe du Sud : l’activation, l’inaccessible étoile
7.7 Recul ou reconfiguration des régimes providentiels depuis 1985 ?
Conclusion

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D. Béland (2002) «Néo-institutionnalisme historique et politiques sociales : une perspective sociologique», dans Politique et sociétés, vol. 21, no. 3, p.36

E. Huber et J. Stephens (2001), op. cit., p.28-29

B. Palier et G. Bonoli (1999), op. cit., p.410

D. Béland (2002), op. cit., p.29

U. Beck (2001) La société du risque : sur la voie d’une autre modernité