Totolapa : Processus d’intégration forcé de projet de l’IMF

By 9 April 2012

1.3 – Totolapa : un processus d’intégration « forcé »

Historique du contexte financier et du cadre d’implantation de l’IMF

Dans la région de Totolapa, les institutions financières sont pratiquement absentes du paysage financier local. Jusqu’en 2003, date à laquelle la première Microbanque s’installe à Huamuxtitlán, la Municipalité ne comptait aucun établissement financier. Il a fallu près de deux ans aux promoteurs de l’IMF pour établir une relation de confiance avec la population locale. Dans le passé, une banque d’Etat, Banrural, s’était installée à Huamuxtitlán. Pendant 20 ans elle a proposé des crédits essentiellement destinés aux agriculteurs. Ses services financiers étaient donc limités aux prêts et à une clientèle particulière. Les sommes prêtées varient en fonction de la surface cultivée et du type de terrain et de culture. A Totolapa, quelques agriculteurs ont profité de ces crédits qu’ils renouvelaient généralement chaque année. Cette banque du gouvernement a dû fermer en 1989 en raison d’une gestion clientéliste. Elle accordait facilement un crédit mais ne mettait pas en place les mesures nécessaires pour s’assurer du remboursement de celui-ci. Pour la population, les prêts d’une banque d’Etat peuvent s’apparenter à des subventions ce qui convainc les agriculteurs de ne pas honorer leurs dettes. De plus, lors des élections il y avait généralement des annulations de dette, ou bien les agents de la banque pouvaient facilement déclarer un faux sinistre qui leur permettait de toucher certaines subventions. La relation entre le paysan et l’Etat est trop éloignée pour que le débiteur se sente redevable vis à vis de cet organisme.

Cette mauvaise expérience et la méconnaissance de la population envers les services financiers ont rendu difficile le travail des promoteurs chargés d’expliquer les règles de fonctionnement de leur organisme de microfinance. Ce sont des personnalités influentes au niveau politique qui se sont jointes au projet et ont démarché les populations. Le projet était de créer une coopérative financière appartenant aux citoyens. Si cela a permis, dans un premier temps, d’apporter une certaine solidité au projet, l’institution a ensuite pâti des étiquettes politiques que la population lui assignait. C’est dans ce contexte problématique, d’un passé financier qui légitime une méfiance de la part de la population, et d’un mélange des genres parfois dangereux pour s’assurer l’adhésion de toutes les classes, que le réseau « Eco de la Montaña » a démarré son activité.

L’agence principale, à Huamuxtitlán, a ouvert ses portes en 2003 et proposait des services d’épargne et de crédit. A partir de 2005, grâce à la réception des remesas, l’activité de l’IMF s’est intensifiée de manière significative. En parallèle s’est ouvert un guichet à Totolapa qui proposait également le service de transferts de fonds. La présence de la Microbanque dans la communauté n’a pas eu pour conséquence immédiate de réunir toutes les arrivées d’argent des migrants, bien que cette solution fût la plus pratique et la moins couteuse. Un temps d’explication et de promotion a été consacré aux habitants de Totolapa. Là aussi, la participation d’un habitant de la communauté connu pour son engagement politique a affecté l’image de la Microbanque et son intégration dans la communauté.

L’évolution du fonctionnement de ce réseau apporte également un éclaircissement sur le projet porté par ses défenseurs. Ce réseau, s’il a été au départ impulsé par l’Amucss, s’est peu à peu détaché de « l’organisme-mère ». La particularité de ce réseau tient en la présence conjointe de deux appuis financiers et techniques. D’une part l’Amucss, qui apparaît comme un acteur national et avec lequel s’entretient des échanges d’informations régulières. Et, d’autre part la DGRV, qui travaille ponctuellement comme consultant extérieur auprès du réseau. Cette situation est en fait révélatrice des impacts sur le terrain des visions de la microfinance qu’ont ces différents acteurs. L’Amucss défend une vision très sociale de la microfinance. Sa directrice, Isabelle Cruz, anthropologue de formation, met la priorité sur la couverture des zones rurales pour apporter un soutien aux populations exclues du système bancaire. La DGRV, apporte, quant à elle, un appui technique au travers de ses financiers qui favorise une orientation davantage axée sur la viabilité financière de l’IMF. Entre ces deux acteurs de la microfinance, le réseau « Eco de la Montaña » a plutôt penché du côté de la viabilité financière. Alors que l’Amucss, au travers de sa directrice, aurait poussé à l’ouverture de nouvelles succursales en zones marginalisées, le réseau a fait le choix d’atteindre en premier lieu son équilibre financier. Son objectif a été atteint car, depuis 2008, le réseau ne vit que sur ses fonds propres.

Concernant l’agence de Totolapa, son implantation a été totalement impulsée par l’Amucss. En réalité cette agence, loin d’être bénéficiaire, engage plutôt des pertes. Une IMF a besoin de l’épargne de ses clients pour consolider la solidité de l’institution, mais, elle réalise des profits grâce à l’intérêt que rapportent les crédits qu’elle octroie. Or, à Totolapa, les prêts représentent une part infime de son activité. Depuis 2005, 38 crédits ont été accordés. Grâce au fonctionnement en réseau des 4 agences, l’utilisation de la captation d’épargne réalisée à Totolapa, permet une redistribution des richesses, là où les demandes de crédit sont plus importantes. Cependant, penser que l’importance des envois d’argent est la raison de la faiblesse des demandes de crédits cache, en fait, une partie de la réalité. A Totolapa, les prestamistas (usuriers locaux) sont encore sollicités dans la communauté, ce qui atteste d’un réel besoin de la population.

La confiance est un facteur clé dans le rapprochement de la population envers l’IMF. Un temps d’observation est nécessaire pour que le travail de cette institution extérieure soit « approuvée » et que les gens acceptent d’utiliser ses services. L’institution de microfinance présente à Totolapa souffre toujours aujourd’hui d’un manque de clarté sur ses services proposés. Beaucoup de gens ne connaissent pas véritablement son fonctionnement.

Epargne et réception d’argent : une attention « passive » de l’IMF auprès de la population

Les habitants de Totolapa vivent en grande partie grâce aux remesas. Cette réalité rend les flux monétaires importants, des Etats-Unis jusqu’à la communauté. Les envois sont réguliers. De une à deux fois par mois, les migrants font parvenir leurs économies et l’argent nécessaire à leur famille. L’épargne et la réception d’argent sont donc les services financiers les plus utilisées par la population. En 2006, après un an d’exercice, l’agence de Totolapa s’occupait de 215 personnes dont 105 possédaient un compte dans l’IMF et 110 étaient uniquement des utilisateurs du service de réception des remesas. En 2007, ces chiffres passaient respectivement de 334 clients et 380 personnes réceptrices d’argent. Pour comprendre l’augmentation considérable de ces deux données, il faut préciser que le montant de la contribution sociale a été fortement diminué, passant de 500 pesos (26€) à 100 pesos (5,4€). Cette baisse de coût a sans aucun doute convaincu une partie des nouveaux sociétaires. Cependant, ce chiffre ayant augmenté parallèlement à celui des utilisateurs du service de réception des remesas, l’explication ne peut s’arrêter à cette observation.

Pour déposer ses économies sur un compte il faut « placer » sa confiance. Pour l’IMF, l’investissement que nécessite ce service est moindre que celui qui est exigé lorsque l’on accorde un (du) crédit à quelqu’un. Prêter de l’argent demande à l’IMF un engagement différent. Il lui faut se renseigner sur le bénéficiaire, connaître son activité, sa réputation sociale, suivre son remboursement, le visiter en cas de retard… La relation qui s’instaure doit créer une interdépendance des parties. La faible intégration de l’IMF dans la communauté se révèle par le manque d’adhésion manifesté par la population locale.

En comparaison avec San Agustín Loxicha la gouvernance de cette microbanque diffère sur de nombreux aspects. Tout d’abord la seule employée de l’agence est originaire de Huamuxtitlán. Bien que ces deux localités soit à 7 km l’une de l’autre, un écart culturel important persiste entre elles. Le nahuatl, langue indigène locale, a été conservé uniquement par les habitants de Totolapa et il existe peu de liens sociaux entre les deux localités. L’employée ne parle donc qu’en espagnol avec les clients. Cette situation crée parfois des malentendus et conserve une certaine distance entre l’IMF et ses bénéficiaires. De plus, le travail de promotion a été essentiellement réalisé au début de son installation et, en espagnol. Une personne a été chargée jusqu’en 2007 des crédits. Pourtant aucune réorganisation du locale ne lui a permis d’avoir un bureau où travailler et recevoir les gens. Les raisons de l’arrêt de cet emploi et de son non renouvellement ne sont pas claires. Il semblerait qu’étant donné le peu de crédits octroyés, l’équipe dirigeante n’ait pas souhaité réembaucher quelqu’un. Le fait de ne pas insister traduit la faible motivation des dirigeants de renforcer l’intégration de l’IMF dans la communauté. Peu d’investissements ont été réalisés dans cette direction. Depuis le début de son existence, l’agence a fortement augmenté son nombre d’adhérents et d’utilisateurs, pourtant, aucun agrandissement n’a été fait. Les personnes attendent souvent debout et au soleil. Selon l’employée de l’agence, c’est un manque d’attention important. Elle leur a signalé, pourtant, jusqu’à ce jour, rien n’a été fait. Ce désintérêt n’a jamais été « avoué » par l’équipe dirigeante. Pour comprendre cette différence d’attention, il existe plusieurs pistes. Il est nécessaire de rappeler que l’agence de Totolapa a été impulsée par l’Amucss, et non par l’équipe locale. Le fait de s’adresser à une population indigène rajoute des difficultés à leur travail et révèle une certaine incompréhension entre les deux parties. Celle-ci se manifeste autant du côté des habitants de Totolapa qui gardent une certaine méfiance à leur égard, que des dirigeants qui cultivent de nombreuses idées reçues (« Ils ne comprennent pas… », « Ils n’en ont pas besoin… »), et qui semblent se retrancher derrière cette position.

Pour obtenir un crédit il est nécessaire de se rendre à Huamuxtitlán pour réaliser les démarches administratives. Ces mêmes démarches pâtissent d’une confusion de la part de la population qui les juge « trop compliquées » et « trop importantes ». Les procédures demandées par l’IMF sont jugées comme une contrainte importante de la part de la population. Elles sont pourtant sensiblement les mêmes qu’à San Agustín Loxicha mais renvoient à des jugements totalement différents. Elles sont perçues comme un acte accessible et facilité par l’IMF d’un côté alors qu’à Totolapa elles renvoient à la méfiance portée à l’IMF.

La seule différence en matière de procédure concerne les crédits supérieurs à 15 000 pesos (800€). Pour ces prêts il est demandé un titre de propriété, or à Totolapa, les terres sont communales. Même si aujourd’hui les terrains peuvent se vendre et s’acheter, il n’est pas délivré de titre de propriété qui pourrait hypothéquer la maison et constituer un gage important pour l’IMF. Si cette différence est de taille, elle semble l’être davantage pour les responsables de l’IMF qui la voient clairement comme un frein à l’octroi de crédit. Ils voient le risque que peut constituer un non remboursement et une impossibilité pour eux de récupérer leur argent ou même de faire pression sur les détenteurs du crédit. Pour reprendre les propos de Jean-Michel Servet, « la méfiance est en la matière réciproque ». Pour ce cas de figure, on peut observer que ce sentiment de défiance est vécu par les deux parties prenantes. On ne peut pas parler de proximité sociale et culturelle à Totolapa. La barrière de la langue, de la culture ont contraint chacun à se méfier de l’autre et à entretenir des jugements et des idées reçues. Ainsi, selon l’équipe dirigeante du réseau, il n’y a pas de crédit à Totolapa parce que les gens n’en ont pas besoin, or « nécessité il y a toujours » rappelait l’un des employés de l’IMF.

La relation financière, pour être comprise, ne peut se contenter d’une approche économique. Toute relation financière engage une relation sociale. Entre le débiteur et le créancier un lien se crée. Ce lien peut manifester une subordination de l’un sur l’autre. Il peut également créer, au sein de la société toujours menacée dans sa cohésion, les conditions de sa reproduction. (Aglietta, Orléan, 1998) L’interdépendance que le lien de la dette entraîne, est acceptée par les parties prenantes car elle exprime cette solidarité. Pour cette raison, le choix de la personne auprès de qui quelqu’un décide de s’endetter, dépend de son réseau social. L’IMF, dans son processus d’intégration doit arriver à prendre place dans cet univers financier informel. A Totolapa, ce processus n’est pas abouti. L’IMF est encore perçue comme un acteur extérieur à la communauté. Le choix des bénéficiaires de ne profiter que du service de réception d’argent démontre une certaine méfiance de leur part. Ils utilisent un service qui ne demande aucun engagement envers l’IMF.

Quand la microfinance cible les migrants
Université de Provence Aix-Marseille 1 – Département d’Anthropologie
Master professionnel « Anthropologie & Métiers du Développement durable » – Mémoire de recherche appliquée