Choix des vêtements au quotidien

By 5 May 2012

D. La mise en scène de soi

Pour G.H. Mead, c’est dans le cadre de l’interaction sociale que l’individu émerge et prend conscience de soi. Questionnant son identité, son rapport aux autres, l’adolescent cherche des réponses en allant de son propre miroir à celui que tendent les autres : les amis, les frères et sœurs, la bande, les amoureux (ses). L’identité, le soi, est constituée de l’ensemble des images que les autres me renvoient de moi-même et que l’on intériorise.

Comme les jeux vidéos, le cinéma ou la musique, la mode vestimentaire n’est pas seulement un univers de consommation, mais aussi un support à l’affirmation des identités. L’affirmation de ses choix et de ses préférences est l’objet d’un travail de représentation sur la scène sociale. L’intérêt que les adolescents accordent à la présentation de soi, l’attention qu’ils lui portent, la conscience qu’ils ont des profits qu’elle apporte et les investissements de temps, d’efforts, de soin, de consultation des amis et d’argent qu’ils lui consentent, sont proportionnels aux chances de profits symboliques qu’ils peuvent en attendrent auprès de leurs pairs, de l’image identitaire qu’ils leur valideront.

Toutes les mises en scènes des plus quotidiennes aux plus sophistiquées ne sont jamais que des parades au sens éthologique du terme. Le style, l’assemblage, les couleurs, les motifs, la coupe permettent des combinaisons singulières. Mais nous allons voir combien les enjeux changent entre la mise en scène de soi au quotidien pour se rendre au collège ou au lycée et celle pratiquée pour les sorties, les dimensions identitaires mises en jeu variant en partie.

1. Le choix des vêtements au quotidien

Le jean ou le pantalon constitue la pièce incontournable de l’élève adolescente, tout comme les bottes ou les baskets (Converse, Superga ou de marque de sport comme Nike). Ainsi, 7 sur les 8 adolescentes interrogées sur la tenue qu’elle portait la dernière fois à l’école ont mentionné le jean. Uniformité, conformisme ? La grande propagation sociale du jean fait que tout le monde se ressemble, fille et garçon ne se différencient plus. Le jean consacre-t-il la standardisation des apparences ? Bien au contraire, il peut, selon la coupe, souligner de près la forme du corps, notamment le fameux jean slim actuellement très en vogue.

Le corps caché ou valorisé par les vêtements a été peu abordé. Seule, Laetitia a spontanément indiqué qu’elle privilégie « plutôt les trucs assez larges, car j’ai une espèce de culotte de cheval, ça dépend de la mode ». Le diktat de la mode est si fort qu’en réalité, toutes les jeunes filles interrogées la suivent et portent ou ont porté des jeans slim ou des leggings, collants noirs opaques détournés des salles de danse moderne, qui sont les bas qui soulignent le plus la silhouette.

Marqueur de féminité reconnu par tous –nous le verrons ultérieurement dans les normes de genre- le port des talons est très clivant, des collégiennes qui se les réservent pour les sorties aux lycéennes qui les portent au quotidien. Les talons semblent être un facteur de féminité affirmée, que ce soit aux yeux des jeunes ou des parents et constituent un marqueur de passage au lycée.

Autre code de féminité, les robes ou les jupes ne sont pas portées en hiver, période de mes entretiens. Mes six observations à l’automne au collège d’Epinay ont confirmé leur non usage. Enfin, Maïmouna a clairement explicité son refus de toute féminité, refus des robes, jupes et ballerines, mais aussi maquillage.

« Je ne porte que des pantalons ou des pantacourts, pas de jupe. Pour moi, j’aime pas, je préfère mettre un pantacourt ou un short. En vacances, je préfère porter des shorts. Je n’ai pas de robe. Je suis plus à l’aise dans mes baskets. » (Maimouna, 3ème, 14 ans, 93 Epinay sur seine)

Côté garçon, l’écart se joue beaucoup sur la forme du pantalon, slim ou baggy, c’est lui qui cristallise les appartenances à telle ou telle tribu comme nous le verrons dans la dernière partie.

«Je n’aime pas les pantalons qui me collent trop, je prends 2-3 tailles au-dessus, large. » (Dan, 2nde, 15 ans, 93 Gagny)

Dans le choix des vêtements, la vigilance la plus forte est portée aux couleurs, mais aussi à la forme, à l’harmonie entre celle du haut et celle du bas. Ceux qui souhaitent se démarquer sont sensibles aux couleurs fortes (rouge, rose), « flashy » dixit Grégory.

« J’aime pas être habillée qu’en couleurs sobres ou en uni, ça différencie un peu quand y a quelque chose qui ressort. Par exemple, je change la couleur de mes lacets de chaussures, j’en ai pas mal. Je les mets sur mes Converses. » (Axelle, 3ème, 14 ans, Paris)

Plusieurs lycéennes ont souligné un plus fort investissement dans les tenues choisies le week-end auxquels elles peuvent réserver les tenues symboliquement plus féminines comme les robes ou les chaussures à talon. Nous pouvons émettre l’hypothèse qu’elles se sentent plus libres en week-end de s’approprier les codes de la féminité.

a)Les accessoires, marqueurs d’appartenance religieuse ou de mémoire

L’adolescent est marqué dans son rapport au monde par son appartenance sexuelle, de classe, son lieu de vie, son origine culturelle, ses convictions religieuses, sa situation relationnelle au sein de sa famille, il est immergé dans une configuration propre. Aucun ne ressemble à l’autre, mais nombre de traits les réunissent. Les accessoires appartiennent également à la sphère du paraître. Ils se sont souvent révélés dans l’enquête des signes d’extériorisation d’appartenance religieuse ou tribale (comme la casquette des rappeurs, les bracelets de skater, la ceinture cloutée de rockeur) ou des traces mémorielles. Telle la croix achetée par Vincent dans un bijouterie du Vatican qui objective son sentiment d’appartenance à la communauté catholique.

« C’est une croix qui vient du Vatican. J’y suis allé 4-5 fois, je la garde tout le temps même pour dormir. Je l’ai achetée l’année dernière. C’est une croix, c’est symbolique, le Vatican, c’est la maison du Pape, c’est plus sacré. Je crois là-dedans, en Dieu et Jésus. Je n’ai jamais rencontré le pape, je ne saurai pas quoi lui dire. Je suis chrétien, assez religieux, qui prie, qui va à la messe de temps en temps, à Sainte Isabelle. Mes parents sont aussi chrétiens, je suis allé au catéchisme jusqu’au début de l’année dernière. » (Vincent, 3ème, 15 ans, Neuilly)

Au même titre qu’un individu est doté de plusieurs dimensions identitaires, il peut cumuler des marqueurs de ses différentes appartenances. Ainsi, Vincent, catholique et rappeur, porte également la casquette emblématique des rappeurs.

« La casquette (black avec une tête de mort), c’est New Era, c’est la plus grande marque de casquette au monde, ils ont le monopole. À la base, c’est souvent des lettres qui représentent les ligues de football, comme NY. Je la porte au lycée, mais ils disent souvent qu’il faut l’enlever dans l’enceinte ou dans les couloirs. J’aime bien avoir quelque chose sur la tête par sensation. Sans, je me sens un peu nu. Je préfère en avoir pour sortir, c’est obligatoire quand je vais voir des amis. » (Vincent, 3ème, 15 ans, Neuilly)

L’approche hédonique de la consommation prend en compte les dimensions affectives aussi bien que les représentations imaginaires véhiculées par les biens de consommation. Les accessoires peuvent jouer comme marqueur de mémoire en représentant des évènements passés, certains étant de nature religieuse, ou des liens interpersonnels. Ainsi, Grégory et David portent la Manguen David, « l’étoile de Davis, symbole de la religion juive » depuis leur bar mitsva.

La richesse des relations qu’entretiennent les adolescents avec leurs accessoires provient notamment de leur capacité à incarner des souvenirs auxquels ils sont attachés. Pour beaucoup d’adolescents rencontrés, leurs bracelets, leurs boucles d’oreille ou leur montre sont associés à l’ami, la petite amie ou le père qui leur a donné. L’objet joue alors le rôle d’un continuum de la personne.

Enfin, le sac, symbole féminin, peut être l’accessoire incontournable, qui complète et boucle la tenue. Ainsi, Mathilde se révèle être une « accro », une fétichiste des sacs.

« Le sac, c’est l’accessoire le plus important, on peut tout mettre dedans : le portable, le Ipod. J’ai 5 sacs pour la journée, plus des pochettes pour sortir. Ca complète la tenue. Quand je sors sans sac, j’ai l’impression d’avoir oublié quelque chose. » (Mathilde,1ère, 16 ans, Asnières)

b) Le timing et les essayages, révélateurs de l’investissement personnel

La démarcation de soi demeure une problématique essentielle de l’adolescence, elle induit la fascination de se mettre en scène. Cette fascination atteint des degrés d’intensité variables selon les adolescents : des multi-essayages pour Edouard (le mercredi) et pour Vincent (le matin, risquant de le mettre en retard) au désinvestissement relatif de Maïmouna, Dan et David.

« Je prends le premier vêtement que je vois. » (David, 1ère, 16 ans, 93 Gagny)

Avant d’aller affronter l’arène sociale que constitue le collège ou le lycée, les adolescents consacrent de 5 à 20 minutes au choix des vêtements. Si certains les choisissent le matin sans aucune recherche quelquefois, d’autres préfèrent anticiper la veille au soir. Cette anticipation semble être le signe d’un investissement émotionnel plus important.

« C’est souvent dans ma tête, je sais ce que je préfère, je sais ce que j’ai. Le soir, je me dis faut que je pense à mettre ça. » (Grégory, 3ème, 14 ans, Neuilly)

Cette recherche de vêtements n’est pas exempte de changement de dernière minute. Ce changement pourrait être interprété comme la prise de conscience du risque de se faire trahir par ses vêtements. Ce risque est souligné par Goffman dans l’interaction, « l’attachement à une certaine face ainsi que le risque de se trahir ou d’être démasqué expliquent en partie pourquoi tout contact avec les autres est ressenti comme un engagement ». Les changements et les essayages constituent comme l’anticipation la veille au soir, des marqueurs d’implication, d’investissement dans la présentation de soi. « Hanté par le regard des autres, l’adolescent est sans cesse occupé à se « faire valoir » aux yeux des autres », comme le souligne P. Bourdieu.

« J’arrive en retard quand je n’arrive pas à me décider, j’essaie 4-5 fois jusqu’à trouver le bon truc. « Le bon truc », c’est la tenue avec laquelle j’ai envie de sortir. » (Vincent, 3ème, 15 ans, Neuilly)
Lire le mémoire complet ==> (Modes vestimentaires chez les adolescents)
Modes vestimentaires chez les adolescents : Construction de l’identité et du lien social
Mémoire de recherche Master 2

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Goffman E, La mise en scène de la vie quotidienne, la présentation de soi, Editions de Minuit, 1973a, p 10

Bourdieu P, La distinction, Edition de Minuit, 1979, p 225