Evolution de la protection sociale : Obinger et Wagschal

By 22 May 2012

Revue de littérature sélective d’études quantitatives sur l’évolution de la protection sociale – Chapitre 4 :

Dans notre examen, nous chercherons à mettre en relief les éléments de structuration et de différentiation des régimes providentiels de 1985 au début des années 2000 et à évaluer dans quelle mesure ils demeurent attachés à un parcours institutionnel résilient qui oriente l’univers des possibles dans le champ de la protection sociale. La période que nous avons retenue pour notre analyse a été témoin du passage des régimes providentiels à l’ère post-industrielle et, en ce sens, elle nous permettra de rendre compte des reconfigurations possibles qu’implique ce passage dans la constitution des régimes providentiels, et plus spécifiquement dans le partage des responsabilités entre l’État, le marché et la famille dans la production et la distribution du bien-être.

Pour étudier l’évolution sur vingt ans des régimes providentiels, nous privilégions une approche inductive; nous nous appliquerons à mettre en exergue les correspondances possibles entre des variables socio-économiques et de dépenses publiques pour caractériser et différencier des regroupements homogènes de cas (pays), en conférant un poids identique à chacune des variables. Nous posons les deux dimensions de variables de notre examen (dépenses publiques et situations socio-économiques) dans une relation de causalité mutuelle, où la configuration des situations socio-économiques est à la mesure des dépenses publiques en même temps qu’elle peut modifier l’orientation de ces dernières. Nous posons donc les dimensions politique et socio-économique des régimes providentiels non pas comme deux réalités distinctes, mais bien dans une relation synchronique où chaque dimension est en quelque sorte le miroir de l’autre, la reflétant avec plus ou moins d’acuité. Comme nous le verrons subséquemment, cette perspective présente plusieurs attraits analytiques comme celui de permettre d’identifier des cas qui présentent des situations socio-économiques similaires en dépit de niveaux divergents de dépenses publiques ou, à l’inverse, des cas affichant une proximité au niveau de leurs dépenses publiques, mais qui diffèrent en regard des retours socio-économiques de ces dépenses. L’analyse factorielle des correspondances et l’analyse de classification hiérarchique nous permettront d’établir une cartographie des éléments structurants des régimes providentiels.

Avant d’entrer dans le détail des décisions et des choix méthodologiques qui structureront notre démarche analytique, nous voudrions d’abord souligner sa spécificité et ses proximités par rapport à d’autres études dans le champ de la protection sociale qui ne peuvent échapper à notre attention, de par la méthodologie et le cadre interprétatif qu’elles proposent. La présente section se veut donc une mise en contexte des principes généraux et des lignes directrices de notre démarche méthodologique à la lumière de quelques études analogues à la nôtre.

4.1 Obinger et Wagschal

Inspirés des travaux de Castles sur la différentiation des «familles de nations» quant à leur façon de mettre en œuvre des politiques publiques, Obinger et Wagschal ont cherché à mettre en relief les processus qui concourent à structurer et à différencier des ensembles de pays sur une période de trente-cinq ans, soit de 1960 à 1995. À l’instar de Castles, leur perspective analytique repose sur des parcours différenciés de politiques publiques après la seconde guerre mondiale et qui renvoient plus largement à une «modernité fragmentée.» La période retenue pour leur analyse peut témoigner d’un passage à une forme de modernité dans les politiques publiques, qui s’exprime par une maturation et une cristallisation d’un système de protection sociale et une extension des droits sociaux (Obinger et Wagschal, 2001). Si leur attention est principalement dirigée vers les politiques sociales et économiques, leur analyse dépasse le seul champ des politiques publiques; leur ensemble de variables recoupe aussi les dimensions politico-institutionnelle et socio-économique de la protection sociale. En ce sens, leur perspective analytique est pluridimensionnelle et est à la jonction de différentes écoles théoriques.

Obinger et Wagschal ont mené des analyses de classification hiérarchique pour la période allant de 1960 à 1995; une analyse pour l’ensemble de la période, ainsi que pour celles allant de 1960 à 1973 et de 1974 à 1995. Les variables de leurs analyses sont métriques et sont exprimées sous forme de moyenne annuelle (valeurs z) pour chaque période retenue.

À l’instar de Castles, quatre regroupements se dégagent des résultats de Obinger et Wagschal: un ensemble nordique, anglo-saxon, continental européenne et, finalement, un regroupement «périphérique.» Si ce dernier peut partager certaines caractéristiques du regroupement continental (ou, dans le cas de l’Irlande, de la famille anglo-saxonne), ses assises sont toutefois spécifiques : « (…) a strong Catholic cultural impact, relative economic backwardness and (…) a peripheral geographical location.» Si la dimension périphérique de ce regroupement est d’ordre géographique, elle renvoie également à un retard économique manifeste en regard du niveau global de richesses : « (…) a cleavage between poor peripheral and rich centrist countries.»

Les quatre regroupements pays identifiés par Obinger et Wagschal  présentent une stabilité relative dans le temps, à l’exception de quelques pays (l’Irlande, l’Italie, le Japon et la Suisse) qui ne se classent pas de la même façon selon la période étudiée. Le regroupement continental est sans doute plus hétérogène que les autres d’une période à une autre, mais présente néanmoins un noyau dur stable formé de l’Allemagne, l’Autriche, la Belgique, la France et les Pays-Bas. Force est de constater que les regroupements qui se dégagent des résultats de Obinger et Wagschal présentent de fortes similitudes avec la perspective des régimes providentiels d’Esping-Andersen : mis à part l’ensemble périphérique (ou «latin») qui échappe aux travaux de ce dernier, les trois autres blocs de pays correspondent assez fidèlement aux régimes providentiels social-démocrate, libéral et conservateur.

Deux trajectoires se dégagent de leurs résultats et sont à la mesure de l’importance que revêtent l’État et le marché dans l’articulation des politiques publiques :

« (…) The Scandinavian countries and the Continental countries merge to a common cluster pointing to a public policy path which reflects an important role of state-interventionism. (…) In contrast, the liberal English-speaking countries (plus Switzerland and Japan) stay isolated. This cluster mirrors a primarily market-oriented trajectory of public policy with lean state intervention in social and economic affairs.»

Le regroupement périphérique échappe quant à lui à l’une ou l’autre de ces deux trajectoires en raison du retard économique qu’il affiche : «Both paths to modernity have equally resulted in unprecedented wealth. In contrast to these rich countries at the centre, the countries located at the European periphery remain grouped in a separate cluster.»

Pour mettre à l’épreuve la robustesse de leur modèle, Obinger et Wagschal ont mené des analyses complémentaires pour vérifier si les regroupements qu’ils ont dégagés ne sont pas surdéterminés par une dimension de variables : ils ont ainsi donc mené des analyses de classification uniquement sur la base des variables de politiques publiques et seulement sur la base des variables socio-économiques et politico-institutionnelles. Les regroupements de pays qui se dégagent de leurs analyses complémentaires confirment leurs résultats initiaux, même si certains regroupements sont légèrement plus hétérogènes lorsque classés sur la base de variables socio-économiques ou politico-institutionnelles.

D’un point de vue méthodologique, l’examen d’Obinger et Wagschal est assez similaire au nôtre, de par son approche inductive, sa méthode d’analyse et son ensemble de données. Qui plus est, les épreuves de robustesse auxquelles ils soumettent leur modèle d’analyse démontrent une bonne connaissance et un bon contrôle des risques et des aléas que pose l’articulation d’un ensemble pluridimensionnel de données et d’une approche inductive. En ce sens, leur examen peut servir d’inspiration méthodologique pour la construction de notre modèle. À l’instar de Obinger et Wagschal, nous chercherons à consolider notre modèle d’analyse par des épreuves de robustesse qui nous servirons à mettre en perspective le poids relatif de chacune des dimensions de notre ensemble de données dans l’articulation des régimes providentiels. Finalement, nous tenterons d’aller un peu plus loin qu’Obinger et Wagschal dans nos analyses : nous ne limiterons pas à l’identification de regroupements de pays sur la base d’un jeu de variables, nous chercherons aussi à situer plus systématiquement ces regroupements dans une perspective historique qui nous permettra de tester plusieurs hypothèses concurrentes quant à l’évolution des régimes providentiels, notamment en ce qui concerne la convergence, la résilience ou la reconfiguration des régimes providentiels à l’ère post-industrielle.
Lire le mémoire complet ==> (Les régimes providentiels à l’ère post-industrielle : reconfiguration ou résilience ?)
Mémoire présenté à la Faculté des études supérieures – Faculté des Arts et Sciences
En vue de l’obtention du grade de maîtrise ès sciences (M.Sc.) en sociologie

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H. Obinger et U. Wagschal (2001) «Families of Nations and Public Policy», dans West European Politics, vol.24, no.1, pp.99-114

Ibid., p.103

Ibid., p.111

La Suisse et l’Italie font partie de la famille continentale de 1960-1973 et de 1974-1995, mais appartiennent respectivement aux familles anglo-saxonne et périphérique pour l’ensemble de la période. Le Japon appartient à la famille périphérique de 1960 à 1973, mais rejoint la famille anglo-saxonne de 1974 à 1995 et pour l’ensemble de la période. Quant à l’Irlande, son classement est différent pour toutes les périodes étudiées : elle appartient à la famille anglo-saxonne de 1960 à 1973, à la famille continentale de 1974 à 1995 et à la famille périphérique pour l’ensemble de la période.

Ibid., p.105-106

Ibid., p.106