L’apprenant : comment le considérer? – Jeu vidéo et compétences

By 21 May 2012

4. Jeu vidéo et compétences

” In simple terms, a brain enjoying itself is functioning more efficiently. So there’s a scientific basis for using art, drama, colour, emotion, social learning and even games to learn.”
(Rose and Nicholl, 1998)

Jusqu’à présent, nous avons vu que le jeu vidéo pouvait être exploité dans un contexte éducatif en raison de son côté intrinsèquement motivant et de la possibilité qu’il offrait de créer des situations d’apprentissage permettant de ne pas isoler le sujet de la tâche et de le conduire éventuellement à une plus grande autonomie dans sa démarche.

Nous avons donc plutôt considéré le jeu vidéo globalement, comme concept, médium, recel de possibles. Or nous avons montré que le terme de « jeu vidéo » recouvrait en réalité de multiples genres et qu’à chaque type de jeu correspondait un type d’interactivité différent. Ces différences ont un impact sur les stratégies que les joueurs mettent en œuvre pour progresser dans les jeux. Si l’on replace cette analyse dans une perspective éducative, on peut se demander quel peut être l’impact de ces différents types de jeux sur l’acquisition et l’exercice des diverses habiletés que tout apprenant est censé acquérir, par nécessité ou par choix. Est-il possible d’établir une corrélation entre la diversité des ces compétences et les processus cognitifs que les jeux vidéo sollicitent en fonction de leur genre?

Afin de tenter d’apporter des éléments de réponse à ces questions, nous nous interrogerons donc sur les points suivants :

x- Qu’entend-on précisément par le terme « compétences » ?

x- Dans l’interaction avec les jeux vidéo, quelles compétences sont susceptibles d’être activées et éventuellement développées chez le joueur ?

x- Qu’en est-il de la question du transfert ?

x- Peut-on envisager de mettre en perspective types de jeux et types de compétences dans le cadre de la conception de programmes ludo-éducatifs ?

x- Quelles stratégies d’apprentissage est-il possible de solliciter par le biais d’interfaces ludiques ? Comment amener l’apprenant à les utiliser, pour développer et exercer quelles compétences, au moyen de quels types de jeux ?

Mais, au préalable, puisqu’il s’agit ici d’analyser plus en détail ce qu’il peut se produire lorsqu’un sujet se retrouve face à sa machine pour jouer, on peut se demander ce qu’il en est de l’apprenant lui-même, l’apprenant d’aujourd’hui. Est-il identique à celui d’hier ? Le contexte socioculturel peut-il avoir eu un impact sur ses structures cognitives, une influence sur sa manière de négocier l’apprentissage, d’intégrer l’information, de s’approprier le savoir, ou, tout simplement, sur ses goûts?

4. 1. L’apprenant : comment le considérer?

4. 1. 1. L’approche socio-cognitive : interactions sociales, contextes et apprentissages

Les études menées dans le domaine de la socio-cognition insistent sur la dimension sociale de la formation des compétences et du développement de l’individu. La socio-cognition, c’est l’étude des activités cognitives dans le contexte social. Cette discipline se propose donc, au sens le plus large, de considérer les relations de cause à effet entre l’univers dans lequel nous évoluons et notre façon d’appréhender le monde qui nous entoure. Vue sous un tel angle, la cognition devient un phénomène collectif et social, les individus exerçant une influence réciproque au sein de leur communauté, qui les influence en retour. Les aspects socio-contextuels sont donc ici pour beaucoup dans le sens que les enfants attribuent aux situations nouvelles et influent sur les stratégies qu’ils mettent en œuvre pour apprendre et résoudre des problèmes.

Pour Patricia Greenfield (1994[1]), le jeu vidéo s’est transformé en phénomène social en raison de son caractère de masse. Selon cet auteur, ce « dispositif médiatique », qu’elle n’a pas peur de nommer « instrument culturel international », influence les modes de pensée de manière croissante et significative et engendre des effets notables sur toute une génération. Le jeu vidéo entre en effet dans la vie d’un grand nombre d’enfants à l’age de la maturation, du développement et de la socialisation et aurait donc un impact de plus en plus important sur l’acquisition et la mise en œuvre de leurs aptitudes au traitement de l’information.

Pour toutes ces raisons il semble important, si l’on veut comprendre en quoi le jeu vidéo peut s’avérer utile pour la conception de produits éducatifs, d’envisager le fait que l’apprenant soit susceptible d’avoir changé, ce qui ne semble pas toujours être pris en compte dans les différentes façons de “penser ” et concevoir l’enseignement.

Pour Franck Veillon (2001), il est extrêmement important de prendre en considération la façon « naturelle » dont les jeunes abordent aujourd’hui les technologies :

« Alors que les adultes sont inhibés, les « kids » n’ont pas peur de se tromper. Notre culture venant du livre, nous sommes des linéaires textuels. Les cyberkids, en revanche, sont nés avec les télécommandes de PC, de TV, de jeux vidéo et sont des globaux, des hypertextuels qui se promènent dans des arborescences. »

Et d’ajouter :

« Une nouvelle culture émerge, qui va transformer notre façon de penser. « Nous façonnons des outils qui, à leur tour, façonnent nos esprits », écrivait Mac Luhan en 1964 à propos de la télévision. Les jeux vidéo ont instauré de nouveaux voisinages et de nouvelles amitiés : pour exceller, il faut se faire aider, s’échanger des informations ou des magazines spécialisés – se créer un réseau de relations. »

Dresser un portrait général et fidèle des apprenants d’aujourd’hui n’est cependant pas chose aisée – ni même, sans doute, possible – d’autant que, selon leur milieu socio-culturel d’origine, tous n’ont pas été imprégnés de la même manière par cette « culture de l’interactivité » à laquelle Veillon fait allusion.

Nous nous baserons sur l’étude de Marc Prensky (2001) pour tenter d’en dégager les aspects les plus saillants, tout en gardant à l’esprit que ces observations et anticipations concernent les jeunes américains. Toutefois, si l’équipement des foyers en PC connectés à Internet et en consoles de jeux est pour le moment moins important en Europe, il semble logique que cette situation soit amenée à changer rapidement.

4. 1. 2. Portrait de l’apprenant d’aujourd’hui selon Marc Prensky

Mark Prensky a fondé aux Etats-Unis l’entreprise Games2Train, spécialisée dans la création de dispositifs de formation informatisés et ludiques labellisés Digital Game Based Learning. L’auteur est fermement convaincu que ce type d’apprentissage convient tout particulièrement aux apprenants d’aujourd’hui, ceux que l’on appelle aux Etats-Unis les “Nintendo children”. Il affirme que cette génération (les personnes nées aux alentours et à partir des années 70), ont une façon de traiter l’information, ce qu’il appelle un « style cognitif » différent de celui de leurs aînés et qu’il serait très grave de ne pas en tenir compte pour l’apprentissage, que ce soit dans les milieux scolaires ou, puisque cette génération s’installe dans le marché du travail, en entreprise :

« And while certainly not the only way, computer games and video games provide one of the few structures we currently have that is capable of meeting many of the Games Generation’s changing learning needs and requirements. » (Prensky, 2000[2])

Pour lui, formateurs et « formés » viennent de nos jours de deux planètes différentes et ont de plus en plus de mal à communiquer, ce qui rend certains efforts de formation totalement vains. Le manque d’efficacité des interminables présentations de diapositives (Powerpoint) face à un public passif ne fait pas de doute, et l’introduction en entreprise de formations en ligne (mais néanmoins conçues de manière traditionnelle) n’aboutit finalement qu’à une frustration supplémentaire : une occasion en moins de sortir du contexte du travail (Prensky, 2000[3]).

Les jeunes de cette génération ont en effet grandi avec les jeux vidéo, MTV – la chaîne musicale qui dispense plus de 100 images à la minute – et les films d’action. Leurs esprits en développement ont appris à s’adapter à la vitesse, s’en sont imprégnés, et leurs préférences se sont construites sur ces bases. La technologie aurait donc, chez ces jeunes, accentué et renforcé certains aspects cognitifs et en aurait mis d’autres en retrait : ils seraient ainsi plus prompts à passer d’une information à une autre et capables de s’adapter à de fréquents changements de rythme. Traiter l’information en parallèle ne leur poserait pas de problèmes : faire leurs devoirs en regardant la télévision ou en écoutant de la musique sur leur walkman est pour eux une habitude. Qui plus est, leur pratique de l’ordinateur leur permettrait de naviguer plus aisément que leurs aînés dans des structures d’information complexes.

Selon Prensky (2000[4]), les changements les plus remarquables seraient donc les suivants :

-x- L’importance de l’image

Il semblerait qu’un glissement se soit produit dans le rapport entre l’image et le texte. L’image venait auparavant élucider le texte, apporter un éclairage supplémentaire, aider la compréhension. Cette relation est presque complètement inversée : le rôle du texte est souvent de venir élucider quelque chose qui a été appréhendé au préalable sous forme d’image. Aux Etats-Unis, cette génération baigne, depuis l’enfance, dans l’image (télévision, cinéma, jeux vidéo, bande dessinée) et leur sensibilité visuelle s’en trouverait aiguisée. Il est donc important de réfléchir à la manière de garder toute la richesse de l’information que l’on transmet tout en y intégrant plus d’éléments graphiques.

-x- L’esprit ” réseau ”

Pour ces jeunes, communiquer de manière synchrone ou asynchrone avec quelqu’un qui se trouve à l’autre bout du monde est entré dans les mœurs. Ils ont tendance à considérer la manière d’obtenir de l’information ou de résoudre des problèmes d’une manière différente de leurs aînés. Ils travailleront de manière naturelle dans des équipes et communautés virtuelles.

-x- Une démarche d’apprentissage plus active

Face à un nouveau logiciel dont il faut apprendre à se servir, quelqu’un de plus âgé, qui n’aura pas été familiarisé avec la technologie, cherchera à lire la documentation ou l’aide avant de se lancer. Un jeune, lui, tentera de comprendre le logiciel en jouant avec, appuyant sur tous les boutons, fouillant dans tous les menus. Conséquence de la pratique des jeux vidéo ou pas, les jeunes de cette génération ont une tendance naturelle à procéder par essais et erreurs et ont des difficultés à accepter les situations passives dans lesquelles il faut s’asseoir et écouter.

-x- Le jeu informatisé

Jouer à des jeux vidéo influencerait l’aptitude de cette génération à résoudre des problèmes. Comme nous le verrons, beaucoup de types de logique, énigmes, relations spatiales font partie de ces jeux. La frontière entre le jeu et le travail semble quelque peu brouillée, le travail étant de plus en plus considéré en termes de jeu et de jouabilité.

Cela a également des implications sur le recrutement des employés en entreprise : les compagnies se rendant sur les campus universitaires avec des simulations de « business » ou autres défis y reçoivent un bon accueil.

-x- Plus de rentabilité, moins de patience

Il s’agit ici de l’idée selon laquelle passer du temps à maîtriser un jeu apportera une récompense rapide (accéder au niveau suivant, avoir une place dans les « highscores ») : ce que l’on fait détermine ce que l’on obtient, et ce que l’on obtient est à la hauteur des efforts investis dans la tâche.

Mais l’auteur souligne que ce manque de patience s’efface, de manière paradoxale, quand il s’agit de faire face à de longues attentes dans des jeux comme Myst, ou dans le cas d’une connexion lente à Internet

-x- L’omniprésence des mondes fantastiques

L’ordinateur a rendu plus facile et plus réaliste la façon dont on considère le fantastique. Les technologies de réseau permettent non seulement de s’inventer de nouvelles identités mais également de s’exprimer et laisser libre cours à son imagination en rejoignant les autres dans des communautés virtuelles.

-x- La technologie « amie »

Ces jeunes ont pris l’habitude de se tourner vers l’ordinateur pour la relaxation et les loisirs. Pour eux, être connecté devient une nécessité et c’est plutôt maintenant les parents qui se tournent vers les enfants quand ils rencontrent des problèmes techniques.

Serge Tisseron (2001), psychiatre et psychanalyste, souligne également qu’un renversement des rôles assez frappant s’opère: les parents ont toujours eu pour mission de préparer leurs enfants au monde des adultes; les jeux vidéo préparent les enfants au monde de la technologie que leurs parents ignorent bien souvent… C’est la plupart du temps par le jeu vidéo que les jeunes se familiarisent avec les nouvelles technologies.

Et Patricia Greenfield (2001) va encore plus loin en affirmant que, par le choix de leurs activités ludiques, les jeunes exercent des compétences qu’ils « pressentent » comme indispensables dans leur vie professionnelle d’adultes : la facilité avec laquelle ils parviennent à se déplacer dans les jeux d’aventures les prédisposerait, par exemple, aux aptitudes impliquées dans la navigation dans le cyberespace.

Face à ces constats, Marc Prensky préconise donc une modification radicale de la manière dont on envisage la formation et l’apprentissage. Il est fermement convaincu de l’intérêt que représente le jeu vidéo en tant que solution au manque de motivation et à l’ennui que ressentent les jeunes travailleurs quand ils se voient présenter des formations conçues de manière traditionnelle.

Si l’on se base sur ce postulat, on peut donc envisager le jeu vidéo comme une ressource éducative à ne pas négliger pour une génération déjà familiarisée avec la technologie et s’étant naturellement forgé un « style cognitif » différent. Notons que l’expression « style cognitif » représente les effets et la répercussion inconsciente de l’environnement et du contexte dans lequel évolue l’apprenant sur sa façon de s’approprier le savoir. Les stratégies d’apprentissage que le sujet utilise pour intégrer les contenus pédagogiques qui lui sont présentés découlent, en revanche, d’une démarche plus délibérée. La question qui nous intéresse ici est donc de savoir comment présenter et amener l’apprenant à interagir avec ces contenus afin d’optimiser sa mise en œuvre de stratégies d’apprentissage elles-mêmes en adéquation avec son style cognitif. Mais nous reviendrons sur ces notions plus loin dans ce chapitre.

Pour être en mesure de concevoir des systèmes efficaces et adaptés, il s’avère néanmoins particulièrement important de se demander quelles sont les différentes compétences susceptibles d’être activées et développées chez l’apprenant dans le contexte d’un jeu vidéo – qu’il soit à visée éducative ou simplement récréatif – et comment y parvenir. Existe-t-il un lien entre les différents types de jeux, leur capacité « d’accueil » pour la présentation d’un contenu ou d’une tâche d’apprentissage et le choix des stratégies d’apprentissage pouvant être utilisées par les sujets lors de l’exécution de la tâche ?

Pour tenter de répondre à ces questions, nous nous demanderons donc, dans un premier temps ce qu’est, au juste, une compétence.
Lire le mémoire complet ==> (Le potentiel du jeu vidéo pour l’éducation)
Mémoire en vue de l’obtention du DESS Sciences et Technologies de l’Apprentissage et de la Formation
Faculté de Psychologie et des Sciences de l’Education – Université de Genève
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McLUHAN, M., Understanding Media : The Extensions of Man, New York, McGraw-Hill, 1964. Traduction française : Pour comprendre les médias, Paris, Mame/Seuil, 1968, cité par l’auteur http://www.games2train.com