La bande, un imaginaire médiatisé et L’exclu

By 9 May 2012

4. La bande, un imaginaire médiatisé

Que ce soit à la télévision, dans les fictions cinématographiques ou « littéraires », les adolescents sont souvent représentés en bande. À ce titre, la dernière couverture du Nouvel Obs consacrée aux ados parisiens est emblématique. La société toute entière est devenue une immense machinerie à fabriquer les repères du juste et du vrai, du bon et du bien, de la normalité, et les medias sont au centre de ce dispositif. « Ce sont les medias qui détiennent désormais les clés de l’application réflexive et transformatrice de la société elle-même » . Interrogés sur la médiatisation des bandes adolescentes, beaucoup d’interviewés ont cité les séries télé d’origine américaine comme High school Musical, One tree Hill ou Buffy contre les vampires, qui leurs sont destinées ou la littérature girly.

« Newport Beach saison 1 et les Frères Scott(saison 1), on y voit beaucoup les bandes, surtout au début quand on montre le cadre. Un film, ce serait Thirteen qui montre l’influence des gens. Une jeune fille prude va rencontrer une fille. Pour se rendre populaire, elle va prendre de la drogue. Sinon, il y a Hell de Lolita Pill, j’ai vu le film, je n’ai pas lu le livre. Gossip Girl, la série existe sur Daily Motion. Titres de la littérature girly : « ça fait tellement bien de se faire du mal » ou « Vous m’adorez, ne dîtes pas le contraire », ce sont des satyres. » (Laetitia, 2nde, 16 ans, Paris 16)

Les medias offrent un prisme à la réalité adolescente accentuant cet imaginaire de bande, mais surtout mettant l’accent sur des looks très provocants, extrêmes, bien différents de la réalité observée sur le terrain au sein des collèges ou des lycées où prévaut une grande homogénéité et des looks certes stylisés, mais beaucoup plus atténués.

5. L’exclu

Les relations au collège ou au lycée mettent l’accent sur l’intersubjectivité, l’affinité, le sentiment partagé. Le rejet dépend du degré de feeling ressenti soit du côté des membres du groupe, soit du côté de l’impétrant. Dans la vie quotidienne, les moqueries visant à stigmatiser les écarts aux canons de beauté et de mode sont légions et leur profusion témoigne de la puissance des normes de l’esthétique vestimentaire. Le ridicule et la marginalisation guettent ceux qui refusent les codes et les normes instaurés par leurs pairs. La mode adolescente, quand on ne la suit pas, peut être un formidable instrument de marginalisation sociale.

Comme vu précédemment, c’est au collège que spontanément sont citées les exclusions. Salomé utilise le terme de « bolos » que nous ne connaissions pas, qui signifie débile.

« C’est un « bolos », il ne sait pas s’habiller, il est bizarre, il est à l’écart de la classe.

Il devrait mieux s’habiller, ne pas être gamin. » (Salomé, 3ème, 15 ans, Neuilly)

Au-delà du côté ringard, du refus de conformité aux diktats de la mode et de la norme des pairs, la personnalité de l’individu joue un rôle important dans le risque d’exclusion.

« Le problème à Neuilly, si on n’est pas à la mode, on est laissé à part, lâché par les bandes. C’est plus vrai à Neuilly qu’ailleurs. C’est souvent de l’exclusion pour certaines personnes. Mais il y a des personnes qui ont des goûts bizarres tout en se faisant accepter par le caractère. Il faut s’imposer, faut montrer qu’on a du caractère : les autres ne peuvent pas tout se permettre avec toi, on ne se laisse pas faire.» (Grégory, 3ème, 14 ans, Neuilly)

Au lycée, la tolérance est plus grande et le risque d’exclusion semble diminuer, motivé essentiellement par le manque d’hygiène ou le caractère, mais plus par le look vestimentaire.

« Au lycée, il y a des groupes mais tout le monde se parle. Il n’y a pas d’élèves exclu du groupe au lycée. Au lycée, c’est pas parce que la personne est mal habillée, qu’on ne va pas lui parler. Certains sont encore restés dans le modèle collège. ll n’y a plus de clan, on est plus ouvert au lycée, les groupes sont plus mixtes. » (Mathilde,1ère, 16 ans, Asnières)

Les critiques répétées des pairs, si elles l’atteignent, amènent souvent l’exclu à changer de style. Les difficultés psychologiques peuvent naître d’un sentiment de différence par rapport aux autres, à un âge où il s’agit pour l’adolescent de faire sa place au sein du groupe. En effet, quand l’ego se sent mal à l’aise dans l’interaction, l’infirmation par autrui de son image positive le faisant plonger dans des sensations négatives, la meilleure tactique pour restaurer l’estime de soi consiste alors à s’inscrire dans une représentation radicalement différente, soit dans le seul imaginaire (tactique faible), soit par l’affichage et la concrétisation d’une identité en rupture, suffisamment opératoire pour redéfinir le contexte des échanges (tactique forte) (Kaufmann, 2004). L’adolescent sauve alors la face. Cela débouche sur un changement de look, c’est-à-dire une profonde reformulation identitaire : « y en a qui changent parce qu’ils sont influencés. »

L’enquête Insee a montré une augmentation des tensions entre les jeunes eux-mêmes autant, voire plus qu’entre les jeunes et les adultes. D’une certaine manière, l’univers normatif des adolescents s’est déplacé des pères aux pairs, mais cette régulation ne repose pas sur une vraie légitimité sociale – pourquoi telle façon d’être ou de paraître serait-elle supérieure à telle autre ?- et crée donc des tensions nouvelles (O. Galland, 2007).

Parmi les entretiens, est apparu le paradoxe : se distinguer et s’intégrer dans un groupe social ne s’excluent pas, c’est un des mécanismes de base de la vie sociale. Les vêtements, objets par excellence de la mise en scène de soi, ont pour fonction de permettre le classement, l’intégration et l’exclusion entre groupes (Desjeux, 2006) . Ils sont des analyseurs du triple jeu de la distinction et de l’identification, de l’autonomie et du contrôle, de la distance et de la proximité qui organisent le fonctionnement des interactions sociales.
Lire le mémoire complet ==> (Modes vestimentaires chez les adolescents)
Modes vestimentaires chez les adolescents : Construction de l’identité et du lien social
Mémoire de recherche Master 2

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Edition Paris Ile de France, N° 2273 du 29 mai au 4 juin 2008

Gauchet, La démocratie contre elle-même, Gallimard, 2002, p 1363