La distinction au travers de leurs choix vestimentaires

By 6 May 2012

c) La Distinction

Adoptant la stratégie inverse de l’imitation, d’autres adolescents privilégient la stratégie de distinction au travers de leurs choix vestimentaires, du look qu’ils adoptent. Certains adolescents cherchent à échapper à l’assignation vestimentaire dominante des pairs pour s’épanouir dans l’élection d’un look atypique ou personnel. En 1895, G. Simmel associe à la mode le concept de distinction. De fait, si  la mode est « imitation d’un modèle donné » et « satisfait le besoin d’un appui social » en menant l’individu dans la voie suivie par tous, elle satisfait tout autant le besoin de distinction, la tendance à la différenciation, à la variété, à la démarcation. La mode est « le lieu d’élection où s’ébattent les individus privés d’autonomie intérieure qui ont besoin d’appui, mais dont l’amour-propre exige en même temps qu’on les distingue quelque peu, qu’on leur prête attention et qu’on les traite à part». La mode est donc ambivalente, elle est à la fois « instinct d’égalisation et d’individualisation », « attrait de l’imitation et de la distinction ».

La logique de distinction s’appuie sur des choix vestimentaires fondés sur le refus de la norme des pairs et une volonté sous-jacente d’être ou d’apparaître comme singulier, original, voire marginal et de jouer sur des logiques de décalage, voire de provocation ou de transgression vis-à-vis des pairs ou des parents. La quête de nouveauté sert cette logique.

(1) La recherche d’originalité, de différenciation

Signe d’une plus forte individuation, Mathilde refuse d’être « le modèle réduit des magazines » et revendique sa touche personnelle. Cette lycéenne semble s’habiller davantage pour elle-même, plus en fonction de ses goûts propres qu’en fonction d‘une norme. Elle se refuse également à suivre l’icône de mode qu’elle a identifiée, Kate Moss.

« Mon style, c’est assez mode, mais simple. Pas la mode au pied de la lettre, pas trop apprêté, je personnalise avec des choses faciles à porter, j’aime les blouses assez romantiques. Si cela ne me va pas, je ne le prendrai pas sous prétexte que c’est à la mode. je ne sortirai pas fagotée n’importe comment. Les vêtements doivent me ressembler, me rendre plus jolie ». (Mathilde, 1ère, 16 ans, Asnières)

Ce souci de la démarcation conduit certains à acheter leurs vêtements à l’étranger (Italie pour Edouard, USA pour Vincent et Mathilde), ou dans des lieux méconnus des pairs comme les friperies pour Laurence. Ces vêtements acquièrent un statut très particulier à leurs yeux, valorisés par leur singularité, mais aussi par la tactique utilisée pour se les procurer : le voyage ou le réseau d’amis.

« Je suis le plus fier de mon pull, parce que j’aime bien le style, personne ne l’a en France. Je l’ai acheté à Los Angeles. C’est un ami qui me les envoie » (Vincent, 3ème, 15 ans, Neuilly)

Pour David Le Breton, le souci d’être soi au travers de son look se fait en bricolant son image sur ce qui paraît possible à l’instant. D’où la volonté de certains comme Vincent le rappeur, ou même Grégory et Edouard de façon plus mesurée, d’afficher leur singularité comme forme essentielle de ce qu’ils sont.

« Je préfère porter des choses que pas beaucoup de personnes ont, des choses différentes et en même temps originales, pas complètement excentriques.

Si tout le monde est pareil, c’est comme un manque de personnalité. » (Vincent, 3ème, 15 ans, Neuilly)

Par là-même, ils montrent une plus grande maturité, se refusant à rentrer dans le moule imposé par les pairs. Leur style singulier est l’aboutissement d’un processus réflexif sur ce qu’ils sont et veulent montrer d’eux-mêmes. Les motivations, c’est être soi-même, fidèle à son caractère pour ces adolescents et utiliser le style vestimentaire pour exprimer, révéler sa personnalité.

« J’aimerais bien qu’on me trouve différente, sortir du lot, qu’on ne me confonde pas, être juste moi. Comme je me connais mieux, c’est plus simple, j’ai acquis beaucoup de caractère. » (Laetitia, 2nde, 16 ans, Paris 16)

Sortir de la masse allié à de l’impertinence, de la dérision est également une des motivations, « sinon ce n’est pas amusant ». 

« J’ai acheté des ballerines roses fluos, pour rigoler et pour me distinguer. Quelles seront les réactions à l’école ?Ils vont rigoler, ils savent que je peux porter n’importe quoi, ça les étonnera un peu. » (Axelle, 3ème, 14 ans, Paris)

Dans les familles contemporaines où les limites se négocient en permanence, il convient de savoir jusqu’où aller trop loin et forcer le trait est une bonne manière d’attirer l’attention.

(2) La recherche de nouveauté et la perception de la mode

Moteur de la consommation, la recherche de nouveauté s’inscrit au coeur de leurs préoccupations. Pour G.Lipovetski, « la mode a diffusé dans toutes les classes le goût des nouveautés, elle a imposé à tous l’ethos du changement. La puissance culturelle du nouveau impulse d’elle-même le goût du différent, précipitant l’ennui du répétitif, faisant aimer et désirer quasiment a priori ce qui change ». Jean Baudrillard dans La société de consommation a dénoncé la soumission de l’individu au rythme de circulation de plus en plus rapide des codes, des signes et des objets ainsi qu’à l’obsolescence programmée des objets, notamment induite par les phénomènes de mode. D’autres auteurs comme Riesman, Marcuse aux Etats-Unis ont aussi développé l’idée que les sociétés contemporaines s’agencent sous la loi du renouvellement impératif, de la désuétude orchestrée, de l’image, de la sollicitation spectaculaire. C’est par l’observation de la nouveauté que l’acteur procède à l’élaboration de sa propre partition au quotidien. A écouter certains, ils ouvrent grand leurs écoutilles pour capter toutes les nouveautés, tel un radar branché en permanence. La volonté de renouveau est consubstantielle au phénomène de mode.

« Si la mode ne changeait pas, elle n’aurait plus le même attrait. Un nouveau vêtement, c’est agréable, j’aime bien le changement, pas la routine. » (Mathilde,1ère, 16 ans, Asnières)

La mode est perçue positivement par la majorité des adolescents interviewés qui apprécient les opportunités de changement qu’elle offre. Peu en ont critiqué les conséquences économiques et les motifs d’exclusion qu’elle peut générer.

« C’est un peu une connerie, tu suis, tu consommes, c’est des conneries. Si t’as pas les fringues dans ta vie, si t’as une autre passion, le sport…Les fringues, c’est accessoire. « (Dan, 2nde, 15 ans, 93 Gagny)

(3) L’opposition aux parents

La mode est le lieu où se manifeste jusqu’à la provocation la jeunesse. Des lycéens interrogés comme Laurence, Dan et David ont mis en avant leur expérimentation de looks provocants, certaines fois dirigés contre la figure parentale qui leur posaient des interdits vestimentaires, et leur normalisation progressive durant les années de lycée. Ils se construisent une identité de rebelle qui peut se limiter au domaine vestimentaire. Ces transgressions sont le signe d’un désir de prendre des distances face aux normes parentales et de souligner symboliquement l’autonomie acquise dans le foyer.

« Dans ma période hippie, ma mère détestait tout ce que je mettais, elle voulait m’avoir à l’usure, elle rabattait tout le temps les mêmes choses. Pour provoquer, je mettais exprès. C’était un combat permanent pour m’affirmer. Ma mère déteste les superpositions, moi, à l’époque, j’adorais parce que c’était un style différent de chez moi, ça me permettait de sortir de l’univers de chez moi, de ma mère. » (Laurence, 1ère, 17 ans, Perpignan)

Pour devenir soi-même l’adolescent doit se libérer des injonctions parentales, mais ces dernières ne s’inscrivent pas toujours dans le domaine vestimentaire.
Lire le mémoire complet ==> (Modes vestimentaires chez les adolescents)
Modes vestimentaires chez les adolescents : Construction de l’identité et du lien social
Mémoire de recherche Master 2

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Simmel G., La tragédie de la culture, Rivages, 1993, p91-92, 105 et 108

Le Breton D., « le corps, la limite : signes d’identité à l’adolescence » in Un corps pour soi, PUF, 2002, p 91